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Pierre Salvadori: "Procurer des émotions juste sur du simulacre"

Par Marc Schildt | Publié le 28/11/2018 à 18:49 | Mis à jour le 29/11/2018 à 10:40
Photo : Pierre Salvadori en déplacement à Hong Kong pour "En liberté!" - Courtesy Alliance française de Hong Kong
Pierre Salvadori Hong Kong interview En liberté

La comédie En liberté! a inauguré le 47ème festival du film français à Hong Kong. Nous avons rencontré son réalisateur Pierre Salvadori qui a pu revenir sur la création et le tournage du film. 

L'histoire est celle d'une jeune inspectrice (Adèle Haenel) qui découvre que son mari n’était pas le flic courageux et intègre qu’elle croyait, mais un véritable ripou. Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d’Antoine (Pio Marmai) injustement incarcéré pendant huit longues années. Une rencontre inattendue et folle qui va dynamiter leurs vies à tous les deux.
 

Lepetitjournal.com: Parler d'un homme qui sort de prison et décide alors de commettre le crime pour lequel il était injustement puni. Comment vient une telle idée pour une comédie? 

Pierre Salvadori : Pour mes films, j'essaie de trouver des situations paradoxales qui peuvent produire du sens. Ensuite, je m'inspire d'anecdotes et de personnes que je croise. Les idées me viennent alors petit à petit. Mais de manière générale, je m'intéresse beaucoup plus aux personnages qu'aux concepts, pour moi, ce sont les personnages qui déclenchent des histoires.

D'avoir un personnage habité par une colère légitime, je trouvais que ça pouvait être très intéressant. C'est une colère qui ne peut être apaisée qu'après un long cheminement, il faut être touché par une certaine sagesse. Ce personnage en plus est forcément maladroit puisque ce n'est pas un gangster. Pour se venger, il devra transgresser et, comme ce n'est pas dans sa nature, il sera confronté à ses propres contradictions. Comme résultat, on peut avoir le sentiment que d'un côté, on a une comédie, et de l'autre, quelque chose de plus profond sur la nature humaine.
 

Cette profondeur, vous la donnez avec d'autres personnages qui subissent eux-aussi des injustices dans le film? Vous leur faites dire "On est ceux à qui les gens aiment faire du mal"? 

Audrey Tautou est contrainte de vivre séparée de son homme pendant ces 8 ans de prison. C'est vrai aussi pour Adèle Haenel, elle paie pour réparer les fautes qu'elle n'a pas commises, et elle paie une seconde fois car elle n'arrive plus à exercer son métier, elle n'est plus libre. J'ai toujours aimé créer des personnages féminins forts car j'ai toujours pensé que les femmes ont une place moins confortable que les hommes dans la société. Il y a un effort ou une lutte à mener et les personnages qui luttent sont des personnages attachants. Professionnellement, Adèle est contrariée, humainement, elle l'est aussi, et pourtant c'est une mère qui doit continuer à dire des choses à son fils. 

 

Adele Haenel dans en Liberte Memento Films Distribution
Adèle Haenel dans En liberté! - @Memento Films Distribution

 

Dans la construction du récit, des scènes sont récurrentes, des situations sont rejouées plusieurs fois, vous attachez beaucoup d'importance à la forme?

C'est une fiction qui est une ode à la fiction. Un peu comme une histoire qui parle de l'importance des histoires. Je voulais qu'il y ait une espèce de symétrie, un formalisme presque revendiqué. On a le même début et la même fin avec le commissaire Santi ; on a deux sorties de prison, celle de Pio Marmai et celle d'Adèle, on a aussi le serial killer qui revient de manière récurrente et qui n'est jamais pris au sérieux. Ce tueur en série est aussi là pour préciser au spectateur qu'il n'y aura pas d'intrigue dans le film. À mes yeux, l'intrigue n'est pas intéressante dans un film. Ce qui l'est, ce sont la puissance de la mise en scène, la psychologie et les personnages.


Une séquence semble symboliser cette recherche formelle, celle où Audrey Tautou demande à Pio de rejouer plusieurs fois leurs retrouvailles?

Elle lui dit en effet de revenir et elle le dirige comme un réalisateur dirigerait un acteur. Ça dit deux choses: mon amour des histoires et mon amour de la mise en scène. Audrey Tautou croit d'ailleurs à sa propre reconstitution. Quand Pio revient une seconde fois, la scène lui procure de nouveaux sentiments. C'est tout le travail de la fiction, procurer des émotions justes sur du simulacre. Ça donne aussi une définition de la poésie que je trouve plutôt intéressante, l'idée que dans notre vie, le quotidien peut être réenchanté par quelque chose de volontaire. Dans le couple, le jeu a ainsi sa place, la fiction a sa place. C'est une idée à laquelle je tiens vraiment.


Votre construction du récit vous la qualifieriez de poétique? 

Je pense en effet que je cherche à tendre vers une forme de poésie. On associe la poésie à la littérature, mais un poète c'est aussi celui qui raconte, c'est l'art de raconter des histoires selon Aristote. Ça me plait énormément de proposer de la vérité à travers l'invraisemblable. De dire quelque chose sur la nature humaine avec des situations incongrues. 


Est-ce que cela explique aussi votre attention portée aux dialogues?

À partir du moment où le son est arrivé dans le cinéma, j'estime qu'il faut essayer de proposer des dialogues qui sont intéressants voire brillants. Au théâtre, cette idée a toujours été acceptée, on y trouve des alexandrins, de la versification. Je ne vois pas pourquoi dans le cinéma ça ne pourrait pas l'être. Les dialogues dans les films sont pour moi une façon de pousser la fiction jusqu'au bout.

Je m'efforce donc de les travailler, de jouer sur le rythme, sur la façon dont on scande. Parfois, je dirige les acteurs non pas de façon psychologique, mais je le fais de façon musicale. Ce qui m'intéresse, c'est la ponctuation. 

Et j'adore quand il y a une expression poétique, le réalisme m'ennuie un peu. La comédie me plait parce que c'est d'emblée la proposition d'une forme de langage, la comédie c'est tout sauf réaliste. 
 

Propos recueillis par Marc Schildt le 23/11/2018.
Vifs remerciements à l'Alliance française de Hong Kong pour avoir arrangé l'interview. 

 

En liberté affiche de film

 

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Didier Pujol

Rédacteur en chef de l'éditon Hong Kong.

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