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EXPOSITION AVEC ASLI ERDOĞAN – Laleper Aytek, photographe : "Paris m’inspire !"

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 06/03/2017 à 23:04 | Mis à jour le 08/02/2018 à 14:02
Photo : photo Onur Gürkan
laleperaytek

L’artiste turque Laleper Aytek présentera à partir de vendredi, à l’Institut français d’Istanbul, une exposition photographique consacrée à la ville de Paris. La photographe évoque sa collaboration avec l’écrivaine et journaliste Aslı Erdoğan, dont treize textes seront aussi exposés. Cette dernière est toujours sous contrôle judiciaire après avoir été emprisonnée quatre mois en 2016, pour "appartenance à une organisation terroriste" après avoir écrit dans un journal pro-kurde désormais interdit.

(photo Onur Gürkan)

lepetitjournal.com d'Istanbul: Pourquoi aviez-vous le souhait de collaborer avec l’écrivaine et journaliste Aslı Erdoğan ? Que vous évoque son écriture ?

Laleper Aytek: J’ai découvert pour la première fois sa plume dans son livre Hayatın Sessizliğinde (œuvre non encore traduite en français, ndlr) en 2005. J’ai tout de suite pensé que nos travaux se ressemblaient un peu, même si nous utilisons des médias différents. Sa façon d’écrire ressemble à ma façon de photographier : nous ne proposons pas de description exacte. Plutôt que de tout clarifier, nous laissons quelque chose de caché que chacun peut alors interpréter à sa manière. Chacun peut créer sa propre histoire. C’est d’ailleurs ce que nous avons cherché à recréer dans cette exposition. Les textes sont séparés des photos et sont tout aussi importants. Combinés, ils forment un ensemble dans lequel les visiteurs sont libres de choisir leur voie : regarder les photos puis lire les textes, ou alors choisir d’alterner… Il y aura aussi une voix off, enregistrée par l’artiste Tilbe Saran, avec les textes d’Aslı Erdoğan en français et en turc. Nous avons combiné trois médias différents et c’était quelque chose de totalement nouveau pour moi. Comme pour chacune de mes expositions, un livre sera aussi publié.

Après "Non-Paris" il y a deux ans, c’est la deuxième exposition que vous consacrez à la capitale française. Pourquoi ?

Parce que j’adore cette ville ! Mais pour être honnête, la première fois que je suis allée à Paris, je n’ai pas vraiment aimé… Un de mes amis me disait toujours que j’allais adorer cette ville donc j’y suis retournée une deuxième fois, pendant dix jours. Et cette fois-ci, dès le troisième jour, j’ai eu envie de faire un projet sur Paris. C’est une ville de photographie, de littérature, de poésie, de musique, de cinéma… Une ville qui m’inspire.

Le point de départ de cette nouvelle exposition a été l’incarcération d’Aslı Erdoğan le 16 août 2016. Ses textes étaient toujours dans mon esprit depuis que je les avais lus la première fois en 2005 mais je ne savais pas encore, l’été dernier, comment j’allais les combiner à mon travail.  Au mois de novembre, je suis retournée à Paris. J’ai commencé à prendre des photos, sans penser à ses textes. Puis, quand je les ai regardées ensuite, elles m’ont tout de suite renvoyée vers certains extraits du livre que j’ai alors commencé à rechercher petit à petit avant d’arriver à l’exposition que je proposerai dès vendredi.

(photo Laleper Aytek)

Souhaitez-vous, à travers cette exposition, faire passer un message politique ?

L’exposition n’est pas politique en soi, c’est l’agenda qui la rend politique, en raison de la situation d’Aslı Erdoğan [qui comparaîtra à nouveau le 14 mars, ndlr]. Après son emprisonnement, je voulais lui montrer mon soutien grâce à ce que je sais faire, c'est-à-dire la photographie. Je voulais réunir nos œuvres pour qu’elle sache qu’elle n’avance pas seule pendant cette période. Mais ce projet ne renvoie pas de message politique explicite. C’est un message poétique. En organisant cette exposition, je voulais aussi que davantage de personnes lisent l’œuvre d’Aslı Erdoğan. Sa façon d’écrire, que je considère comme de la prose poétique, est unique. A chaque fois que je relis un de ses livres, j’ai l’impression de le lire pour la première fois. Si je relisais les textes qui figurent dans l’exposition dans deux ans, je pourrais peut-être les combiner avec des photographies totalement différentes que celles choisies pour cette exposition… Son travail est une grande source d’inspiration pour moi.

Comment est née votre passion pour la photographie ?

Je suis diplômée en économie de l’université du Bosphore. A l’époque, je voulais être chercheuse en économie. J’ai poursuivi mes études à l’université d’Oslo en Norvège. J’y suis restée cinq années et à la fin de cette période, j’ai décidé que je voulais être photographe. Je ne connaissais encore que très peu ce domaine, j’ignorais tout du marché professionnel et je n’étais pas formée. Mais je suis rentrée à Istanbul et j’ai ouvert mon premier studio. Puis, petit à petit, j’ai commencé à travailler dans la photographie. Aujourd’hui, c’est ma 17ème exposition personnelle et j’ai aussi participé à 21 expositions collectives.

Vous enseignez aussi la photographie à l’université Koç d’Istanbul. Vous qui êtes autodidacte, cela vous tenait-il à cœur de former de jeunes photographes ?

En 2009, l’université Koç d’Istanbul m’a proposé de travailler avec eux. J’ai bien sûr accepté et j’enseigne depuis dans le département média et art visuel de l’établissement. Bien que ce ne soit pas en économie, je suis finalement devenue l'universitaire que je rêvais d’être ! J’aime mener des projets avec mes étudiants. Par exemple, nous nous sommes rendus à Van (est de la Turquie), six mois après le tremblement de terre en 2011 et nous avons organisé une grande exposition avec des photographies, des interviews, des prises de sons…

Je n’ai jamais été formée en photographie mais je pense que c’est un réel avantage pour moi. Car en Turquie, l’éducation de la photographie est venue très tard, dans le milieu des années 1980 seulement. Et ce n’était pas une discipline très libérale. De plus, la photographie en Turquie n’a pas vraiment d’histoire ou de traditions. Plutôt que d’enseigner une manière stricte de photographier, je cherche surtout à ouvrir la façon de voir de mes élèves. Chaque étudiant doit développer son langage visuel, trouver sa façon de photographier. Moi, je leur apporte des outils nécessaires, techniques ou esthétiques, et je les aide à raconter une histoire à travers une image. Mais cette histoire doit être différente d’un élève à l’autre. Deux photographes ne prennent pas la même photo en regardant un même endroit. J’ai moi-même mis des années à trouver ma propre voie. En 2012, j’ai participé à un workshop avec le photographe suédois Anders Peterson, il a sans aucun doute changé ma façon de voir et mon approche. J’ai appris beaucoup de ma subjectivité grâce à lui et j’ai trouvé mon propre langage visuel. Cela ne veut pas dire que je suis entrée dans une case. Par exemple, ma dernière exposition sur Paris était en noir et blanc mais je ne suis pas pour autant "une photographe du noir et blanc". Dans cette nouvelle exposition, les photographies seront en couleur. Cela dépend de l’histoire que j’ai envie de raconter.

(photo Laleper Aytek)

Vous avez été directrice artistique du premier studio de photographie numérique de Turquie, de grande envergure. Racontez-nous...

Oui, j’ai travaillé dans ce studio pendant deux ans et j’ai vu le développement du numérique en Turquie. Les équipements étaient encore tout nouveaux. Au début, les photographes de ma génération rejetaient le numérique car ils considéraient que c’était une façon superficielle de faire de la photographie. Moi, je n’ai jamais été d’accord avec ça. Il s’agissait d’une nouvelle méthode, d’une nouvelle technique pour photographier. Mais elle ne se suffit pas à elle-même pour donner du sens à une photographie. Le sens reste dans l’âme du photographe, peu importe la technique utilisée.

En guise de derniers mots, avez-vous un message pour Aslı Erdoğan et pour les autres artistes et intellectuels de Turquie qui ont des difficultés à exercer ?

Je me sens vraiment redevable qu’il y ait des auteurs comme Aslı Erdoğan en Turquie, qui écrivent pour nous. Je suis très influencée par ce qu’elle fait. Je pense sincèrement que l’art nous aide à survivre quelque soit la situation, le lieu ou la période. L’art raconte une histoire, sans nécessairement crier des revendications politiques dans chacune des œuvres. Le plus important aujourd’hui est donc de continuer à produire de l’art.

*Vernissage de l'exposition, vendredi 10 mars, à 19h, à l'Institut français d'Istanbul : l'inscription est obligatoire ici. Pour plus d'informations, cliquez ici.

 

Propos recueillis par Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) mardi 7 mars 2017

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