

Axel Baroux, directeur d'UbifranceTurquie depuis 2008, a reçu Lepetitjournal.com à quelques semaines de son départ. Satisfait des progrès accomplis dans son c?ur de métier, l'accompagnement des entreprises françaises sur le marché turc, il estime néanmoins que beaucoup reste à faire. Axel Baroux souligne à ce titre la bonne santé de l'économie turque
Lepetitjournal.com : Vous quittez prochainement votre poste en Turquie. Comment se sont écoulées vos trois années dans le pays?
Axel Baroux : Tout s'est passé très vite, trop vite, dans un contexte assez porteur. Nous n'avons pas du tout eu à souffrir des difficultés des relations bilatérales entre la France et la Turquie, qui n'ont pas forcément filé le parfait amour ces trois dernières années. Nous avons bénéficié du dynamisme de l'économie turque et du fait que la Turquie est le premier marché émergent de proximité de la France. Tout le monde a en tête le Brésil, la Chine ou l'Inde mais la Turquie est à la fois plus proche, plus accessible et finalement beaucoup plus dynamique. Elle représente aujourd'hui le troisième marché extérieur de la France hors Union européenne, derrière les États-Unis et la Chine.
Malgré ce dynamisme, beaucoup d'entreprises françaises hésitent à se lancer en Turquie. Pourquoi ?
La Turquie n'est ni plus facile, ni plus difficile que les autres. Sa grande différence par rapport à d'autres pays émergents, c'est qu'elle souffre en France d'un déficit d'image. J'ai eu davantage à me battre pour faire venir les entreprises françaises sur le marché turc que dans mes postes précédents. Il faut vraiment leur dire : ?Venez regarder ! Il n'y a que trois heures vingt d'avion depuis Paris, débarquez à [l'aéroport] Atatürk et ouvrez les yeux !? Sans généraliser, il y a un mur d'ignorance. On sait peu de choses sur la Turquie, on a beaucoup d'idées préconçues. Vu de France, quand on pense Méditerranée, on pense Maghreb. Dans une de mes présentations, je compare le PIB du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) avec celui de la Turquie, qui lui est trois fois supérieur, sachant que le Maghreb et la Turquie ont une population équivalente. Chaque fois, je lis sur les visages de ceux qui m'écoutent l'étonnement et un air qui veut dire ?Ce n'est pas possible, il se trompe ? !
Vous ne constatez aucune amélioration depuis trois ans ?
Si. Nous avons senti une évolution très marquée au moment de la Saison turque en France [en 2009-2010, ndlr]. Par ailleurs, la croissance turque impressionne [8,9% en 2010] et fait un peu changer les mentalités. Donc cela va plutôt mieux, tout en restant compliqué.
Et pendant ce temps, les concurrents allemands, américains ou italiens gagnent des parts de marché dans le pays?
Nos ventes en Turquie ont progressé de 23% sur les neuf premiers mois de 2011 par rapport aux neuf premiers mois de 2010. En Turquie, la France va dégager environ 1,5 milliard d'excédent en 2011. Nous pourrions donc nous gonfler d'orgueil. Pourtant, nous progressons moins vite que nos concurrents et perdons des parts de marché. Sur ce pays très proche, la France devrait pouvoir faire beaucoup plus que 4% [de parts de marché]. La Turquie est un pays de PME [petites et moyennes entreprises], sur des structures assez équivalentes à celles que l'on connaît en France. Pourtant, nous ne sommes pas assez présents.
D'autant que ces PME sont aujourd'hui le moteur du commerce extérieur de la France?
Exactement. Nous ne pouvons plus compter, comme avant, sur les grands contrats d'État, qui sont de plus en plus rares. C'est donc aux PME de bouger et à nous de les faire bouger, mais cela prend du temps. C'est d'autant plus dommage qu'il y a aujourd'hui en Turquie des besoins et des opportunités quasiment dans tous les secteurs, des cosmétiques au BTP [bâtiment et travaux publics] en passant par l'électricité.

Le président turc Abdullah Gül estimait récemment que son pays pourrait à l'avenir devenir ?le moteur de croissance? de l'Union européenne. Cela vous paraît-il réaliste ?
Au-delà du contexte politique dans lequel ces paroles sont prononcées, le constat économique est clair : la Turquie bénéficie d'une population jeune (29 ans d'âge moyen), qui consomme beaucoup. On voit une classe moyenne émerger à Istanbul et ailleurs dans le pays. Comme toutes les classes moyennes du monde, elle rêve de télévisions, de vacances, d'une maison, d'une voiture? ?Moteur de croissance?, je ne sais pas mais la Turquie d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celle que j'ai découverte il y a quinze ans. On peut parler d'un bond en avant.
Que retenez-vous du forum régional Med'Allia, organisé les 17 et 18 novembre derniers par Ubifrance Turquie et ses partenaires ?
Beaucoup de points positifs. Nous avons reçu énormément de mails de remerciements et de félicitations des entreprises présentes. Des accords ont déjà été signés mais attendons six mois pour donner des chiffres concrets. La participation a été un succès. Nous avons réuni 242 entreprises qui, pour la plupart, mettaient le pied pour la première fois en Turquie. Parmi elles, 90 entreprises françaises, une centaine d'entreprises turques et une cinquantaine d'entreprises provenant de sept autres pays de la Méditerranée, dont la Libye. Contrairement à un forum habituel, très large et que je comparerais à une auberge espagnole, nous avons choisi cette fois-ci de faire dans la dentelle pour mettre en face à face les bons interlocuteurs dans tel ou tel secteur précis.
Vous quittez donc la Turquie fin janvier 2012. À regret ?
Je suis toujours à la fois très triste et content de partir. Pour être tout à fait franc, je serais bien resté un peu. Je retiens de ce pays des visages, des rencontres avec des gens étonnants, au-delà des clichés sur la gentillesse des Turcs, bien réelle par ailleurs. La Turquie un pays très attachant, dynamique et je dirais même, enthousiaste. C'est l'image que j'en garderai.
Propos recueillis par Anne Andlauer (www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 5 décembre 2011
Pour plus d'informations sur les activités d'Ubifrance Turquie, consultez notre précédente interview de son directeur, Axel Baroux (2009) : http://www.lepetitjournal.com/content/view/47721/1992/
Relisez également notre panorama récent de l'économie turque : http://www.lepetitjournal.com/istanbul/a-la-une-istanbul/87313-crise--la-turquie-resiste-t-elle-vraiment-.html































