Épisode 4 : Le centre équestre où l’on ne monte pas à cheval


Charlotte est franco-britannique et vit en Inde depuis de nombreuses années. Anthropologue sociale de formation, elle a choisi de se consacrer à sa passion pour les chevaux et s’est formée, aux côtés de son mari, auprès de Monty Roberts, le célèbre « horse whisperer ». Aujourd’hui installés près de Jaipur, dans l’État du Rajasthan, ils y enseignent l’approche éthologique des chevaux , plus connue sous le nom de horse whispering.
Une introduction légèrement déroutante
« Les chevaux sont faits pour être montés, non ? »
Eh bien… pas tout à fait. Ou du moins, pas tout de suite.
Dans notre centre de horsemanship naturel à Jaipur, nous apprenons aux gens à se connecter aux chevaux entièrement depuis le sol. Pas d’équitation. Pas même un peu. Et oui, cela a tendance à dérouter. « Comment ça, vous n’enseignez pas l’équitation ? » « Qu’est-ce qu’on peut bien faire d’autre avec un cheval ? » « Et… en quoi ça va m’aider à mieux monter ? » Autant de questions parfaitement légitimes—souvent posées avec un sourire poli qui semble dire : je pense que vous êtes un peu fous.
Il nous est même arrivé de vivre des situations (légèrement gênantes) où quelqu’un arrive en tenue d’équitation complète—casque impeccable, bottes brillantes, culotte parfaitement ajustée—pour découvrir, une fois de plus, qu’il n’y aura pas d’équitation aujourd’hui. On devine presque la petite voix intérieure : je me suis habillé pour un cross… et je vais… marcher en rond ?

De l’équitation à une remise en question
L’ironie, c’est que nous sommes nous-mêmes cavaliers. Et plutôt passionnés. J’ai concouru en concours complet, dressage, saut d’obstacles, cross, tout le lot d’adrénaline. À nous deux, nous jouons aussi au polo. Monter à cheval n’a jamais été le problème. En descendre, parfois, oui mais c’est une autre histoire.
Notre chemin vers le « horse whispering » ne vient pas d’un manque d’équitation, mais d’un léger malaise face à ce que nous avions fini par considérer comme normal. Les cravaches. Les éperons sévères. Donner des coups dans les flancs du cheval pour « faire passer un message ». Des pratiques courantes dans de nombreux milieux équestres. Et pourtant, des gestes qui, appliqués à un chien, seraient jugés inacceptables (voire illégaux).
Nous avons commencé à nous poser une question simple : existait-il une autre manière de faire ? Une meilleure façon de travailler avec le cheval, plutôt que simplement sur son dos ?
Cette question nous a finalement conduits à nous former auprès de Monty Roberts, célèbre chuchoteur californien. Et là, première surprise : pas d’équitation. Du tout. Cela semblait presque absurde. Comment apprendre sur les chevaux, et même sur l’équitation, sans jamais monter ? Et pourtant, cette expérience a profondément et durablement transformé notre manière de voir et de comprendre les chevaux.
Pourquoi le travail à pied change tout
Le travail à pied est exactement ce que son nom indique : travailler avec le cheval depuis le sol. Mais en réalité, c’est bien plus que marcher à côté d’un grand animal en espérant que tout se passe bien. C’est là que la communication commence. C’est là que le cheval apprend à comprendre le langage corporel, le principe de pression et relâchement, et les indications vocales. Et c’est aussi là que l’humain apprend quelque chose d’essentiel : être clair, calme et cohérent. Des qualités que les chevaux apprécient bien plus que de belles bottes d’équitation.

Si l’équitation est la représentation, le travail à pied est la répétition. Le travail à pied construit la communication, car les chevaux ne naissent pas en comprenant « tourne à gauche, s’il te plaît ». Il établit la confiance et le respect, non pas un respect basé sur la contrainte, mais celui qui dit : je me sens en sécurité avec toi, donc je t’écoute. Il améliore la sécurité, car la plupart des comportements problématiques apparaissent bien avant de monter en selle. Il prépare à l’équitation; diriger, s’arrêter, avancer commencent ici. Et surtout, il façonne l’état d’esprit du cheval : calme plutôt que réactif, concentré plutôt que distrait, volontaire plutôt que résistant.
Le problème du dessert
Lorsque nous avons ouvert notre centre, nous avons essayé de proposer à la fois travail à pied et équitation. L’idée était simple et pleine de bonne volonté : les gens apprendraient d’abord au sol, puis passeraient naturellement à cheval.
En réalité… cela ne s’est pas tout à fait passé ainsi.
Les gens étaient tellement focalisés sur l’idée de monter que le travail à pied devenait un obstacle, quelque chose à « expédier » plutôt qu’à comprendre. C’était un peu comme servir un repas sain et équilibré à quelqu’un qui ne regarde que le gâteau au chocolat posé au fond de la table. Peu importe la qualité du plat principal : le dessert gagne toujours.
Nous avons fini par accepter l’évidence : proposer de l’équitation allait à l’encontre de ce que nous voulions transmettre. Alors nous avons arrêté.
Fièrement pas une école d’équitation
Et c’est ainsi que nous sommes devenus ce qui est peut-être l’un des concepts les plus déroutants du monde équestre : un centre équestre… qui ne propose pas de cours d’équitation.
Étonnamment, c’est l’une des meilleures décisions que nous ayons prises. Les personnes qui viennent aujourd’hui arrivent avec un état d’esprit différent. Elles sont curieuses. Patientes. Prêtes à apprendre depuis le sol—au sens propre. Certaines montent ailleurs ensuite. D’autres montent déjà et d’autres ne montent pas. Mais toutes repartent avec quelque chose de bien plus précieux que du temps en selle : une véritable compréhension du cheval.
Alors oui, nous n’enseignons pas l’équitation. Et nous en sommes très fiers.

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