

Le chef des Kurdes d'Irak, Massoud Barzani, a effectué ce week-end une visite à Diyarbakır, dans le sud-est à majorité kurde de la Turquie. Une visite à l'invitation personnelle du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, dont le gouvernement conduit depuis un an des pourparlers de paix avec le PKK.

“Erdoğan essaie de prendre à revers ses propres Kurdes en Turquie de deux façons”, analyse Jean Marcou, directeur des Relations internationales à l'Institut d'études politiques (IEP) de Grenoble. “D'une part, il veut montrer que le gouvernement turc n'est pas responsable de l'enlisement de l'actuel processus de règlement de la question kurde, qui est bien mal en point.” Le Premier ministre a ainsi fustigé ce week-end “ceux qui veulent saboter le processus, (…) ceux qui se nourrissent du sang des jeunes, de la vente de la drogue”, dans une diatribe à peine voilée contre le PKK et ses partisans. “D'autre part”, poursuit Jean Marcou, “Erdoğan entend gêner le BDP (Parti de la paix et de la démocratie, pro-kurde, ndlr) lors des élections locales de mars 2014. L'un des grands rêves du Parti de la justice et du développement (AKP) d'Erdoğan a toujours été de conquérir les bastions kurdes dans la région, et d'affaiblir le parti kurde parlementaire. Il n'y est pas parvenu en 2009, il va probablement essayer de le faire à nouveau en 2014, en s'appuyant, tant sur les efforts de cette année pour résoudre la question kurde, que sur les bonnes relations entretenues avec les Kurdes nord-irakiens”. Cette rencontre à Diyarbakır, ponctuée par l'inauguration d'infrastructures publiques à hauteur de 880 millions de livres (environ 320 millions d'euros), a donc pris des allures de campagne électorale malgré une visite de courtoisie – surprise et inédite – du Premier ministre turc au maire BDP de la ville, Osman Baydemir. Au même moment, d'autres dirigeants locaux du BDP manifestaient contre une “manœuvre politique” du pouvoir.
Pour tenter de conquérir le cœur des Kurdes, Recep Tayyip Erdoğan pouvait non seulement compter sur la présence à ses côtés d'une figure aussi respectée que Massoud Barzani, mais aussi sur celle d'un duo de vedettes de la chanson kurde, İbrahim Tatlıses et Şivan Perwer. Ce dernier foulait de nouveau sa terre natale, après 37 ans d'exil et de procès pour ses œuvres en langue kurde. “Nous avons mis fin aux politiques d'assimilation”, s'est exclamé le Premier ministre turc, avant de promettre une Turquie “où ceux qui sont dans les montagnes (les combattants du PKK, ndlr) en descendront et où les prisons se videront”. L'amnistie de milliers de combattants et de prisonniers kurdes est l'une des principales revendications du PKK. Si Recep Tayyip Erdoğan s'est bien gardé d'être plus explicite à ce sujet, son usage du mot “Kurdistan”, pour la première fois samedi, n'a échappé à personne.

Jean Marcou (photo personnelle): Peut-être plus que la venue de Massoud Barzani et le meeting commun avec Recep Tayyip Erdoğan, c'est d'une part l'accueil du Premier ministre turc par le maire de Diyarbakır, Osman Baydemir, et la députée Leyla Zana (qui avait déjà rencontré l'an passé en tête-à-tête le chef du gouvernement turc et lui avait rendu hommage pour ses efforts dans la recherche d'un règlement de la question kurde) et d'autre part, le retour du chanteur Şivan Perwer, qui me paraissent importants. Ces images montrent que le processus de règlement, en dépit de son enlisement des derniers mois, continue à susciter des espoirs et à générer des images nouvelles impensables il y a encore quelques années....
Quels peuvent être les effets de cette journée, à court et moyen termes ?
Là, je suis dans le doute et l'expectative. Ces dernières années, l'AKP nous a habitués aux effets d'annonce spectaculaires, à la mise en exergue de symboles ou à la remise en cause de tabous : réhabilitation de Nazım Hikmet, excuses pour les massacres de Dersim, ouverture d'une chaîne de télévision kurde, création d'un département universitaire de kurde à Mardin, messes à Trabzon ou à l'église d'Akdamar, réouverture d'églises arméniennes... La recherche des images fortes et la chasse aux tabous sont presque devenues une véritable stratégie en elle-même pour la formation au pouvoir, qui ainsi effectue en permanence des cures de jouvence qui entendent démontrer que, même après 10 ans de gouvernement, l'AKP ne connaît pas l'usure du pouvoir et reste une force toujours capable de transformer la société turque. Il reste que, dans ce genre de processus, on a pu voir aussi que la montagne accouchait le plus souvent d'une souris...
La rencontre de Diyarbakır peut-elle avoir le moindre effet sur le processus de paix en cours avec le PKK?
La rencontre de Diyarbakır avait pour objectif de montrer que le processus de règlement n'était pas mort. Elle y est parvenue ou, tout au moins, elle donne à l'entreprise une nouvelle chance. Mais pour que la négociation du problème kurde engagée depuis la fin de l'année dernière devienne durable, il faudrait aussi des actes. Or en ce qui concerne ses apports concrets, l'initiative du 16 novembre a été plutôt décevante. Je n'identifie que deux acquis plus concrets (et encore!) : le fait que Recep Tayyip Erdoğan ait parlé de "Kurdistan" (mais là on est encore surtout dans la symbolique !) et le fait qu'il ait induit une possible amnistie (ce qui est beaucoup plus important, encore faut-il que la nouvelle soit confirmée et qu'elle soit exposée dans les détails).
Faut-il, avec la presse pro-AKP, s'enthousiasmer sur une "victoire de Recep Tayyip Erdoğan"? Ou bien, à l'image d'une partie de l'opposition pro-kurde, Barzani vous a-t-il donné l'impression d'être en service commandé pour le Premier ministre turc?
Je pense que derrière les images et les symboles, il y a le "grand jeu" qui se tient dans la région : sud-est de la Turquie, Irak, Iran et en Syrie. Recep Tayyip Erdoğan et Massoud Barzani se sont rencontrés pour parler de tout cela et montrer qu'ils sont alliés dans la tempête. D'abord, ils doivent faire face au PYD, maître désormais d'une véritable région kurde de Syrie du nord. Cela peut avoir des conséquences pour Massoud Barzani et pour Recep Tayyip Erdoğan. Le PYD a de bonnes relations avec le gouvernement fédéral irakien de Nouri el-Maliki (les ennemis de mes ennemis sont mes amis) et il est un allié du PKK... Ensuite, Recep Tayyip Erdoğan et Massoud Barzani ont des intérêts économiques communs. La Turquie est le premier partenaire économique de la Région kurde d'Irak du nord et la Turquie entend confirmer rapidement les contrats pétroliers/gaziers avec elle. Enfin, en ce qui concerne le processus de règlement de la question kurde en Turquie, le Premier ministre turc a certes demandé un service au leader kurde. Mais ce service n'était finalement pas si difficile à concéder : faire pression sur le PKK n'est pas pour déplaire à Massoud Barzani. En outre, une bonne partie des Kurdes de Turquie -- pour ne pas dire leur écrasante majorité -- aspirent à la paix et à la fin des violences... Je pense que Massoud Barzani et Recep Tayyip Erdoğan ont voulu adresser un message au PKK et au PYD : l'heure n'est pas au conflit mais à la recherche d'une solution négociée. (...)
Je dirais que cette rencontre montre aussi les positions gagnées par les Kurdes, au cours des dernières années, dans une région où Massoud Barzani a acquis un statut de quasi-chef d'Etat. C'est la récompense du pragmatisme du leader des Kurdes d'Irak du nord. Le PKK, pour sa part, s'est imposé comme le protagoniste du gouvernement turc qui négocie désormais avec lui. Enfin, le PYD contrôle une zone de territoire autonome en Syrie. Ces avancées ont pourtant une faille : elles montrent que les organisations et dirigeants kurdes en position ascendante actuellement sont aussi divisés, que leurs divisions ont tendance à s'accroître à mesure qu'ils prennent de l'importance, et que les dirigeants des pays où ils se trouvent (Turquie, Syrie, Irak) peuvent aussi tirer parti de leurs divisions.
Propos recueillis par Anne Andlauer (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 18 novembre 2013
POUR ALLER PLUS LOIN: Le blog de l'Observatoire de la vie politique turque (Institut français d'études anatoliennes). Dernière parution: Ahmet Davutoğlu à Bagdad et à Najaf pour restaurer les relations turco-irakiennes































