

Entre la tour de Galata et la place de Tünel, les vitrines de magasins d'instruments de musique se suivent. En quelques centaines de mètres, il est possible d'admirer, essayer, et plus si affinités, une multitude d'instruments. Voie touristique et repère des musiciens, elle mélange les styles sans fausse note.
Son véritable nom est Galip Dede Caddesi mais elle est bien plus largement connue sous son surnom de rue de la musique. Elle part de la place de Tünel pour mener à la tour de Galata, et son étroitesse ainsi que sa pente un peu ardue tranchent avec la spacieuse et plate avenue Istiklal. Elle ne tient pas son appellation de quelque rêverie poétique ou autre métaphore mais d'un fait bien réel et concret : au fil de la rue, les magasins d'instruments de musiques se succèdent. Étriqués ou sur plusieurs étages, ce sont en effet une petite quarantaine de magasins qui se répartissent l'espace.
Photo ABG
Pourquoi la rue compte-t-elle autant de magasins d'instruments, et comment se sont-ils retrouvés concentrés à cet endroit ? Il semblerait qu'il n'y ait pas d'explication véritablement objective ou historique. Pour Özcan, qui travaille dans la boutique Zuha Müzik, cette profusion vient directement de l'âme qui habite le quartier depuis longtemps. ?Les musiciens ont toujours habité à Tünel, il était donc normal que les magasins s'installent ici? confie-t-il. Le premier magasin s'est installé il y a plus de 50 ans. Ercüment, qui a ouvert son magasin Gözde Müzik il y a 30 ans, estime qu'il y a eu un effet boule de neige. ?Un premier magasin s'est ouvert, puis un autre et ainsi de suite. Tout le monde s'est alors dit que c'était l'endroit où il fallait ouvrir son magasin.?
Une grande diversité d'instruments
Oud, saz, ney, ba?lama, duduk, les magasins regorgent d'instruments traditionnels. Les visiteurs pourront découvrir la richesse du patrimoine musical au contact des vendeurs qui ne tarissent pas d'anecdotes et d'explications. Ces instruments ne sont pas seulement turcs, ils font partie de la culture du Moyen-Orient dans son ensemble. Ufuk, qui travaille dans le magasin Proceslab, assure proposer une trentaine d'instruments différents. ?Les prix varient en fonction de la qualité de l'instrument. Vous pouvez acquérir un ba?lama à partir de 100 TL, mais aussi dépenser plusieurs centaines de livres turques pour un instrument haut de gamme.? Pour s'approvisionner, Proceslab travaille avec un luthier d'Istanbul.
Les musiciens qui s'adonnent à des pratiques moins folkloriques trouveront également au gré des boutiques tous les instruments dont ils pourraient avoir besoin. Zuha Müzik, établi sur trois niveaux, ne propose d'ailleurs pas d'instruments traditionnels. Au-delà des pianos, instruments à vent et autres percussions, on y trouve aussi de nombreux équipements techniques. Un grand nombre de magasins proposent également du matériel d'enregistrement.
Istanbul est particulièrement réputée pour ses cymbales. Alors qu'il n'y avait auparavant qu'une seule société de production, il y en a désormais deux : Istanbul Agop et Istanbul Mehmet. De nombreux magasins de la rue sont distributeurs de ces marques, courues par les musiciens du monde entier. ?Il y a une tradition de travail à la main pour les cymbales, elles sont devenues célèbres par la qualité de leur confection? explique Bulut, qui travaille à Gözde Müzik avec son oncle Ercüment.
Une situation parfois difficile
Il y a quelques années, on pouvait compter jusqu'à 70 magasins d'instruments dans la rue. Leur nombre tend à se réduire. ?De grandes compagnies investissent les lieux et les magasins ferment. À la place on trouve par exemple des cafés? soupire Ercüment qui tient sa boutique tant bien que mal depuis maintenant 30 ans. ?Pour l'instant ça va, mais je ne peux absolument pas prédire ce qui se passera d'ici quelques années.? Les magasins de la rue sont soumis aux mêmes difficultés que ceux de l'avenue Istiklal, à savoir des loyers qui augmentent et qui deviennent impossible à payer. ?Cette situation est terrible car cela fait disparaître des lieux à caractère culturel? déplore Bulut. Fortement attachés à leur commerce, les vendeurs sont décidés à faire le maximum pour que cela puisse continuer. ?Je gagne très mal ma vie, mais au moins je fais ce que j'aime. Je dois être au contact de la musique, je ne peux pas vivre sans? avoue Ufuk.
À cela, il faut ajouter la compétition qui règne naturellement entre les différents magasins. ?Cela reste du commerce? précise Özcan. ?Évidemment si un client nous dit qu'il va réfléchir, il risque d'acheter le produit dans un autre magasin quelques mètres plus loin.? Les clients sont tout aussi turcs qu'étrangers. Les clients turcs sont à fidéliser, les touristes à séduire. ?Ce n'est pas vraiment facile de survivre? conclut Bulut. Toutefois, vendeur d'instruments de musique n'est pas un métier comme les autres car tous ces vendeurs ont un inévitable point commun. Quel que soit leur âge ou leur parcours, ils jouent tous d'un ou plusieurs instruments. Il n'est d'ailleurs pas rare de les voir s'adonner à quelques air de ney ou darbouka pendant quelques minutes, le temps que le visiteur fasse le tour de la boutique.
Amélie Boccon-Gibod (www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 15 juillet 2014









































