Édition internationale

GUERRE EN SYRIE – Pourquoi la Turquie a besoin d’aide

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

L’International Crisis Group, organisation non-gouvernementale indépendante qui analyse les situations de crises à travers le monde, a publié le 30 avril 2014 un rapport qui aborde la crise syrienne et sa gestion par la Turquie. L’accueil de réfugiés, l’essor des groupes djihadistes et l’enlisement du conflit syrien sont autant de difficultés auxquelles le gouvernement turc doit faire face. Une gestion saluée par la communauté internationale mais qui connaît des limites.

Intitulé "L’augmentation des coûts du bourbier syrien pour la Turquie", le rapport met en lumière les difficultés auxquelles est confrontée la Turquie dans sa gestion de la crise syrienne. La longueur du conflit engendre de nouvelles problématiques de gestion pour Ankara, qui s’était initialement préparée à une guerre courte. L’accueil massif des réfugiés syriens sur le sol turc est un premier sujet d’inquiétude pour l’International Crisis Group, car le phénomène prend une ampleur grandissante et nécessite une logistique délicate à mettre en place. D’autre part, la montée en violence du conflit, avec l’implication de nombreux groupes djihadistes, menace la Turquie sur son territoire.

L’accueil des réfugiés

La politique de la Turquie jusqu’à présent a été d’ouvrir ses frontières aux réfugiés. Le pays accueille désormais environ 900.000 Syriens sur son territoire, dont 200.000 hébergés dans des camps. Face à cet afflux massif, la Turquie est prise de court. La communauté internationale, qui a salué les politiques d’accueil de la Turquie et ses efforts pour construire des camps de "haut standing", constate désormais les limites d’un tel procédé. Le nombre de réfugiés d’ici la fin de l’année 2014 est estimé à plus d’un million, un nombre qui ne cesse de croître selon les estimations.

La principale difficulté est désormais de permettre à ces personnes de vivre dans de bonnes conditions. La plupart des réfugiés résident dans des villes, 120.000 rien qu’à Istanbul. Pour ces derniers, de nouvelles problématiques émergent, telles que la scolarisation des enfants, le logement, la couverture santé et l’emploi. Sur près de 25.000 enfants syriens installés à Gaziantep en novembre 2013, seulement 5.000 étaient scolarisés. Dans les villes, les réfugiés doivent aussi faire face à un boom immobilier ainsi qu’aux difficultés pour trouver un travail, nombre d’entre eux ayant immigré illégalement et ne parlant pas la langue. De plus, les réfugiés syriens n’ont pas en Turquie la possibilité de recourir à une demande d’asile. Ceux entrés sur le territoire en possession d’un passeport disposent d’un visa de trois mois et doivent ensuite faire les démarches pour obtenir un permis de séjour.

La cohabitation avec les réfugiés semble également de plus en plus difficile pour les Turcs, principalement pour les populations habitant dans les villes proches de la frontière. Les experts de l’International Crisis Group écrivent avoir constaté la montée d’une animosité contre ces réfugiés syriens. L’idée que les réfugiés prennent le travail des Turcs et seraient à l’origine de problèmes de sécurité s’est répandue. Selon le rapport, Ankara devrait faire un effort pour améliorer la "conscience dans la société turque de la situation désespérée des réfugiés syriens, dissiper les rumeurs et créer un environnement plus propice à la cohabitation".

Montée des tensions

Au problème des réfugiés s’ajoute celui de la montée de la violence dans le conflit syrien. De nombreux développements intervenus récemment montrent que le conflit syrien a changé de nature. Des groupes djihadistes de plus en plus nombreux menacent la Turquie sur son territoire et la Turquie subit des attaques. Ainsi, en mai 2013, deux voitures ont explosé à Reyhanlı dans la province de Hatay, proche de la frontière, tuant 53 personnes. La Turquie a abattu un hélicoptère syrien le 16 septembre 2013, puis un avion militaire le 23 mars 2014, assurant qu’ils avaient violé son espace aérien.

La Turquie est également confrontée à des menaces venant de groupes djihadistes. Le groupe radical ISIL (État islamique en Irak et au Levant) aurait menacé de détruire la tombe du Shah Suleyman, enclave turque sur le territoire syrien. D’après le rapport de l’International Crisis Group, la Turquie est "de plus en plus vulnérable sur le plan de la sécurité".

Les tensions internes

De plus, la tension est palpable chez les communautés alévie et kurde de Turquie. Elles reprochent au gouvernement turc de discriminer les réfugiés syriens non sunnites. Selon certains alévis résidant dans des villages proches de la frontière, "les problèmes humanitaires de la crise syrienne ont été abordés avec une approche sectaire par le gouvernement". Ils font état de cas où des réfugiés syriens alévis auraient été interdits d’entrée sur le territoire turc.

Du côté des Kurdes, des efforts ont été fournis pour travailler de concert avec le Parti de l’union démocratique des Kurdes de Syrie (PYD) affilié au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). La Turquie a récemment autorisé les approvisionnements humanitaires dans les zones kurdes du nord de la Syrie.

Besoin du soutien de la communauté internationale

Les propositions du rapport de l’International Crisis Group pour pallier ces difficultés sont d’abord de mettre en place un cadre légal cohérent permettant aux réfugiés d’obtenir un permis de travail et de séjour. Le groupe en appelle à la communauté internationale pour soutenir financièrement la Turquie, qui couvre seule la plus grande partie des dépenses. Le Croissant Rouge turc a ainsi déboursé 240 millions de dollars début 2014 pour financer les camps de réfugiés. Sur les 260 millions de dollars demandés par la Turquie en 2013 à l’UNHCR (Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés), seul 37% lui ont été accordés. En comparaison, le Liban a obtenu 70% des deux milliards demandés.

Le rapport conclut à un évident besoin de soutien de la part de la communauté internationale. Il s’agit là encore d’un terrain glissant. En effet, au début du conflit, la Turquie a refusé l’aide internationale, pensant que la guerre ne durerait pas, dans une volonté de garder un contrôle total de ses politiques. Or, la situation empire et Ankara ne peut plus faire face seule aux dépenses. Selon Elizabeth Ferris, co-directrice du projet sur les déplacements internes de Brookings-LSE, la Turquie "a besoin de trouver une autre manière de demander de l’argent, qui mentionne la reconstruction du futur de la Syrie".

La Turquie presse également la communauté internationale d’intervenir plus efficacement pour mettre fin au conflit. Selon Ankara, qui s’est engagée dès le début dans le soutien à la rébellion contre le régime du président Bachar el-Assad, le Conseil de Sécurité de l’ONU n’en fait pas assez. "Combien de temps la communauté internationale va rester en retrait alors que tant de Syriens perdent la vie tous les jours aux mains du régime de Damas ?", a déclaré le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, à la conférence de Genève II à Montreux en janvier 2014.

Sarah Baqué (www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 5 mai 2014

lepetitjournal.com istanbul
Publié le 4 mai 2014, mis à jour le 8 février 2018
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