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6 mars 1946: histoire d’une occasion manquée - chapitre 1

La photo est célèbre. Aujourd’hui encore, elle figure en bonne place dans les livres d’Histoire, pour peu que ceux-ci consacrent ne serait-ce qu’un chapitre aux guerres d’Indochine. Que peut-on y voir? Deux hommes assis sur un canapé, le Général Leclerc et Ho Chi Minh, une coupe de champagne à la main. Un peu en retrait, Jean Sainteny semble observer la scène d’un air résigné… Sont-ils absolument sincères, ces trois-là, qui viennent tout juste de conclure un accord actant l’existence d’un Etat vietnamien au sein de l’Union française ? Nous sommes alors le 6 mars 1946.

Hommes assis sur un canapé: le Général Leclerc et Ho Chi MinhHommes assis sur un canapé: le Général Leclerc et Ho Chi Minh
Deux hommes assis sur un canapé, le Général Leclerc et Ho Chi Minh

A quoi songe-t-il, le libérateur de Paris, lui qui en route pour l’Indochine, s’est arrêté à Ceylan pour y rencontrer Lord Mountbatten, avec qui il a esquissé les contours d’une décolonisation qu’il considère comme inéluctable? A quoi pense-t-il, le vieux révolutionnaire, lui qui à la tête de ses maquisards du Viet Bac, s’est emparé du pouvoir en septembre 1945 et a proclamé l’indépendance du Vietnam ? Et le Commissaire de la République pour le Tonkin et le nord-Annam, peut-il vraiment se déclarer satisfait de l’accord qu’il a si âprement négocié ? Chacun veut pourtant croire que la paix a été sauvée in extremis. Leclerc et Sainteny, eux, s’imaginent sans doute tenir la formule de la décolonisation à la française, mais c’est sans compter sur les tenants du monde d’avant qui, en la personne de l’intransigeant vice-Amiral Thierry d’Argenlieu, Haut Commissaire de la République en Indochine, ont un véritable champion… Quant à Ho Chi Minh, il sait bien qu’il ne dispose pas encore des forces nécessaires pour tenir tête au corps expéditionnaire français. Aussi cherche-t-il à gagner du temps… 

Huit ans et plus de 500.000 morts plus tard, ce sera Dien Bien Phu…   

Où en est l’Indochine, en ce mois de mars 1946 ? Suite à la capitulation du Japon de Hiro Ito (2 septembre 1945) et conformément à ce qui a été décidé au cours de la conférence de Postdam (été 1945) par les Etats-Unis, la Grande Bretagne et l’U.R.S.S, la péninsule a dans un premier temps été occupée au nord du 16e parallèle par les troupes chinoises de Tchang Kaï-chek, et au sud par l’armée britannique. 

Pour ce qui est de la France, puissance coloniale en place depuis le milieu du 19e siècle, qui avait été purement et simplement balayée par le coup de force japonais du 9 mars 1945 et qui n’avait pas – au grand dam du Général De Gaulle – été conviée à Postdam, elle cherche à reprendre pied en Indochine. Elle a du reste envoyé un corps expéditionnaire sur place, avec à sa tête le Général Leclerc, qui a fait son entrée à Saïgon en octobre 1945 et qui, petit à petit, reconquiert le territoire, sans que les troupes britanniques ne manifestent la moindre objection.

2 septembre 1945 : un point de non-retour…  

Mais Leclerc va rapidement devoir faire face à une nouvelle donne. Les indépendantistes vietnamiens ont en effet profité du 9 mars 1945 et de la capitulation du Japon pour sortir du maquis et s’emparer du pouvoir. A Hanoï, le 2 septembre 1945, Ho Chi Minh a proclamé l’indépendance et fondé la République Démocratique du Vietnam, créant ainsi un point de non-retour…  

Ho Chi Minh! L’homme qui, en 1930, a fondé le Parti communiste indochinois et qui, après avoir passé plus de 30 années de sa vie en exil, est revenu au Vietnam pour y faire triompher la révolution…  

Leclerc, lui, prendra vite conscience de ce qu’implique cette déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945 et surtout, il comprendra qu’avec Ho Chi Minh, les Vietnamiens ont enfin trouvé le chef charismatique – Oncle Ho est né - qui saura les guider sur les chemins de la liberté. Aussi est-il partisan de la négociation avec le Vietminh, puisque c’est ainsi que l’on commence à nommer le conglomérat de tous les mouvements indépendantistes vietnamiens qu’Ho Chi Minh - et ce n’est pas le moindre de ses atouts - a réussi à fédérer. 

La vieille garde reste à l’affût… 

Oui, mais si le libérateur de Paris est bel et bien le commandant du corps expéditionnaire, il est coiffé par le Haut commissaire de la République en Indochine, le vice-Amiral Thierry d’Argenlieu, qui incarne quant à lui la tradition coloniale de la France et qui se montre de plus en plus inflexible… Autant dire que la vieille garde reste à l’affût… 
   
Thierry d’Argenlieu, donc… Un homme au parcours singulier, qui a appartenu à l’ordre du Carmel et qui a même été ordonné prêtre en 1925, devenant ainsi le Père Louis de la Trinité, mais qui en 1939, a été mobilisé dans la marine comme officier de réserve et qui a ensuite rejoint De Gaulle à Londres dès juin 1940, troquant ainsi l’habit religieux pour l’uniforme et les galons. 

Nommé Haut Commissaire de la République en Indochine le 16 juillet 1945 par le Général De Gaulle, il a pour mission de rétablir l’ordre et la souveraineté française. Lorsqu’il débarque à Saïgon le 31 octobre de la même année, il est précédé d’une réputation d’homme à l’autoritarisme cassant, une réputation acquise au cours de la Seconde guerre mondiale, lorsqu’il était Haut Commissaire dans le Pacifique… Il n’a en outre aucune affinité avec le Général Leclerc, et très vite, les divergences éclatent au grand jour, notamment sur la question du Vietminh.

 

Thierry d’Argenlieu (à gauche, de profil), en discussion avec le général Leclerc
Thierry d’Argenlieu (à gauche, de profil), en discussion avec le général Leclerc

 


Négocier ou ne pas négocier ? Telle est la question… 

Négocier ou ne pas négocier ? Telle est la question qui agite (et oppose) nos deux protagonistes… Pour Thierry d’Argenlieu, il n’en est tout simplement pas question : pas question de traiter avec cet Ho Chi Minh, cet agitateur communiste !... Pour Leclerc, en revanche, il en est tout à fait question, Ho Chi Minh étant de facto le seul interlocuteur possible. Quant à la République Démocratique du Vietnam proclamée le 2 septembre 1945 à Hanoï, si le Haut Commissaire la tient pour nulle et non avenue, le commandant du corps expéditionnaire, lui, est tout à fait disposé à en reconnaître l’existence et à en saluer le drapeau… 

Il peut d’ailleurs compter sur le soutien d’un troisième protagoniste qui depuis l’été 45, essaie tant bien que mal de représenter les intérêts de la France à Hanoï. Jean Sainteny, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est depuis 1946 Haut Commissaire de la République pour le Tonkin et le nord-Annam, soit la partie du Vietnam située au nord du 16e parallèle. Arrivé à Hanoï le 22 août 1945, il a été l’un des témoins privilégiés de la prise du pouvoir du Vietminh. Mais surtout, il a pu mesurer à quel point le sentiment anti-français était prégnant au sein de la population… Tout comme Leclerc, il est convaincu que le retour au statu quo ante est impossible et que la France ne pourra tirer son épingle du jeu qu’en négociant avec Ho Chi Minh. 

 

Ho Chi Minh et Jean Sainteny
Ho Chi Minh et Jean Sainteny


 

Quant à Ho Chi Minh, justement, il se retrouve dans une situation délicate. Sa proclamation d’indépendance du 2 septembre 1945 l’a propulsé sur les devants de la scène et les Vietnamiens sont de plus en plus nombreux à voir en lui le « Père de la nation ». Son charisme n’a d’égale que son habileté et s’il a su fédérer, il a aussi su rassurer les nationalistes modérés, en faisant notamment de l’ex-empereur Bao Daï, devenu pour la circonstance le simple citoyen Vinh Thuy, l’un de ses conseillers… 

« Plutôt flairer un peu la crotte des Français que manger toute notre vie celle des Chinois »… 

Il n’empêche. Son pouvoir est fragile. Il l’est d’autant plus que comme les accords de Postdam le stipulaient, les troupes chinoises ont occupé le nord de l’Indochine jusqu’au 16e parallèle et que la plupart du temps, les soldats du Général Lu Han, le richissime gouverneur de la province du Yunnan qui est en réalité un seigneur de la guerre à l’ancienne, se sont livrés au pillage: c’est en fait une véritable nuée de sauterelles qui s’est abattue sur le Tonkin. 

Ho Chi Minh, qui à l’automne 1945 n’avait à sa disposition que quelques maquisards mal armés, s’est ainsi retrouvé pris en tenailles, avec au nord les soudards de Lu Han, et au sud les hommes de Leclerc qui ne cessaient de gagner du terrain. Acculé, il choisira finalement de composer avec les Français :

« Plutôt flairer un peu la crotte des Français que manger toute notre vie celle des Chinois », aurait-t-il dit… 

De leur côté, Chinois et Français vont réussir à s’entendre et à signer un traité, en date du 28 février 1946, qui prévoit le retrait des troupes de Lu Han et leur remplacement par celles de Leclerc, en échange, il est vrai, de la rétrocession, par la France de ses concessions en territoire chinois. Tchang Kaï-chek s’est montré relativement conciliant : le combat qu’il mène alors contre les communistes de Mao Tsé Toung le dissuade d’engager des troupes au nord de l’Indochine alors que celles-ci seraient bien plus utiles ailleurs… 

Et c’est ainsi qu’en cet hiver 1946, les positions convergent. Côté français, l’essentiel est acquis : avec le départ des troupes chinoises, la totalité du territoire pourra être réoccupée. Côté chinois, la belle aventure aura duré six mois et même les meilleures choses ont une fin. Quant à Ho Chi Minh, il va pouvoir gagner du temps en composant avec Leclerc et Sainteny, dont la bonne volonté est manifeste…

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