

La rédaction du petitjournal.com d'Istanbul vous propose une sélection de textes et d'émissions diffusées ces dernières semaines à propos de la Turquie. Touchant à des domaines aussi divers que la politique, la culture, la société, celle sélection permet d'ouvrir les perspectives et de réfléchir autrement sur la Turquie.
Le "retour" des enfants d'immigrés en Turquie
Dans une émission du 17 février, la Radio-télévision belge francophone (RTBF) revient sur le parcours de fils et filles d'immigrés turcs en Belgique. Dans les années 1960 et 1970, de nombreux Turcs émigrent en Belgique à la recherche d'emplois. Des années plus tard, leurs enfants ou petits-enfants décident d'emprunter le chemin inverse, pour les mêmes raisons. Plusieurs témoins expliquent leur démarche et décrivent les difficultés qu'ils ont pu rencontrer dans ce "retour aux sources" pas forcément évident, un phénomène qui s'intensifie.
Levent Öksüz, 46 ans, explique être venu chercher en Turquie le dynamisme et la croissance économique que la Belgique a perdu avec la crise. "La Turquie, de demandeuse d'emplois, est devenue fournisseuse d'emplois", explique-t-il. La même raison a poussé Sinan Logie, avocat, à émigrer à Istanbul. Une décision que la plupart des témoins ne regrettent pas. Yasemin, 31 ans, déclare se sentir plus en phase avec le mode de vie turc. La vie en Turquie est "plus facile, plus animée", même si au début, elle a eu "du mal à s'intégrer, comme [elle a eu] du mal à s'intégrer en Belgique". Une double culture pas forcément évidente à marier mais une expérience enrichissante pour les témoins interrogés, qui déclarent tous en tirer un bilan positif.

Ce long article publié sur Rue89 le 13 février raconte la jeunesse du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdo?an et sa participation à une troupe de "théâtre islamiste" en marge de son engagement dans le parti islamiste du Salut national (MSP). D'anciens compagnons de scène décrivent le jeune Erdo?an comme un leader, un travailleur ambitieux doté d'une morale irréprochable. "Il a atteint le succès en agissant de manière très systématique et en suivant ses principes. Il y a très peu de gens comme lui", déclare ?Atila Ayd?ner, maire de Bayrampa?a.
La pièce qui a valu le succès à cette troupe de théâtre amateur s'intitulait "Maçons, communistes, juifs". Elle conte l'histoire d'un fils d'une famille religieuse (joué par Erdo?an) qui revient en Turquie après avoir été envoyé en Europe et ne croit plus en Dieu. Le père dirige une usine occupée par les communistes, que le patron sioniste finit par réduire en esclavage. Un "pamphlet conspirationniste" dans une Turquie où l'extrême droite et les communistes s'affrontaient violemment et où le théâtre islamique venait à peine d'être autorisé.
L'article revient sur cette période d'agitations politiques et décrit comment l'actuel Premier ministre a construit sa carrière, remarqué par Necmettin Erbakan, fondateur du MSP, lors d'une représentation à Ankara.

Dans une émission du 17 janvier de la chronique "Culture d'islam" sur France Culture, Abdelwahab Meddeb invite Emmanuelle Collas, directrice des éditions Galaade, et Timour Muhidine, écrivain et traducteur, pour présenter une anthologie de 16 textes d'écrivains et écrivaines turcs publiée en 2013 sous le titre Ecrivains de Turquie/ Sur les rives du soleil.
Pour Emmanuelle Collas, le but était de réunir des textes littéraires comportant une dimension politique, "pour montrer ce qu'il y a d'universel parmi ces auteurs", dit-elle. Ces textes dénoncent des problèmes politiques, "ancrés dans une littérature fragmentée, tout comme l'est l'histoire de la Turquie", ajoute l'éditrice. Une diversité à l'image d'un pays traversé de multiples influences, ethniques et culturelles, tout comme sa ville-phare, Istanbul, arrière-plan de la plupart des textes.
Selon les intervenants de l'émission, le recueil, entrepris en 2011, reflète en avance les évènements de Gezi. D'abord, par le refus d'intégrer des auteurs "islamistes", bien que ces derniers participent d'une révolution littéraire et linguistique non négligeable d'après Timour Muhidine. Ensuite, par l'idée de résistance politique qui ressort de la plupart des textes, soit critiques du kémalisme, textes féministes ou questionnant l'identité sexuelle. Un recueil pour aborder la richesse littéraire de la Turquie, "un pays pas très lointain mais finalement assez mystérieux", selon Timour Muhidine.

Le texte d'Ariane Bonzon, journaliste indépendante spécialiste de la Turquie, publié sur Slate le 4 janvier dernier, revient sur le soutien politique apporté par les intellectuels libéraux turcs, de gauche comme de droite, à l'AKP et à Recep Tayyip Erdo?an lors de son accession au pouvoir. Ce soutien avait été essentiel à l'AKP qui s'était ainsi "construit une image de parti post-islamiste et libéral, réformiste". Or, la répression violente des manifestations de Gezi et les scandales de corruption contredisent cette image, et signent le divorce entre les deux courants.
La journaliste pose la question de la réaction tardive des libéraux face à la radicalisation du gouvernement. Si les libéraux, explique-t-elle, ont gardé le silence devant les procès irréguliers de militaires durant l'opération "Ergenekon", c'est en partie à cause de leur affiliation avec le mouvement Gülen alors très présent dans la justice. Leurs divisions sur Gezi participent d'une désillusion et d'une crise de confiance dans l'AKP. "On pensait que l'AKP allait transformer le système, mais il s'est approprié les outils du même système, il s'est accaparé l'appareil idéologique", regrette notamment Samim Akgönül.
Cependant, tous les libéraux interrogés ne regrettent pas le soutien apporté à l'AKP. "C'était un mal nécessaire", déclarent la plupart d'entre eux. "L'AKP était un passage obligé pour que la Turquie s'émancipe de la tutelle militaire".

Dans l'émission "Chrétiens d'Orient" sur France Culture du 13 octobre 2013, Sébastien de Courtois invite Julien Weiss, directeur musical de l'Ensemble Al?Kindî et virtuose du qânun, à parler de "l'archéologie des musiques orientales", et de l'influence de la musique chrétienne.
Julien Weiss explique comment les musiques orientales traditionnelles se rencontrent et s'influencent à travers l'histoire. Il étudie le chant byzantin et montre comment il compile les musiques du monde arabo-musulman de l'Azerbaïdjan jusqu'à la Tunisie. Il souligne notamment l'importance du mode du maqâme, qui signifie "la tombe" en tradition soufie, comme une échelle mélodique plus complexe que les gammes occidentales héritée de la tradition liturgique d'Antioche.
Le spécialiste, dans son spectacle avec l'Ensemble Al-Kindî, crée la rencontre entre différentes traditions vocales, et regroupe des derviches tourneurs d'Alep et d'Istanbul, des chantres orthodoxes d'Athènes, des chanteurs soufis et des muezzins syriens, une interprète maronite chantant en araméen, des instruments syriens et ottomans alliés à des percussions indiennes.

Dans un texte publié sur son blog le 17 janvier 2014, l'historien Etienne Copeaux s'interroge sur le rôle des commémorations de la conquête de Constantinople comme célébration de la "turquification presque complète du territoire au XXème siècle".
Selon Etienne Copeaux, les commémorations de cette ?Fetih? se sont glorifiées avec l'arrivée de l'AKP au pouvoir. Le maintien de cette célébration en dépit de l'instabilité politique et des coups d'État interroge, de même que le paradoxe de sa pérennité malgré qu'elle soit "en porte à faux avec le kémalisme". Pourquoi, alors, un tel besoin de célébration ottomane, interroge l'historien.
La ?fetih?, littéralement conquête religieuse, reflète selon lui l'histoire turque contemporaine. "L'insistance sur la conquête dénote l'incapacité à créer un « Nous »", qui se reflète par le massacre des Arméniens en 1915 ou l'expulsion des Grecs orthodoxes dans les années 1960 et 1970. "La célébration de la Fetih est une manière de rejeter a posteriori l'idée d'une fusion avec les populations conquises, même si celle-ci a partiellement eu lieu ; elle légitime une lecture purement « turque » de l'histoire", écrit Etienne Copeaux. La fetih aurait donc un double sens, dans une construction nationale contemporaine complexe "qui ne peut pas être célébrée, car inavouable".

Un article du chercheur Samim Akgönül publié sur Orient XXI le 13 février dernier revient sur l'expulsion des Grecs d'Istanbul en 1964 et la commémoration du cinquantième anniversaire de cet événement.
Environ 45.000 personnes ont été expulsées en quelques mois en 1964. Ces déportations intervenaient dans un contexte de crise entre la Grèce et la Turquie à propos de Chypre, indépendante depuis 1960. Elles succédaient aux grands échanges des années 1920, où 1,5 million d'orthodoxes de Turquie avaient été échangés contre 500.000 musulmans de Grèce. Pour commémorer cet évènement, l'association Ba??ms?z Ara?t?rma, Bilgi ve ?leti?im Derne?i (Babil) a lancé une campagne d'information intitulée "20 dollars, 20 kilos", en référence aux 20 dollars et 20 kilos de bagages que les Grecs d'Istanbul avaient été autorisés à emporter pour quitter la Turquie.
Sarah Baqué (www.lepetitjournal.com/istanbul) mercredi 19 février 2014































