

Le 27 janvier dernier, le Quai d'Orsay lançait une Nuits des idées : intellectuels, artistes, architectes prenant la parole “pour imaginer le monde de demain”. Jeudi 12 mai, l'Institut français d'Istanbul a recrée ce format, en faisant appel à cinq universitaires turcs et français : Ali Kemal Doğan, Emre Gönen, Didier Leschi, Ibrahim Kaboğlu et Ahmet Kuyaş, accompagnés de Nicolas Monceau et d’Ahmet Soysal comme modérateurs. Le fil rouge de leurs débats : la laïcité.
Aux fondements des républiques française et turque, la laïcité est un principe qui lie profondément ces deux pays. Pourtant, depuis plusieurs années en France, ce concept est de plus en plus remis en question, tout comme en Turquie, où son application est mouvante et menacée par des projets de réforme constitutionnelle.
La laïcité comme principe juridique de neutralité
Pour Charles Fries, ambassadeur de France en Turquie, la laïcité est au fondement de ces deux démocraties, turque comme française. L'ambassadeur évoque un socle commun aux deux républiques, la Turquie s'étant inspirée du modèle français pour se construire. “Quel avenir pour la laïcité ? Celle-ci même qui, paradoxalement, crée des conflits identitaires. Comment protéger la diversité sans froisser aucune majorité ou minorité religieuses ?” s’interroge Charles Fries en préambule aux débats.
“En Turquie, la laïcité est considérée par certains comme inutile”, observe l’ambassadeur. Selon Charles Fries, elle est pourtant indispensable : “Outre le pouvoir qu'elle apporte à la lutte contre le terrorisme, en refusant quelle soit instrumentalisée par certains, et à l'heure où la question des visas fait polémique en Europe et en Turquie, il faut accentuer ces valeurs communes” L'ambassadeur qualifie également la laïcité de "principe juridique de neutralité", en référence au discours du président de la République française, François Hollande, lors de ses vœux aux autorités religieuses, le 5 janvier 2016.

Ali Kemal Doğan, professeur de sciences politiques et docteur de l’École pratique des hautes études, mention “Sciences des religions et systèmes de pensée”, définit la laïcité comme un art de vivre ensemble, entre différentes confessions et avec l’athéisme. Selon lui, elle garantit et protège l'égalité au sein des sociétés. “Créant un pacifisme autour des religions, elle refuse le favoritisme”, avance Ali Kemal Doğan. Mais le chercheur précise que la laïcité s'applique de différentes façons dans le monde.
Elle n’est pas non plus toujours appliquée pareillement sur un même territoire. En France, l'Alsace-Moselle possède son propre système de "laïcité", le concordat, rappelle Ali Kemal Doğan: les pasteurs, les prêtres et les rabbins sont payés par les contribuables, au même titre que les enseignants ou les gendarmes.
"On est turc parce qu'on est musulman"
Sous la République de Turquie, les minorités religieuses ont toujours été perçues comme autant de menaces à la sécurité nationale, comme un danger potentiel venu de l’intérieur, explique Ali Kemal Doğan, qui résume son propos d’une formule : “On est turc parce qu'on est musulman, on est musulman parce qu'on est turc". La religion sunnite, majoritaire, prévaut sur toutes les autres par l’intermédiaire du Diyanet, institution gouvernementale fondée en 1924 pour gérer et contrôler le culte musulman sunnite. L’État finance les mosquées, dont les imams sont fonctionnaires
Dans ce contexte, “la sécularisation est indispensable pour parvenir à une réelle laïcité”, souligne Ali Kemal Doğan, qui plaide pour l'indépendance de l'Etat vis-à-vis des institutions religieuses. Depuis 2002, avec l’avènement du pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP), “la Turquie connaît une expansion de l'islam non négligeable (…) Or il n'y a pas de pacte laïque qui rassemble tous les citoyens en Turquie" déplore Ali Kemal Doğan.
"La laïcité est venue avec la modernité" (Emre Gönen)
Pour Emre Gönen, enseignant à l’Université de Bilgi à Istanbul, spécialiste des questions touchant l’Union européenne, les institutions européennes et de l’Histoire économique et sociale de l’Europe, la laïcité est synonyme de modernité. “Un retour aux sources, une volonté de faire disparaître la religion.” L'enseignant rappelle qu'au 19ème siècle, le positivisme, le marxisme et l'anarchisme prévoyaient tous une disparition imminente de la religion, qui ne s’est pas réalisée. "La laïcité est française" avance Emre Gönen. Mais comment comparer les deux pays que sont la France et la Turquie, puisque le catholicisme n'est pas l'islam ?
En France, le concept de laïcité s’installe avec la loi de 1905, dite “de séparation de l’Eglise et de l’État”. Mais “la mosquée avec un grand M n'existe pas” observe Emre Gönen. La laïcité à la turque “a été préparée par le Tanzimat”, affirme le chercheur. La période du Tanzimat s’étire de 1839 à 1876, lorsque fut promulguée la première Constitution ottomane, rapidement niée et réprimée par le pouvoir. Le sultan Mahmut II avait pourtant déclaré en 1830 : "Je fais la distinction entre mes sujets, les musulmans à la mosquée, les chrétiens à l'église et les juifs à la synagogue, mais il n'y a pas de différence entre eux dans quelque autre mesure. Mon affection et mon sens de la justice pour tous parmi eux est fort et ils sont en vérité tous mes enfants".
“La laïcité doit être ouverte et reposer sur le débat public. En confinant la religion dans un cercle privé on déclenche les conflits identitaires”, plaide encore Emre Gönen, qui rappelle qu'il y a plusieurs types de laïcité. Quoi qu’il en soit, "la laïcité n'est pas antireligieuse", souligne le politologue.
"La religion n'a pas sa place dans le secondaire tant qu'elle est obligatoire" (Didier Leschi)

L'éducation est un des piliers de la laïcité, selon Didier Leschi, co-auteur de La Laïcité au quotidien, avec Régis Debray, préfet délégué pour l’égalité des chances auprès du préfet de la
Seine-Saint-Denis, et depuis 2013, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII). La question des signes ostensibles à l'école en France et la loi de 2004, qui les interdit, fait toujours polémique. A l'inverse, en Turquie, les cours de religion sont obligatoires et les lycées de prédicateurs sont de plus en plus plébiscités sous le pouvoir actuel.
Ces deux sociétés dites laïques sont pleines de contradictions : les jours fériés en France en sont un bon exemple, souligne Didier Leschi. De même, en Turquie, "quelle image de laïcité est véhiculée quand la première dame porte un voile ?" se questionne le chercheur. Selon lui, "la religion n'a pas sa place dans le secondaire tant qu'elle est obligatoire".
La laïcité est l'inverse de la catholicité (Ibrahim Kaboğlu)
La liberté, la citoyenneté et la laïcité sont les triptyques républicains, affirme Ibrahim Kaboğlu, auteur d’un grand nombre d’ouvrages consacrés au Droit constitutionnel, à la question de la liberté de la presse et d’opinion ainsi qu’au droit administratif. Actuellement, il enseigne à l’Université de Marmara et intervient régulièrement dans les universités étrangères notamment Limoges et Paris 2, 5 et 12. Pour l'auteur, la première constitution turque était plus égalitaire et laïque puisque les cours de religion y étaient optionnels.
"Que penser lorsque le président de l'Assemblée nationale fait un discours pro-musulman en Turquie et que les manifestants en opposition à ce discours se font gazer à coup de bombes lacrymogènes ?" demande Ibrahim Kaboğlu, en référence à une polémique récente qui a vu le chef (AKP) du Parlement demander une “Constitution religieuse”. Dans l’actuelle Constitution, souligne le chercheur, le mot “laïcité” apparaît à 22 reprises…
Camille Amadei (www.lepetitjournal.com/Istanbul) lundi 16 mai 2016
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