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Elisa Shua Dusapin : "Heureuse de célébrer la francophonie à Hong Kong"

Elisa Shua Dusapin, autrice primée de Hiver à Sokcho et Les Billes du Pachinko, explore depuis ses débuts l’entre-deux des langues et des cultures. Invitée à Hong Kong pour le Festival de la Francophonie, elle y raconte comment le silence et l’immersion nourrissent son écriture, et présente son nouveau projet de récit immersif au Moyen-Orient.

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Écrit par Marion Burlaud
Publié le 23 mars 2026, mis à jour le 24 mars 2026

Je voyage pour rencontrer mes lecteurs

Votre parcours vous a amenée à tisser des liens forts avec plusieurs pays d’Asie, notamment en Corée et au Japon. Quel rapport entretenez-vous avec cette région du monde, et comment découvrez-vous Hong Kong aujourd’hui ?

Je voyage beaucoup pour rencontrer des lecteurs, et à chaque fois que je viens en Asie, je ressens une émotion très particulière : l’impression de revenir à la maison, d’une certaine manière. En même temps, il y a toujours un décalage, je crois être proche, et en réalité pas toujours. Il y a cette forme de dichotomie à gérer.

Cette sensation est d’autant plus forte aujourd’hui que je viens de passer deux ans au Moyen-Orient, dans une culture très différente. Revenir dans un endroit sans menace directe de missiles balistiques ou de drones a été un soulagement, mais cela me fait aussi réfléchir à ce qui se joue en arrière-plan dans une société, à ce dont on ne parle pas forcément directement en Asie.

Concernant Hong Kong, c’est la première fois que je viens physiquement, même si j’avais déjà été invitée à participer à des événements ici pendant le Covid, à distance. Il y a donc cette impression un peu particulière de découvrir un endroit que je connais déjà, sans l’avoir réellement vécu.

 

Je prête mes émotions à mes personnages

Votre réflexion sur « ce qui se joue en arrière-plan » résonne-t-elle avec la place du silence et du non-dit dans votre style d'écriture et la manière dont vous faites évoluer vos personnages ?

Ce n’est pas toujours un choix conscient au moment de l’écriture, mais plutôt un processus qui me pousse à explorer des émotions complexes, des zones où la compréhension n’est pas toujours immédiate.

Paradoxalement, même si dans la vie de tous les jours, je me sens capable de communiquer, mes textes révèlent souvent des personnages « empêchés » par une forme d’incommunicabilité. C’est une sensation que je ressens moi-même, pas forcément de manière douloureuse, mais que l’écriture me permet de mettre en lumière, voire de dépasser. En développant des histoires qui ne sont pas les miennes, en prêtant mes émotions à mes personnages, je trouve un moyen de donner un autre sens à certaines situations vécues.

Cette méfiance envers ce que les mots veulent réellement dire vient aussi de mon histoire, ayant grandi dans plusieurs langues.

 

J'ai grandi entre plusieurs langues 

Vous avez grandi entre plusieurs langues et savez qu'un synonyme n'est jamais parfait. Est-ce cette conscience de l'« entre-deux » linguistique qui vous pousse à épurer votre style ?

Oui, tout à fait. Cette méfiance envers ce que veut réellement dire un mot est ancrée en moi depuis l’enfance, elle vient de mon environnement familial. J’ai grandi entre plusieurs langues et j’ai très tôt pris conscience que, d’une langue à l’autre, les mots ne se recouvrent jamais parfaitement. Même lorsqu'un synonyme semble idéal en apparence, il ne porte pas le même bagage culturel, la même histoire.

C’est cette conscience de l’imperfection du langage qui façonne mon travail. Je cherche à épurer mon style car je sais qu'un mot n'est jamais neutre. Cette attention à la précision est d'autant plus singulière que mes romans sont ensuite traduits dans de nombreuses langues : c'est un prolongement fascinant de cette réflexion sur l'interprétation et sur ce qui survit d'un texte quand il change de rive linguistique.

 

J'aime créer un pont entre les cultures 

Vos romans sont traduits dans une quarantaine de langues. Comment percevez-vous ce travail de "pont" culturel que permet la traduction ?

J'éprouve une immense gratitude pour le travail des traducteurs. Leur tâche est à la fois modeste et incroyablement exigeante. Je suis fascinée par le temps qu'ils consacrent à chaque mot, c'est une manière d'entrer profondément dans la pensée de l'auteur. Parfois, j'ai l'impression qu'ils connaissent mieux mon processus de travail que moi-même, car ils doivent le conscientiser et le décortiquer.

Ces échanges, bien que rares, sont magnifiques et m'apprennent beaucoup sur ma propre écriture. C'est l'une des facettes que je préfère dans mon travail : cette opportunité de rayonner, de créer un pont entre les langues et les cultures, une véritable transmission.

 

J'écris à travers les sensations plus que les idées

Vous avez travaillé dans un cirque, enquêté dans des salles de pachinko... Pourquoi ce besoin de vivre physiquement vos sujets avant de les écrire ?

J’écris à travers les sensations plus que les idées. Cette immersion dans un point de vue qui m’est intime est, pour moi, la seule manière de me sentir légitime. Je n'hésite pas à tout quitter pour, pendant deux ans, aller ici ou là, faire ceci ou cela. J'ai travaillé des mois dans un cirque à Budapest, j'ai mené de nombreuses enquêtes dans le milieu du pachinko au Japon, j'ai passé un hiver à Sokcho. Ces deux dernières années, j’ai vécu au Moyen-Orient. C'est à chaque fois une expérience très immersive. Ce n'est pas seulement un besoin d'écriture, mais un besoin de vie, et ensuite, un texte en découle. C'est plutôt dans ce sens-là.

 

 

Mon prochain roman sera plus immersif

Votre prochain livre délaisse la fiction pour le récit du réel. Qu'est-ce qui a motivé ce passage au témoignage après deux ans au Moyen-Orient ?

Ce n’est pas un roman, mais il sortira effectivement en août, à la rentrée littéraire. Pour la première fois, il ne s’agit pas de fiction. Ce n’est pas non plus un reportage de guerre, mais plutôt un récit immersif sur la question des frontières. Pendant deux ans, j’ai vécu en Jordanie, en Israël et en Palestine, où je suis allée à la rencontre des populations locales.

J’ai aussi suivi une formation de plombière avec des femmes jordaniennes qui utilisent ce métier pour gagner en indépendance et en autonomie dans une société très masculine. Mon livre raconte toutes ces expériences, qui ont été d’une grande richesse pour moi. J’ai été confrontée à des situations parfois choquantes, comme des menaces de mort ou une exposition à une violence inhabituelle, mais je me suis habituée à entendre les bombes et à me réfugier dans des bunkers. Je m’adapte assez vite finalement.

 

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