Suite à la fermeture du magazine NTV Tarih à cause de son numéro spécial sur les évènements de Gezi, la maison d'édition Metis a publié le même numéro sous forme de livre, il y a deux semaines. L'historien Ahmet Kuya?, qui faisait partie de l'équipe du magazine, revient sur cet épisode.
Lepetitjournal.com d'Istanbul : Pourriez-vous présenter brièvement le magazine NTV Tarih ?
Ahmet Kuya? (photo PE): NTV Tarih était un ?magazine d'Histoire populaire? qui avait 4 ans et demi et qui avait atteint son 53ème numéro. Il faut souligner que l'adjectif "populaire" ne qualifie pas l'Histoire, mais le magazine. D'ailleurs, une ?Histoire populaire", cela n'existe pas. Mais on peut parler de "magazine populaire", ce qui veut dire un magazine avec un langage simple, n'ayant pas de notes de bas de page, ayant pour but de faire le même travail que les universitaires, mais visant un public moins éduqué. Il n'y a donc pas deux Histoires, scientifique et populaire. La seconde n'est que la première vulgarisée. Le magazine avait beaucoup de succès. Même s'il ne recevait pas beaucoup de publicités, son bilan était positif. De plus, il était le premier des magazines qui se vendent en kiosques. Des gens de différentes couches sociales nous appréciaient. On avait 37.000 acheteurs en moyenne.
Comment avez-vous commencé à travailler pour le magazine ?
Quand NTV a projeté de publier un magazine d'Histoire, il avait invité des historiens pour en parler. J'étais parmi ces historiens qui ont été invités. Nous avons décidé tous ensemble quelle sorte de magazine nous voulions publier, de quels sujets nous voulions parler, quels titres on voulait mettre etc. Finalement, nous avons sorti le premier numéro. J'ai fait partie de l'équipe dès le début. Je n'écrivais pas dans tous les numéros mais j'étais présent à 90%.
Pourriez-vous revenir sur la disparition du magazine ?
Même si "les évènements de Gezi" avaient trait à l'actualité, nous avons pensé que ce mouvement allait avoir une grande importance historique à l'avenir. De ce fait, nous avons décidé de faire un numéro spécial. Dans l'équipe, des collègues ont souligné que cela pouvait être dangereux, mais nous avons quand même pris la décision tous ensemble, démocratiquement, et toute l'équipe a participé au numéro. Quelques jours avant la parution, on nous a dit que ce numéro n'allait pas être publié. Do?u? Holding a pris cette décision afin de ne pas irriter le pouvoir politique. Si le numéro avait été publié, Do?u? Holding aurait-il été menacé par le pouvoir? Je ne pense pas. Mais comme nous n'approuvions pas cette censure, nous avons démissionné. On n'a même pas pensé à dire "D'accord, on fait le prochain numéro alors".
Donc le magazine n'a pas été fermé, la censure ne concernait que ce numéro spécial ?
Ils nous ont dit "ce numéro ne sera pas publié". Ils nous ont fait fuir, donc. Je ne sais pas si c'était une manière indirecte de fermer le magazine mais cela a été le cas. C'était un magazine qui faisait des profits et qui apportait du prestige à NTV?
C'est la maison d'édition Metis qui nous l'a demandé. Ils ont publié exactement ce que nous avions préparé. Il n'y a aucun changement. On a juste enlevé les logos liés à NTV. Metis avait décidé d'imprimer 5.000 copies mais suite aux demandes de D&R, de Mephisto et d'une association américaine, à New York, qui a montré tous les évènements aux Américains, la maison d'édition a décidé d'imprimer 5.000 copies supplémentaires. Vous pouvez le trouver partout assez facilement. Je voudrais ajouter qu'il ne s'agit pas d'un projet commercial. Les recettes seront reversées aux familles de ceux qui sont morts pendant les évènements.
Les anciens numéros sont toujours en vente. Que pensez-vous du fait que Do?u? Holding puisse encore gagner de l'argent grâce à votre travail?
C'est vrai que c'est une situation ironique mais d'un côté, cela nous honore. Le fait que le magazine soit encore vendu montre que c'était un magazine réussi et que l'on avait réalisé de bonnes choses. Il y a beaucoup de gens qui ont connu le magazine après les évènements de Gezi. C'est étonnant de ne pas connaître un magazine qui est arrivé à son 53ème numéro, surtout chez cette jeunesse qui est tellement proche des réseaux sociaux. Maintenant, si les gens achètent encore le magazine, on ne peut être qu'heureux.
Pensez-vous refaire un magazine d'Histoire ?
Oui, nous sommes en train d'explorer des possibilités avec la même équipe. Nous avons parlé avec des maisons d'édition mais les conditions de travail ne nous convenaient pas. Chez NTV, on avait l'habitude de travailler librement. Personne n'intervenait dans notre liberté intellectuelle. Cet "accident de publication" a été le premier et le dernier. Pour l'instant, on examine les propositions.
Que pensez-vous de l'état de la liberté d'expression en Turquie en ce moment?
Nous ne sommes qu'un cas parmi d'autres. En plus, dans cet exemple, c'est l'Histoire qui a été censurée. Avant, le pouvoir politique se fâchait contre un journaliste ou une émission à la télévision, ou bien on licenciait un journaliste suite à un coup de fil de l'état-major. De ce point de vue, on voit qu'il n'y a pas beaucoup de changement en Turquie. Ceux qui détiennent le pouvoir ont changé mais les habitudes sont restées les mêmes. D'autre part, ce qui est triste, c'est l'autocensure. Nos patrons avaient tellement peur du pouvoir politique qu'ils se sont autocensurés. Pourquoi ont-ils eu peur ? Le pouvoir politique peut-il les faire couler ? Non, mais ils ont signé tellement de contrats avec l'Etat que Do?u? avait peur de les perdre. Par ailleurs, depuis plus de 20 ans, ce sont les hommes d'affaires qui possèdent les médias en Turquie. Les médias sont tous dans cette situation.
Que pensez-vous de l'avenir de la liberté d'expression en Turquie ?
Je suis optimiste parce que la Turquie est un pays qui apprend de ses erreurs, qui évolue petit à petit. Les sujets comme la modernité, la démocratie, la critique, une fois entrés dans l'actualité, ne s'oublient pas facilement.
Propos recueillis par ?ehbal Pelin Esmer (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 22 novembre 2013































