

Souvent comparée au système laïc français, la conception turque de la laïcité (“laiklik”) présente pourtant des spécificités propres. Pour discuter de ces questions, lepetitjournal.com d’Istanbul a rencontré Nicolas Monceau, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Montesquieu de Bordeaux, venu présenter mardi à l’IFEA ses dernières recherches sur la laïcité.

Nicolas Monceau (photo personnelle) : C’est une comparaison courante car la Turquie à l’époque ottomane s’est inspirée du modèle français de laïcité. Les mesures de laïcisation mises en œuvre sous l’Empire ottoman au cours du XIXème siècle et ensuite lors de la fondation de la République de Turquie ont pris pour source d’inspiration l’exemple français de laïcité. Pour autant, on peut souligner une différence significative en ce qui concerne la perception de la laïcité. En France, selon la loi de 1905, la conception de la laïcité implique la séparation de l’Etat et de l’Eglise. Le modèle turc suppose également une séparation entre l’Etat et la religion, en l’occurrence l’islam, mais il y a également une forme de contrôle de la religion par l’Etat. Cet encadrement se traduit pour l’essentiel par le rôle d’une institution étatique, la direction des affaires religieuses, le Diyanet. Il est rattaché aux services du Premier ministre et est chargé d’organiser le culte musulman en Turquie avec de nombreuses missions et prérogatives.
Quelles sont les caractéristiques spécifiques du système laïc turc, en théorie et en pratique. Vous avez déjà mentionné le Diyanet, y en a-t-il d’autres ?
La direction des affaires religieuses joue un rôle important dans la gestion de la religion par l’Etat. Le Diyanet supervise la formation des imams et prédicateurs ainsi que leur recrutement par l’Etat. Une différence que l’on peut souligner, c’est que les hommes de religion sont des fonctionnaires de l’Etat, formés par l’Etat dans des établissements professionnels, dans des lycées d’imams et de prédicateurs, avant de suivre un enseignement supérieur en faculté de théologie. Par la suite, ils sont recrutés et rémunérés pas l’Etat en tant que fonctionnaires. Cela suppose que le Diyanet joue un rôle dans ce qui relève de l’activité des imams, comme les prêches ou la supervision des manuels de religion. On peut rappeler une autre spécificité du système laïc turc – que certains considèrent comme un paradoxe : il existe des cours de religion obligatoires à l’école depuis les années 1980. C’est une autre différence avec le système français. Depuis quelques années, l’affichage et le port des signes religieux sont acceptés dans l’éducation nationale – je pense au port du voile à l’université notamment – et plus largement dans la fonction publique et au Parlement. C’est une évolution récente, caractéristique du système laïc turc.
A quand remontent les bases de la laïcité en Turquie ? Est-ce seulement un construit atatürkiste ?
Non, on fait remonter les premières mesures de laïcisation, mises en œuvre par des sultans réformateurs, au XIXème siècle. Les idées de la Révolution française ont beaucoup marqué les élites ottomanes. Certains historiens comme Bernard Lewis ont expliqué que les idées de la Révolution française se sont beaucoup diffusées dans l’Empire ottoman en raison de leur caractère laïc, car elles n’étaient pas perçues comme un danger pour le pouvoir théocratique des sultans. La politique de laïcisation a été mise en œuvre pendant la période dite des "Tanzimat", qui commence en 1839. Elle a touché plusieurs secteurs, notamment l’éducation nationale. A cette période sont créées les premières écoles et établissements d’enseignement laïc. Les mesures de laïcisation mises en place par Atatürk apparaissent comme le prolongement d’un mouvement, amplifiant la laïcisation de l’Etat et de la société en Turquie qui avait débuté bien avant.
Avec la montée progressive des partis religieux dans les années 1990 et le règne actuel du Parti de la justice et du développement (AKP), pensez-vous que la laïcité à la turque est remise en cause?
Cette question porte à débat, il y a des positions différentes voire antagonistes. Les partisans de l’AKP considèrent qu’il n’y a pas de remise en question de la laïcité. Les partisans de l’opposition laïque, républicaine, kémaliste estiment au contraire que la laïcité kémaliste est remise en question. Plus largement, le débat porte sur la signification de la laïcité : est-ce que la laïcité kémaliste telle que pensée et mise en œuvre dans les années 1920-1930 est encore adaptée au monde d’aujourd’hui ? Y aurait-il une nécessité d’évolution ? Il y a un débat sur ce sujet.
Le système laïc turc ne crée pas de séparation stricte entre la religion et l’Etat comme en France. Il place plutôt les religions sous tutelle. En pratique, comment ce système interagit-il avec les minorités religieuses ?
Ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a un statut des minorités non musulmanes, défini dans le cadre du traité de Lausanne de 1923, qui reconnaît trois minorités : grecque, arménienne et juive. Il y a eu un certain nombre de débats quant au statut juridique des minorités religieuses. Cette question a été beaucoup soulevée en Turquie au sujet d’une minorité religieuse, au sens sociologique du terme : la communauté alévie. Elle ne suit pas les mêmes rites que l’islam majoritaire sunnite et a manifesté des revendications pour une meilleure reconnaissance de ses spécificités, pour une reconnaissance juridique de son statut de minorité religieuse (au travers des cours de religion obligatoires et de la mention de la religion sur la carte d’identité).
Aux dernières élections législatives, le Parti démocratique des peuples (HDP) a inscrit la suppression du Diyanet dans son programme. Le modèle de laïcité à la turque est-il susceptible d’évolution ?
Il y a des voix en Turquie, le HDP notamment, qui s’élèvent pour appeler à la suppression du Diyanet. L’argument pour cette suppression est d’instaurer une "laïcité complète", selon eux, suivant le modèle français de séparation stricte et complète de la religion et de l’Etat pour assurer une meilleure reconnaissance de la diversité religieuse, y compris au sein de l’islam. Ce sont des opinions assez anciennes, que l’on retrouve aussi chez les alévis. La question est: quelle alternative est proposée au Diyanet dans un système où les imams ont un lien direct avec l’Etat puisqu’ils en sont des fonctionnaires ? Cela supposerait une évolution assez importante, une refonte complète du système de la laïcité turc pour évoluer vers un système français, avec des implications très concrètes. Si demain le Diyanet était supprimé, si les imams n’étaient plus des fonctionnaires de l’État, comment vivraient-ils ? Quelles seraient leurs ressources ? N’y aurait-il pas des risques de dérive éventuelle ?
Votre conférence à l’Institut français d’études anatoliennes s’intitulait "Laïcité officielle versus laïcité populaire. Idéologie officielle, polarisation idéologique et perceptions sociales en Turquie". Qu’entendez-vous par "laïcité populaire" ?
Cette conférence présente les résultats d’une recherche que j’effectue depuis cinq ans sur les perceptions sociales de l’évolution de la laïcité en Turquie. J’ai interrogé plusieurs dizaines de citoyens dits "ordinaires" et des ONG qui représentent toute la diversité sociale et culturelle du pays. Ma démarche consiste à comprendre s’il existe ou non des visions populaires, plurielles de la laïcité face à la version officielle, étatique. Les Turcs interrogés adhèrent plus ou moins à la conception officielle et ont des opinions plus personnelles sur la signification de la laïcité et comment ils perçoivent tous les enjeux et débats qui ont porté sur l’évolution de la laïcité ces dernières années en Turquie. C’est un sujet qui permet de comprendre toute la diversité culturelle et sociale de ce pays.
Propos recueillis par Nolwenn Brossier (www.lepetitjournal.com/istanbul) jeudi 12 novembre 2015





























