

Bülent Akarcalı*, ancien député et ancien ministre de la République de Turquie, nous envoie ce texte en réaction aux propos de l’historien et avocat français Serge Klarsfeld à Istanbul la semaine dernière, propos dont nous rendions compte dans notre édition du 6 mars. Bülent Akarcalı réagit en particulier aux propos suivants de Serge Klarsfeld: “Je considère que la répression des crimes commis contre les Arméniens aurait certainement empêché la Shoah d’avoir lieu. On ne peut pas le prouver, mais je pense que l’impunité des auteurs du génocide arménien a poussé Hitler à penser que l’impunité était la règle.”
Cliquez ici pour (re)lire l’article du 6 mars 2014.

“Etant quelqu’un qui a œuvré durant sa carrière politique pour la reconnaissance des douleurs du peuple arménien et pour le rapprochement entre l'Arménie et la Turquie, je considère l'approche de Serge Klarsfeld comme étant très dangereuse. Cette approche permettrait:
- de déculpabiliser Hitler, les Nazis et les Néo-Nazis
- de minorer l'importance de l'énorme machine politico-militaire mise en œuvre
- de falsifier les plus grands crimes de l'Histoire commis contre l'humanité toute entière, et ce par les Allemands
- de faire croire aux nouvelles générations que les Nazis étaient des gens normaux pouvant craindre quelques réprimandes
(Dans le cas des Arméniens, ndlr), quel pays occidental aurait pu juger un tel événement et le réprimer… chacun étant juge et partie!
Les Espagnols et les Portugais, responsables des massacres de plus de 40 millions d’indiens d’Amérique latine?
Les Américains, qui doivent leur puissance économique a plus de 20 millions d’esclaves noirs, dont un tiers morts de mauvais traitements?
Les Belges, avec plus de cinq millions de Congolais massacrés?
Les Anglais, avec tout ce qu'ils ont fait en Afrique, Inde, Chine… ?
Je ne parle pas de la France par courtoisie.
J'ai toujours considéré la reconnaissance politique des crimes contre les Arméniens par les pays de l'Occident comme un moyen hypocrite de déculpabiliser leur propre conscience et de faire oublier les centaines de crimes qu'ils ont commis contre l'humanité presque partout dans le monde, les derniers malheureux exemples étant les massacres en Bosnie, au Rwanda, la destruction de l'Irak etc.
Ce genre de propos (ceux de Serge Klarsfeld, ndlr), s'ils satisferont un certain nombre de fanatiques, n’aideront nullement celles et ceux qui travaillent à une compréhension humaine des souffrances subies.
Le centenaire de 1915 ne devrait pas être l’occasion de creuser un plus grand fossé entre les peuples turc et arménien, mais devrait au contraire être un pont pour un vrai dialogue, l’entente, et la reconnaissance de la douleur des Arméniens partout dans le monde.
Quelle pourrait être, dès lors, la contribution des propos de M. Klarsfeld à l’apaisement de ces douleurs bientôt centenaires ? Quasiment aucune.
Nous n’avons plus besoin de tels penseurs incapables de nous fournir un avenir, mais seulement la haine du passé.
Le passé devrait servir de leçon pour nous et les nouvelles générations, pour préparer un futur commun.
Le 14 mars 2015, nous allons recevoir en Turquie plus de cent mille Australiens et Néo-Zélandais qui viendront commémorer le souvenir de leur grands-pères venus à Gallipoli (Dardanelles) combattre nos grands-pères. Nous ne les recevrons pas en tant qu’enfants de nos anciens ennemis, mais comme les amis d’un futur commun.
Pourquoi un Paul en France, un John aux Etats-Unis, un Smith en Grande-Bretagne, un Hans en Allemagne… n'écrirait-il pas un livre pour inciter la diaspora arménienne à organiser un voyage similaire en Turquie ? Pour leur proposer d'y aller non pas en ennemis mais bien au contraire pour leur permettre d’expliquer leurs sentiments, leurs souhaits, leur vision d'un futur commun ?
Le dire ne suffit pas : il faut que nous les invitions, nous, citoyens turcs, hommes politiques, universitaires, journalistes, hommes d'affaires, avocats, écrivains… et bien sûr, en tant que Parlement et gouvernement de la République de Turquie.
S'ils viennent, ils seront les bienvenus, ils seront reçus dignement, à bras ouverts. Ils ne seront pas dépaysés et découvriront un pays et un peuple très proches d'eux.
L'Anatolie n'est-elle pas aussi la terre de leurs ancêtres ?
Bulent Akarcalı
Ancien Ministre
Istanbul (www.lepetitjournal.com/istanbul) mardi 11 mars 2014
Bulent Akarcalıest diplômé du Lycée Saint-Joseph (Istanbul) et de l’Université Libre de Bruxelles. De 1983 à 2003, il a été député d’Istanbul, membre du Conseil de l’Europe, président de la Commission mixte Turquie - Union européenne, Ministre de la Santé, Ministre du Tourisme, Fondateur de la Commission parlementaire des Droits de l'Homme, Membre de la Commission Constitutionnelle, Justice, Education Nationale, Droits de l’Homme, Union Européenne, Affaires Etrangères, et vice-président du Parti de la Mère Patrie (ANAP). Il est actuellement président de la N.B.A.-Cabinet de Conseil, Conseiller Diplomatique Economique de la Belgique en Turquie et Consul Honoraire de Honduras.































