Premier volet d’une série consacrée aux négociations franco-vietnamiennes de l’été 1946, cet article revient sur les événements qui conduisent à la conférence de Fontainebleau. De l’accord du 6 mars à l’arrivée de Ho Chi Minh en France, il montre comment les malentendus et les tensions compromettent déjà les espoirs d’un règlement pacifique.


Juillet 1946. Ho Chi Minh est à Paris. Il est venu négocier le statut du Vietnam au sein d’une Union française aux contours encore mal définis. Lorsqu’il a atterri au Bourget, le 22 juin, après avoir passé trois semaines à Biarritz, c’est Marius Moutet, le tout nouveau ministre de la France d’outre-mer, qui est venu l’accueillir au milieu d’une foule enthousiaste. Pourquoi ce séjour à Biarritz ? Parce qu’à son arrivée en métropole, le 2 juin, le gouvernement de Félix Gouin venait tout juste de tomber. Aussi l’a-t-on envoyé au Pays basque pour le faire patienter. Pour le faire patienter, mais surtout pour lui permettre de digérer la nouvelle reçue par la radio de l’avion qui l’amenait en France: le 1er juin, l’Amiral Thierry d’Argenlieu a fait unilatéralement proclamer une République autonome de Cochinchine…
Il convient, ici, de faire un petit retour en arrière et de se souvenir que le 6 mars 1946 à Hanoï, un accord a été signé, qui reconnaît au Vietnam le statut d’État libre au sein de l’Union française. Côté français justement, les deux promoteurs de cette main tendue – Jean Sainteny et le Général Leclerc – pensent ainsi avoir réussi in extremis à sauver la paix. Mais c’est sans compter sur les ultras de l’Indochine française, qui veulent à tout prix conserver la « perle de l’Empire » et qui ont trouvé, en la personne de l’Amiral Thierry d’Argenlieu, Haut commissaire de la République en Indochine, un véritable champion.
Ce dernier a tout de même pris la peine de recevoir Ho Chi Minh le 24 mars, en baie d’Halong, à bord du croiseur Emile Bertin, mais les discussions entre les deux hommes n’auront eu pour principal résultat que d’instaurer un climat de défiance.
Dalat: un premier dialogue de sourds
Une défiance qui a d’ailleurs éclaté au grand jour quelque temps après, à Dalat, à l’occasion d’une conférence en principe préparatoire, tenue du 19 avril au 11 mai, qui restera dans l’Histoire comme la plus parfaite illustration de ce que peut signifier l’expression « dialogue de sourds ».
De cette rencontre de Dalat, on retiendra surtout deux interprétations bien différentes de l’accord du 6 mars, qui pour le Vietnam, doit aboutir à une indépendance totale pour les trois Ky, c’est-à-dire les trois grandes régions du pays : Tonkin (nord), Annam (Centre) et Cochinchine (Sud). Mais c’est justement là que le bât blesse, car les Français ne sont enclins ni à accorder un tel degré d’autonomie au gouvernement de Ho Chi Minh, ni surtout à abandonner les rizières et les plantations de caoutchouc du Vietnam méridional.

La Cochinchine va donc constituer la principale pierre d’achoppement des pourparlers franco-vietnamiens. Mais Thierry d’Argenlieu, dont l’hostilité à l’accord du 6 mars n’est un secret pour personne, va s’en servir pour prendre tout le monde de vitesse et pour pratiquer la politique du fait accompli.
La république autonome de Cochinchine
Reprenons donc le fil de l’histoire et revenons à la fin du mois de mai. Le 31, Ho Chi Minh et sa délégation prennent l’avion pour un voyage qui va durer deux jours. Deux jours que l’Amiral saura mettre à profit pour agir seul, car le fait est qu’il a les mains libres, d’autant plus libres qu’à Paris, l’une des premières crises ministérielles de la IVe République naissante vient de faire chuter le gouvernement de Félix Gouin.
Dès le 1er juin, Thierry d’Argenlieu tente le coup de force : il proclame une République autonome de Cochinchine au cours d’une cérémonie organisée devant l’hôtel de ville de Saïgon.

À sa tête, il place le docteur Nguyen Van Thinh, un notable pro-français, homme de peu d’envergure, qui ne va pas tarder à comprendre que son gouvernement est un gouvernement fantoche et qu’il n’est qu’un pion dans la partie d’échecs qu’a engagée Thierry d’Argenlieu - « Je suis obligé de jouer une farce », dira-t-il à ce sujet - et qui se suicidera quelques mois plus tard, le 10 novembre.

En attendant, Thierry d’Argenlieu a réussi son coup. L’accord du 6 mars, qu’il vient ainsi de torpiller sans complexe, prévoyait en effet que l’avenir de la Cochinchine ferait l’objet d’un référendum.
Lorsque Ho Chi Minh apprend la nouvelle par la radio de l’avion qui l’emmène en France, il est consterné. Ceux qui l’entourent, eux, crient à l’indignation et à la trahison, notamment Pham Van Dong, qui fait office de chef de la diplomatie, et qui est partisan d’un demi-tour…
Mais la délégation de la République démocratique du Vietnam n’est pas au bout de ses surprises. Lorsqu’elle atterrit à Paris le 2 juin, la France est sans gouvernement. Si la IVe République avait voulu délibérément faire démonstration de faiblesse, elle n’aurait sans doute pas fait mieux !
Un détour par Biarritz
En attendant, Ho Chi Minh et les siens sont des hôtes bien embarrassants pour la France, qui est obligée de les faire patienter et qui décide donc de les envoyer « passer le temps » au pays basque, le temps, justement, que l’Assemblée nationale accouche d’un nouveau gouvernement… L’indispensable Jean Sainteny, l’homme de l’accord du 6 mars, est de la partie. Il demande à Guy Petit, alors maire de Biarritz, d’accueillir tous ces Vietnamiens et de leur faire découvrir les charmes de l’arrière-pays. Excursions en tous genres (dont une excursion gastronomique à Biriatou), parties de pelote basque, réceptions, « toro de fuego », pêche au thon et même un pèlerinage à Lourdes : les Biarrots sortent le grand jeu pour Ho Chi Minh, lequel s’y prête volontiers, soignant son image d’homme affable et simple.

Il n’empêche. Charles Tillon, ministre de l’Armement sortant issu des rangs du parti communiste français, vient sur place pour se rendre compte des « inqualifiables » conditions dans lesquelles le Président de la République démocratique du Vietnam est séquestré !
Le principal intéressé, lui, ne semble pas prendre la chose au tragique, loin s’en faut. Il en profite pour peaufiner son offensive de charme auprès de la population française, allant même jusqu’à déposer une gerbe de fleurs au monument aux morts de Biarritz le 18 juin, en souvenir de l’appel à la résistance du Général De Gaulle. Personne, alors, ne s’avise qu’il pourrait bien à son tour lancer un appel à la résistance (ce sera chose faite le 19 décembre), mais contre les colonialistes français… Hommage du chef de la résistance vietnamienne au chef de la résistance française, en fait, mais que les Français interprètent (ou veulent interpréter) alors comme la marque d’un respect presque docile envers la France.

C’est le 22 juin que les choses sérieuses reprennent et que se referme cette insolite parenthèse basque qui aura tant contribué au mythe de l’oncle Ho, grand-père bonasse.
Un accueil triomphal au Bourget
Dans l’intervalle, la France a réussi à se doter d’un gouvernement présidé par Georges Bidault, un fervent partisan de l’Empire. Il est donc temps pour Ho Chi Minh de regagner Paris et d’y faire entendre la voix du Vietnam, si tant est qu’on veuille bien l’entendre…
La France, en tout cas, ne déroge pas à ses traditions et c’est bel et bien un accueil d’homme d’Etat qui est réservé à Ho Chi Minh à sa descente d’avion au Bourget. Beaucoup de Vietnamiens résidant en région parisienne ont fait le déplacement. Nombre d’entre eux agitent le drapeau rouge à étoile jaune de la République démocratique et c’est au milieu d’une véritable ferveur patriotique que celui qui avait débarqué en 1911 à Marseille sous le nom de Nguyen Ai Quoc foule le tarmac de l’aéroport du Bourget où la garde républicaine lui rend les honneurs : quel chemin parcouru !




Cette France qui semble dérouler le tapis rouge à Ho Chi Minh sort tout juste de quatre années d’une occupation traumatique et elle a bien d’autres soucis, en cet été 1946, que cette lointaine Indochine qui semble s’agiter. Elle tient néanmoins à son empire et refuse de comprendre que les temps ont changé.
Tout le malentendu réside en deux syllabes : doc lap. Pour les Vietnamiens, elles se traduisent, ces deux syllabes, par « indépendance ». Pour les Français, qui se permettent alors d’être plus vietnamiens que les Vietnamiens eux-mêmes, elles se traduisent par « autonomie ».
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