

Après avoir vécu en Argentine, puis à Johannesburg dans les années 70, la famille Polge décide de rentrer en France pour les études secondaires de leurs trois enfants. Une fois leurs Bacs en poche, Nicole et son mari décident de s'expatrier cette fois-ci à Istanbul, où Alain Polge, le mari de Nicole ouvre la première succursale Peugeot en Turquie. Pendant 4 ans, de 1991 à 1995, Nicole va enseigner le français au Lycée français Pierre Loti, et c'est pendant ce séjour qu'elle va avoir un coup de foudre pour l'ébru, un art turc qu'elle va maîtriser à la perfection, jusqu'à donner des conférences aujourd'hui à travers toute la France. Rencontre avec une artiste à plein temps, passionnée par l'ébru dont elle nous parle avec justesse, tendresse et beaucoup de pédagogie
Lepetitjournal.com d'Istanbul : Comment a démarré cette histoire d'amour avec l'ébru ?
Nicole Polge : J'ai fait les Beaux-Arts et je cherchais depuis toujours un chemin que je ne trouvais pas, vers l'abstraction. Je fais du figuratif, je dessine des modèles vivants alliant toutes les techniques, pastels, fusains, aquarelles etc? Un jour dans l'avion me ramenant à Istanbul, en feuilletant le magazine de Turkish Airlines, je tombe en arrêt sur un reportage sur Koksal Çiftci, un des maîtres de l'ébru et je reste émerveillée par cet art. (En France, on connait cette technique sous le nom de papier marbré utilisé pour les reliures.) Je retrouve ce monsieur lors d'une exposition au Palais de Yildiz et je lui demande de but en blanc s'il donne des cours. A Umkapan?, à côté de l'aqueduc de Valens, je vais donc suivre ses cours à la manière traditionnelle pendant de long mois. Je découvre un art magique à dimension philosophique, un chemin vers l'abstraction, ce que je recherchais enfin depuis si longtemps?
Nicole Polge dans son atelier à Rueil-Malmaison (92), entourée de ses plus beaux ébrus ! (photo MD)
Pouvez-vous nous expliquer brièvement la technique de l'ébru ? Et toute la symbolique qui lui est associée ?
La technique traditionnelle est liée au symbolisme et à la signification profonde de l'ébru : la technique, ce sont des minéraux de couleur de terre que l'on broie longuement comme au 15ème siècle, on travaille dans un bac avec un liquide qui symbolise l'eau, on projette les couleurs à la surface d'un bain. Le symbolisme pour les traditionnalistes, c'est que "l'on est le prolongement de la main de Dieu qui crée le monde en dispersant les éléments à la surface d'un liquide" et ces minéraux vont flotter à la surface de l'eau qui sont comme la Création. Ensuite je prends une feuille dans l'air que je pose à la surface de l'eau, celle-ci va recueillir les minéraux, c'est la limite entre l'eau, l'air et la terre. Ensuite, on retire la feuille, on la fait sécher et on la met sous presse. Cette technique était exécutée en Turquie par les derviches tourneurs à la Cour des Sultans à partir du 15ème siècle; c'est tout un symbole religieux comme lorsqu'ils dansent, avec une main tournée vers le ciel, une main tournée vers la terre. Il y a une analogie entre l'ébru et la sema des derviches tourneurs.

Je crée des ébrus très contemporains, je n'appartiens à aucune école dite traditionnelle. J'utilise différentes techniques comme le double passage, le collage, le pochoir,... C'est un choix et une démarche personnelle que j'ai accomplie ces vingt dernières années. Comme je vous l'ai dit, j'ai fait les Beaux Arts et j'ai trouvé non pas une religion, mais une technique que j'ai apprivoisée et que j'ai accommodée. C'est ma conception des choses, il y a toute une progression dans la technique, c'est mon évolution d'Occidentale face à une technique orientale. Mr Benli, un antiquaire turc que j'estime beaucoup, qui a des collections remarquables de mosaïques, des broderies, d'ébru m'a affirmée que "je m'évade trop des techniques dites traditionnelles. Dieu est le Créateur, et je crée à sa place des fleurs, des oiseaux, la mer, alors je blasphème". Les puristes sont contre ça. Pour moi, l'art est quelque chose de vivant, trop de sacré m'empêche de créer !
Pouvez-vous nous montrer en images en quoi consiste en pratique la réalisation d'un ébru ?
Propos recueillis par Meriem Draman (www.lepetitjournal.com/istanbul) jeudi 19 janvier 2012
La prochaine conférence de Nicole Polge sur l'ébru aura lieu le 12 février prochain, à 17 heures, dans le cadre des " cafés culturels " du théâtre de la ville du Vésinet. Pour consulter le programme de la conférence, cliquer ici
Pour découvrir quelques uns des très beaux ébrus que Nicole Polge réalise, regardez ce diaporama :



























