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Ye Si, le poète qui voyageait avec une courge amère

Par Gérard Henry | Publié le 23/04/2021 à 14:50 | Mis à jour le 23/04/2021 à 14:50
Photo : @Halfnerd (Source Wikipedia)
ye si poete de hong kong

Ye Si, l’un des poètes les plus connus de Hong Kong, avait une façon bien à lui de découvrir une ville ou une culture : s’asseoir à la table d’un restaurant et choisir un plat pour en faire une sorte de sésame.

L’écriture de Ye Si (alias Leung Ping Kwan, 1949-2013) est toujours en retrait de la réalité, elle est empreinte d’une certaine mélancolie, le passé surgit sans cesse, se mêle dans le flou du présent. Le narrateur, en errance continuelle, revient toujours vers les cieux hongkongais, mais tournoie au-dessus de la ville comme s’il hésitait encore à y construire son nid.

C’est dans les cafés, les restaurants, autour d’un verre ou d’un plat que l’on refait le monde, que les idéologues s’affrontent, que les révolutions prennent leur envol. Ou, plus simplement, c’est dans ces antres souvent bruyants et enfumés que les cœurs s’ouvrent, que les chemins de vie se croisent, que les langues se délient.

Le poète Ye Si l’avait bien compris, lui qui nous livre à travers ses œuvres le journal de ses pérégrinations culinaires et géographiques, explorant dans chaque cité une spécialité culinaire qui révèle le pays qui se cache derrière, mais aussi des pans d’histoire hongkongaise.

thé au lait de hong kong
Le thé au lait de Hong Kong célèbre le déchirement entre Orient et Occident selon Ye Si

La nourriture n’est jamais innocente. A chaque bouchée, à chaque gorgée, les paroles rompent le silence, les souvenirs remontent, permettant à la vie quotidienne de s’installer à la table des dîneurs. Surgissent alors des images de la ville: Hong Kong dans son passé, son présent, son futur. La clé de ce voyage à la fois réel et intérieur est à chaque fois un plat. L’oignon, dans ses nombreuses couches, révèle la complexité de l’identité hongkongaise. Le Yin-yang, le fameux « Café-Thé-Lait », l’unique boisson proprement hongkongaise, montre le déchirement entre Orient et Occident de la cité. Pour Leung Ping-kwan, la cuisine et l’art sont intimement entrelacés.

Entre Beat Generation, Nouvelle Vague et influences chinoises et anglaises

L’un des poètes les plus connus de Hong Kong, Ye Si appartenait à la première génération de ces écrivains nés ou éduqués à Hong Kong après la Seconde Guerre mondiale dont l’œuvre se nourrit directement d’une expérience hongkongaise. Cette génération d’intellectuels hongkongais aujourd’hui dans la fin de la soixantaine étonne par son éclectisme.

Ye Si, tout en ayant une culture chinoise solide, était tout aussi familier avec le Nouveau Roman français, la poésie underground américaine de la Beat Generation ou les grands romanciers sud-américains. C’était aussi un grand connaisseur du cinéma français, en particulier de la Nouvelle Vague, qu’il découvrit à l’Alliance française. Il enseignait d’ailleurs la littérature et le cinéma à l’université de Lingnan. Leung s’intéressait à la complexité des relations entre colonialisme, post-colonialisme, histoire et traditions chinoises face à la modernité. « A Hong Kong, nous n’avons pas été élevés dans deux cultures, mais plutôt parmi des cultures hybrides et fragmentées », disait-il.

a bout de souffre nouvelle vague
Jean Sieberg et Jean-Paul Belmondo dans "A bout de souffre", chef d'oeuvre de la Nouvelle Vague que Ye Si avait découvert à l'Alliance Française de Hong Kong

“L’Histoire fait bloc. Nous nous adressons à l’actualité à travers des fentes”

A côté d’essais sur la culture hongkongaise et le cinéma, le poète a publié de nombreux recueils de poésies et de nouvelles, certains traduits en français – comme, chez Gallimard, Îles et Continents, qui rassemble des nouvelles écrites avant la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Hong Kong n’est-elle point une île face à de nombreux continents, proches ou lointains, réels ou imaginaires, qui ont chacun à leur façon une influence profonde sur la vie de cette cité?

La Chine tout d’abord, dont l’ombre, omniprésente, est parfois écrasante. Et puis les autres, Amérique, Australie, Europe, tour à tour, selon les aléas de l’Histoire, terres d’exil, de refuge, de voyages ou, plus prosaïquement, terrains d’affaires. “Partir à la recherche des souvenirs est peine perdue; je pensais autrefois que l’on pouvait tout expliquer, tout régler dans le temps et l’espace, mais j’ai découvert que c’est une illusion. L’Histoire fait bloc. Nous nous adressons à l’actualité à travers des fentes.”

Cette dernière phrase résume parfaitement l’œuvre de Ye Si, qui explore le thème de l’individualisme de l’homme moderne, plongé dans une société en mouvement constant, qui ne semble avoir aucune assise certaine et aucun futur quelque peu prévisible.

Une culture du palais, éminemment sensuelle

Ye Si a une autre fascination, celle de la nourriture, de la cuisine, qui transparaît dans nombre de ses poèmes et notamment dans un recueil intitulé Foodscape. Sa façon de découvrir une ville, une culture, est de s’asseoir à la table de ses restaurants, d’en savourer un plat. Celui-ci devient alors le sésame de la mémoire, mais également dit beaucoup sur l’histoire de ses habitants. “Car, dit-il, les plats tels les peuples, se transforment, subissent un métissage.”

Il est dans le vrai. La cuisine macanaise, par exemple, mélange de cuisine cantonaise, portugaise, indienne et africaine, raconte la course des galions portugais sur les mers du monde, du cap Horn à l’Inde, jusqu’à la dernière escale, Macao et la Chine du Sud.

cuisine de macao
La cuisine macanaise raconte l'histoire des galions portugais sur les mers du monde jusqu'en Chine

La cuisine et l’art sont intimement entrelacés

Dans l’un de ses recueils de poésies, chaque morceau prend son essor à partir d’un plat, d’une spécialité culinaire, d’un légume, chinois ou étranger. Les parfums, les goûts, les saveurs ouvrent les puits de la mémoire et le poète nous convie à un voyage à travers le monde, Berlin, Bruxelles, Londres, Tokyo, Hong Kong et la Chine. Mais également à un voyage intérieur où l’histoire intime se mêle à la grande Histoire.

Ce recueil, publié en chinois et en anglais, a pour titre Voyager avec une courge amère (Di yi mei Kugua luxing). Notre poète emmène en effet comme compagnon de voyage une courge chinoise. Ce curieux légume a un goût que l’on ne saurait oublier. Il ressemble à un poivron vert bosselé et poilu. Sa saveur est trompeuse. Elle séduit par une légère suavité qui devient douce amertume et s’amplifie soudainement jusqu’à vous mordre la langue.

Inutile de dire que cette riche palette de saveurs, qui va de la douceur à l’amertume, vaut largement pour ce poète chinois la madeleine de Proust.

Recueils de Ye Si en français :

  • Îles et continents et autres nouvelles (trad. Annie Curien, Gallimard, 2001)
  • City Poetry (trad. Sonia Au Ka-lai et G. Henry, Hong Kong, 2001)
  • De ci, de là des choses (trad. Annie Currien, Sonia Au Ka-lai et Gérard Henry, éditions You Feng, 2006)
  • En ces jours instables, un choix de dix-huit poèmes fait par la traductrice Camile Loivier (MCCM Créations, 2012)

 

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Gérard Henry

Gérard Henry

Ecrivain, journaliste et critique d’art, Gérard Henry est l’auteur de nombreux catalogues d’artistes, des Chroniques hongkongaises (Editions ZOE/2008) et de Hong Kong dans la tourmente, (essai, Editions Hermann/ 2010)
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Didier Pujol

Rédacteur en chef de l'éditon Hong Kong.

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