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Ces animaux du Vietnam que l’on croyait perdus à jamais

Au Vietnam, trois animaux ont été déclarés disparus par la science avant d’être retrouvés vivants. Un chevrotain cru éteint pendant trente ans, un faisan maintenu en vie dans des zoos européens, un lapin identifié pour la première fois sur un marché alimentaire au Laos. Trois cas qui illustrent un phénomène bien documenté en biologie : celui des taxons Lazare. Et trois rappels que les forêts vietnamiennes recèlent des espaces que nous n’avons peut-être pas encore découverts.

Ces animaux du Vietnam que l’on croyait perdus à jamaisCes animaux du Vietnam que l’on croyait perdus à jamais
Écrit par Morgane Dubois
Publié le 2 juillet 2026

Les taxons Lazare : quand une espèce ressuscite

En biologie, on appelle taxon Lazare une espèce que l’on croyait éteinte et qui est redécouverte vivante. La référence est biblique, Lazare ressuscité dans le Nouveau Testament. Mais le phénomène est documenté et reconnu par la communauté scientifique depuis 1983, date à laquelle les biologistes Karl Flessa et David Jablonski ont formalisé le concept.

À l’origine, le terme était utilisé en paléontologie pour décrire des espèces absentes des archives fossiles pendant des millions d’années avant de réapparaître. Il s’applique aujourd’hui plus largement à toute espèce animale ou végétale considérée comme éteinte, dans la nature et en captivité, et redécouverte vivante. 

Des exemples existent partout dans le monde : 

  • Le cœlacanthe, poisson connu uniquement par des fossiles et retrouvé vivant au large de l’Afrique du Sud en 1938
  • La tortue géante de l’île Fernandina, aux Galápagos, retrouvée en 2019 après un siècle d’absence
  • Le “homard des arbres” australien, insecte géant pensé disparu pendant 80 ans et redécouvert sur un rocher isolé en plein océan.

Pourquoi le Vietnam concentre-t-il autant de cas ? 

Plusieurs facteurs expliquent que le Vietnam soit particulièrement propice à ce type de redécouvertes.

Tout d’abord, la géographie. Les montagnes Annamites, les massifs karstiques du nord et les vallées encaissées forment des zones difficiles d’accès, peu explorées par les scientifiques. Des populations animales peuvent y survivre des décennies sans être détectées.

L’histoire ensuite. Pendant plusieurs décennies, les conflits successifs du XXe siècle puis la reconstruction du pays ont rendu les forêts vietnamiennes quasiment inaccessibles aux chercheurs étrangers. Pas d’expéditions, pas d’inventaires, pas de surveillance. Quand les scientifiques ont enfin pu y accéder dans les années 1990, ils ont découvert des massifs forestiers que personne n’avait explorés depuis des générations et ainsi une faune largement inconnue.

Enfin, la richesse biologique. Avec plus de 50 000 espèces répertoriées, le Vietnam est classé 16e pays le plus riche en biodiversité au monde. En 2020, 91 nouvelles espèces y ont été identifiées, dont 85 endémiques. C’est dans ce contexte que trois animaux, propres au Vietnam ou aux forêts frontalières qui le bordent, ont disparu des radars scientifiques avant d’être retrouvés, ou attendant encore de l’être.

Le chevrotain à dos argenté : trente ans disparu, retrouvé par piège photo

Le chevrotain à dos argenté (Tragulus versicolor) est le plus petit ongulé du monde. Il mesure une trentaine de centimètres, pèse moins de 500 grammes, porte deux petits crocs et un pelage gris argenté sur le dos, ocre sur le ventre. Il vit uniquement au Vietnam, dans les forêts côtières du centre du pays.

 

Un chevrotain à dos argenté
Un chevrotain à dos argenté - Source : Le Courrier du Vietnam

 

Décrit pour la première fois en 1910 près de Nha Trang, il avait ensuite disparu de toutes les observations scientifiques. La dernière confirmation remontait à 1990, dans la province de Gia Lai, où un spécimen avait été retrouvé tué à la chasse. Pendant près de trente ans, les biologistes le considéraient éteint. 

En 2018, une équipe de chercheurs installe des pièges photographiques dans les forêts du centre du Vietnam. Les appareils capturent un animal au dos argenté, puis d’autres. La publication dans la revue Nature Ecology & Evolution en novembre 2019 confirme officiellement la redécouverte. C’était la première fois qu’un mammifère figurant sur la liste des 25 espèces les plus recherchées au monde par les organisations de conservation était retrouvé vivant. 

Cette bonne nouvelle s’accompagnait tout de même de préoccupations. En effet, l’animal reste classé en danger critique d’extinction dans le Livre rouge du Vietnam, victime principalement des pièges à collets posés disséminés par milliers dans les forêts. 

Le faisan d’Edwards : un siècle d’histoire entre guerre, captivité et réintroduction

Le faisan d’Edwards (Lophura edwardsi) est endémique du centre du Vietnam. Le mâle présente un plumage bleu métallique, une crête blanche et une face rouge vif. La femelle est brun-roux. L’espèce vit dans les forêts tropicales humides de basse et moyenne altitude, dans les provinces de Quang Binh, Quang Tri et Thua Thien-Hue. Elle n’existe nulle part ailleurs dans le monde.

 

Un faisan d’Edwards
Un faisan d’Edwards au zoo de Mulhouse - Source : Zoo de Mulhouse

 

Découvert en 1895 par un missionnaire français dans la province de Quang Tri, l’oiseau est décrit scientifiquement et nommé en l’honneur d’Alphonse Milne-Edwards, directeur du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. En 1923, l’ornithologue Jean Delacour ramène 15 individus vivants en France. Ils se reproduisent facilement en captivité. 

La guerre du Vietnam change radicalement la situation. Entre 1961 et 1971, l’armée américaine déverse 80 millions de litres d’agents chimiques, dont l’agent orange, sur les forêts du centre du pays. Environ 20 % des forêts vietnamiennes disparaissent. L’habitat du faisan d’Edwards est en grande partie détruit. La chasse et la déforestation d’après-guerre aggravent encore la situation. L’espèce est officiellement considérée comme éteinte à l’état sauvage en 1928, puis redécouverte en 1998. Les dernières observations confirmées en milieu sauvage remontent à l’an 2000.

Pendant ce temps, la population captive issue des oiseaux de Delacour survit en Europe et au Japon. En 1982, on comptait 690 individus en captivité, en 1996, 734 individus. Aujourd’hui, plus de 1 000 faisans d’Edwards vivent dans des zoos et chez des éleveurs privés, répartis entre la France, l’Angleterre, le Japon et la Belgique.

Une précision importante : bien que le faisan d’Edwards ne soit pas un taxon Lazare au sens strict du terme, il est quand même considéré comme tel. En effet, la définition exige qu’une espèce soit considérée comme éteinte à la fois dans la nature et en captivité. Or une population captive a survécu en Europe sans interruption depuis les années 1920. 

Le lapin tigré des Annamites : identifié sur un marché, photographié en forêt

Le lapin tigré (Nesolagus timminsi) se distingue des deux autres espèces : on ne l’a jamais cru disparu parce qu’on le connaissait vivant. On l’a cru disparu parce qu’on ne le connaissait qu’à travers des fossiles. C’est un taxon Lazare au sens paléontologique du terme, une espèce identifiée dans les archives fossiles, classée éteinte faute de toute observation vivante, puis retrouvée bien vivante.

 

Un lapin tigré dans la jungle de Truong Son
Un lapin tigré dans la jungle de Truong Son - Source : Le Courrier du Vietnam

 

Ce lapin est un lagomorphe au pelage gris zébré de rayures noires et brunes sur le dos, les flancs et le visage. Il est strictement nocturne et vit dans les forêts humides des montagnes Annamites, à cheval entre le Vietnam et le Laos. Contrairement aux deux espèces précédentes, il n’est donc pas endémique du seul Vietnam, mais de la région annamite.

Son histoire de redécouverte est particulièrement singulière. Les premières traces de son existence n’ont pas été retrouvées dans une forêt, mais sur un marché alimentaire au Laos. En 1996, le biologiste Robert Timmins tombe sur des spécimens de lapins rayés vendus comme viande de brousse. Quatre ans plus tard, en 2000, des chercheurs russes en font la description formelle et le nomment en hommage à celui qui l’a découvert. En 2015, une étudiante, Sarah Woodfin, en obtient les premières images photographiques dans la chaîne de Truong Son.

Le lapin tigré reste l’un des mammifères les moins documentés d’Asie du Sud-Est. Sa population est estimée entre 100 et 200 individus, un chiffre incertain faute d’observations suffisantes. Les menaces sont les mêmes que pour la plupart des espèces forestières de la région : pièges à collets, ouverture de routes dans les zones frontalières, ou encore l’exploitation forestière.

Retrouvés, mais pas sauvés : l’état des programmes de protection 

Les trois espèces ne bénéficient pas du même niveau de protection. Le faisan d’Edwards dispose du programme le plus avancé. Le Vietnam Pheasant Recovery Team, qui réunit le Zoo d’Anvers, le Parc de Clères en Normandie et plusieurs partenaires vietnamiens, coordonne une opération de réintroduction. Un centre d’élevage a été construit en 2020 dans la province de Quang Binh. Les premiers lâchers dans des forêts protégées sont prévus entre 2027 et 2030. L’objectif est d’établir trois populations sauvages autonomes dans trois zones distinctes pour limiter le risque d’extinction locale. 

Le chevrotain à dos argenté, malgré la visibilité internationale de sa redécouverte en 2019, ne bénéficie pas encore d’un programme de conservation structuré. Les pièges à collets restent sa principale menace. Un atelier international a réuni des chercheurs au parc national de Nui Chua pour définir un plan d’action. 

Le lapin tigré est celui qui bénéficie des efforts les plus modestes. Partagé entre deux pays, peu connu scientifiquement et peu médiatique, il ne fait l’objet d’aucun programme dédié. Sa protection dépend de celle des forêts annamites. 

Ces trois cas soulèvent une question plus large : combien d’espèces vivent encore dans des zones que les scientifiques n’ont pas encore eu les moyens d’explorer ?

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