Édition internationale

KARAKÖY - La gentrification du quartier le met-il en danger ?

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 20 mars 2015

Karaköy, quartier historique d'Istanbul, a toujours été un haut lieu du commerce stambouliote. Abritant les ?meilleurs baklavas de Turquie? ou le marché au poisson près du pont de Galata pour les touristes, c'est aussi le lieu de travail de nombreux artisans et commerçants installés depuis plusieurs années dans le quartier. Mais aujourd'hui, le quartier se transforme, de nouveaux cafés ouvrent tous les mois, au point que le Wall Street Journal* l'a élu début mars ?quartier le plus branché d'Istanbul?.

Port situé à l'embouchure de la Corne d'Or, Karaköy oscille entre deux identités. Difficile de définir le Karaköy d'aujourd'hui... Le quartier est-il encore un haut lieu du commerce et de l'artisanat, ou bien le lieu de la jeunesse stambouliote branchée et des artistes, installés dans un des nombreux nouveaux cafés, après un passage dans une des galeries d'art ouvertes récemment ?

Photos DG

Certains diront les deux, d'autres diront que Karaköy n'est plus ce qu'il était? Une chose est sûre, le quartier ne laisse pas indifférent.

De Pera au quartier ?branché?

Historiquement, le quartier de Karaköy, anciennement Pera, est un lieu clé d'Istanbul. Lorsque la ville s'est formée autour de la Corne d'Or, à l'époque byzantine, Karaköy est devenu le ?port naturel? de Constantinople, et le quartier a concentré toute l'activité commerciale. Pera, qui devient par la suite un comptoir génois, est ?la porte d'Istanbul vers l'Europe et conservera son activité pendant l'Empire ottoman?, selon Sinan Logie, architecte, professeur d'université et activiste urbain. Avec la création de la République en 1923, le déplacement de la capitale à Ankara et le blocus de l'OTAN sur la mer Noire, Karaköy perd peu à peu de son faste et son activité se dirige vers l'artisanat et le commerce de détail. Lorsqu'ils ne sont pas laissés à l'abandon, les anciens bâtiments sont transformés en entrepôts et les commerces s'installent au rez-de-chaussée.

Il faudra attendre 2001 pour entendre de nouveau parler de Karaköy, avec l'apparition du projet de construction d'un nouveau terminal pour les paquebots de tourisme, qui y accostent déjà aujourd'hui. Le projet, annulé, prévoyait de raser les entrepôts existants. Cependant, ce dernier a ouvert la voie aux investisseurs qui n'ont pas attendu 2013, et finalement le rachat des entrepôts par le holding Do?u?, pour investir dans le quartier. En 2012, selon Sinan Logie (photo de droite), ?il y avait déjà 28 projets d'hôtels dans le quartier, en plus de la gentrification de Galata et de Cihangir qui glisse naturellement vers Karaköy?.

Karaköy se gentrifie, et rapidement

Karaköy se développe, et tout le monde s'accorde à dire qu'il se développe vite. Ali Gökhan, le directeur général de la branche turque du distributeur de café autrichien Julius Meinl, s'est installé dans le quartier il y a cinq ans, et a été témoin et acteur de sa transformation. Lorsqu'il a installé, en 2010, les bureaux de Julius Meinl dans un ancien entrepôt de métal abandonné, le quartier ?était totalement laissé à l'abandon. Ce n'était ni un endroit propre, ni sécurisé lorsqu'on se promenait le soir. S'il y avait des femmes qui devaient quitter le bureau tard, nous devions les accompagner?. Aujourd'hui, Karaköy est vivant, et ce qui était uniquement un lieu de travail, déserté après 18h, est devenu un lieu où il fait bon se promener. Les rues sont éclairées, les cafés restent ouverts tard le soir, et les badauds s'attardent dans les rues à la nuit tombée.

Les bureaux de Julius Meinl abritent aujourd'hui un café, Karabatak, un peu par la force des choses selon Ali Gökhan (photo de gauche). ?Le lieu n'était pas destiné à devenir un café. En réalité, au début, la rue dans laquelle nous nous trouvons était utilisée comme parking sauvage. Il était impossible pour nous de circuler et d'accéder au café, même à pied. Nous avons alors commencé à mettre des tables sur le trottoir pour protéger l'accès. Sauf que les tables ont attiré des personnes qui pensaient que nous étions également un café. Nous avons alors commencé à servir du café?. Karabatak ouvre finalement officiellement en 2011 et fait des émules. Ali Gökhan rachète alors des boutiques et différents bâtiments abandonnés situés entre Tophane et la Cité française. Aujourd'hui, entre les ruines et les artisans, se dressent de nouveaux cafés, accueillant majoritairement la jeunesse stambouliote et des expatriés. Ces cafés, plus chers que la moyenne, n'attirent aujourd'hui, selon Ali Gökhan, ?que 20% des résidents du quartier?.

Ces nouveaux cafés, qui font le bonheur des uns, ne sont pas du goût de Sinan Logie. ?Ils sont destinés aux touristes et dénaturent le quartier? estime cet architecte. ?La jeunesse turque a consommé Galata et Cihangir et maintenant ils cherchent un nouvel endroit à consommer. Karaköy est ce lieu?. Quant aux touristes, ?ils débarqueront de leur bateau, auront l'impression de voir Istanbul mais ne feront finalement que de la consommation?. Selon Sinan Logie, la gentrification, c'est-à-dire le phénomène urbain par lequel des arrivants aisés s'approprient un espace occupé par des habitants ou usagers moins favorisés, peut avoir du bon, mais elle a un prix. ?Effectivement, le quartier est aujourd'hui plus sécurisé et en soi, c'est une bonne chose. Après, à quel prix cela s'est-il fait ? De nombreux artisans ont fermé boutique et les locataires sont les plus fragiles. Derrière ces petites victoires, il y a plein de drames humains?.  Aujourd'hui, la plupart des artisans qui n'ont pas pu rester à Karaköy sont délocalisés dans un bâtiment sur l'autoroute d'Okmeydan?, ?éloignés de leur clientèle, de leur domicile, et probablement avec des loyers plus élevés?, se désole Sinan Logie. 

Stop ou encore ?

Les acteurs du quartier sont conscients des enjeux qui animent aujourd'hui Karaköy. Ali Gökhan déclare par ailleurs qu'il n'a ?pas envie que le quartier devienne comme Ortaköy. Avant, Ortaköy était comme Karaköy, il avait une âme. Aujourd'hui, Ortaköy est devenu un lieu bas de gamme, sans âme?. Pour Ipek C. El, habitante du quartier et témoin de ses transformations, ?Karaköy se situe actuellement dans une période charnière. Pour le moment, ce qui s'est développé a fait du bien au quartier, les nouveaux cafés ont apporté une nouvelle clientèle pour les anciens artisans, ce qui leur permet de survivre à l'augmentation des loyers. Cependant, il faudrait que ça s'arrête là. Karaköy peut continuer à évoluer pour le mieux ou alors, cela peut devenir vraiment mauvais?.

Bien qu'il ait racheté de nombreux locaux et participe à la gentrification du quartier, Ali Gökhan affirme qu'il souhaite que ses artisans puissent y rester et que le travail soit fait ensemble. ?Le prix d'un verre de thé à Karabatak est 8TL, un prix indécent pour un thé à Istanbul. Mais c'est normal, moi, je vends du café, pas du thé. Par contre, en face de Karabatak, il y a un marchand de thé qui est là depuis 30 ans. Son thé est à 1TL en semaine, et 2TL le week-end. Ainsi, si tu veux boire du thé, tu ne viens pas chez moi, il faut être fou pour payer un thé 8TL ! Si tu veux boire du thé, tu vas en face, si tu veux boire du café, tu viens chez moi?.

The Lokals : garder l'humain au c?ur de Karaköy

Karaköy a une particularité : il n'a jamais été un lieu de résidence. A travers les époques, il a toujours été un lieu de commerce réunissant différentes origines et corporations. Le promeneur remarquera la présence de différents lieux de cultes, d'écoles européennes installées depuis des décennies et des commerçants originaires de différentes régions de Turquie. Cette richesse, pour Sinan Logie, est également une des faiblesses de Karaköy. ?Les personnes qui travaillent à Karaköy n'ont pas tellement pu s'organiser pour protéger leur quartier. Le problème, c'est que Karaköy est une zone d'activité et non une zone de résidence, les personnes défendent plus facilement leur résidence que leur zone d'activité. Aussi, ils ont eu du mal à se mettre d'accord entre eux, il y a trop de groupes différents?.

Dilara Moran (photo de gauche) et Ipek C. El souhaitent relever le défi et dépasser les différences qui font le quartier. Dilara Moran a son bureau installé dans Karaköy et a également été témoin de sa transformation. Elle a eu l'idée, avec Ipek C. El de créer en octobre Lokals Karaköy. Le projet souhaite faire le lien entre le vieux et le nouveau Karaköy, grâce à l'établissement d'une carte qui remettrait l'humain au c?ur de ces grandes transformations. Cette carte, créée, codée et dessinée par une équipe de sept volontaires, a pour objectif de recenser tous les acteurs récents ou anciens de Karaköy et de raconter leurs histoires. ?Chaque artisan, qui est là depuis 10, 20 ou 30 ans, a une histoire à raconter. Par exemple, Recep, qui tient le salon de thé en face de Karabatak, a planté il y a des années la vigne qui orne aujourd'hui si joliment le secteur. Lorsque l'on connait toutes les histoires, on ne s'adresse plus au commerçant de la même manière? raconte Ipek C. El. Pour Ipek C. El et Dilara Moran, il s'agit aujourd'hui de transformer le projet urbaniste en un projet social. ?Lorsque les gens iront chercher un magasin sur notre carte, ils connaîtront le nom de la personne vers qui ils se dirigeront ainsi que son histoire. Et ça ? saluer les gens par leur prénom ? ça illumine la journée !?

Le projet d'Ipek C. El (photo de droite) et de Dilara Moran reçoit un bon accueil dans le quartier et pousse vers un échange des savoirs entre les ?anciens? et les ?nouveaux?. Ainsi, des restaurateurs qui ne maitrisent pas l'anglais peuvent aujourd'hui présenter leur menu en anglais et ainsi s'ouvrir à une nouvelle clientèle, grâce au partenariat avec une jeunesse anglophone qui a  pu les aider.  Leur logo, ?Lokals Karaköy?, est le symbole de cette diversité avec la réunion des écritures de différents commerçants implantés dans le quartier. La carte n'est pour le moment pas encore éditée mais l'on peut d'ores et déjà suivre ces artisans via le compte Instagram et la page Facebook de The Lokals.

En se promenant dans Karaköy, ceux qui l'ont connu autrefois auront parfois du mal à trouver leurs repères et chercheront peut-être l'âme du Karaköy d'antan. D'autres diront que le changement a du bon et qu'il ne faut pas rester figer dans le passé. Cependant, une chose est sûre pour Ipek C. EL et Dilara Moran : ?Karaköy a suffisamment de cafés, maintenant. Il est temps de développer également les autres activités?.

Dorine Goth (www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 20 mars 2015

Inscrivez-vous à notre newsletter gratuite !

Suivez nous sur Facebook et sur Twitter

*Wall Street Journal : Karaköy : Istanbul's hippest hood

lepetitjournal.com istanbul
Publié le 19 mars 2015, mis à jour le 20 mars 2015
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos