Nous avons rencontré Guillaume, adopté en France après avoir été évacué du Vietnam lors de l’Opération Babylift en 1975. Rescapé du crash aérien du 4 avril 1975, enfant abandonné puis adopté, il a retrouvé sa mère biologique au Vietnam plus d’un demi-siècle plus tard. Une histoire intime, profondément liée à celle du pays, qu’il nous a racontée lors d’un entretien dont l’intégralité est à retrouver en vidéo sur notre chaîne YouTube.


“J’ai toujours eu de la chance, j’ai eu un parcours parsemé d’embûches mais couronné avec succès”.
Une phrase pour résumer un itinéraire de vie étroitement lié à l’histoire du Vietnam : une naissance en temps de guerre, un abandon, une adoption en France, puis, plus de cinquante ans plus tard, des retrouvailles avec sa mère biologique.
Une naissance dans la guerre
Guillaume naît en 1974, dans un Vietnam encore ravagé par le conflit. Sa mère est enceinte lorsque son père est appelé au front. Il n’en reviendra pas. Sa mère accouche donc seule, affaiblie et victime de plusieurs hémorragies qui la laissent penser qu’elle va mourir. Mère célibataire et sans ressources, elle est entourée de ses soeurs qui lui conseillent d’abandonner l’enfant, d’autant que sa santé est gravement compromise.
C’est dans ce contexte qu’elle confie son fils aux Soeurs de la Providence, à Sóc Trăng. Les religieuses lui assurent que l’enfant aura une vie meilleure, qu’il sera sauvé. En déposant Guillaume au couvent, elle sait qu’elle ne le reverra peut-être jamais.
Une fois remise, elle revient pourtant. Trop tard. Les sœurs lui annoncent que l’enfant est parti en avion à l’étranger, sans pouvoir lui dire dans quel pays. “Ma mère a pleuré son enfant pendant 51 ans”, résume Guillaume aujourd’hui.
Le Babylift : partir pour survivre ?
Guillaume fait partie de l’opération Babylift, lancée en avril 1975 pour évacuer des orphelins de guerre et des enfants métissés vers l’Australie, les États-Unis et l’Europe, à l’approche de la chute de Saïgon.
Il est placé dans le tout premier avion, le 4 avril 1975. L’appareil s’écrase peu après le décollage, faisant près de 178 morts. Guillaume, lui, survit. Après le crash, les enfants rescapés sont dispatchés et Guillaume arrivera finalement à Paris le 21 avril 1975.
En France, il est adopté par une famille qui lui offre, selon ses dires, une enfance stable et tout ce dont il a besoin pour grandir.
Grandir avec une histoire visible
“Ce n’était pas difficile à cacher”, sourit-il.
À l’école, Guillaume est surnommé le “petit chinois”. Les remarques, parfois à connotations racistes, parfois simplement ignorantes, s’accumulent. Très jeune, il interroge son père adoptif sur son histoire et ce dernier lui raconte à sa manière : un enfant “tombé d’un avion directement dans leur voiture”.
Dès l’âge de cinq ans, Guillaume est confronté à son passé. Comme tous les rescapés du crash, il est suivi médicalement tous les deux ans par les autorités américaines. Ce suivi dure jusqu’à ses 18 ans.
Ces rendez-vous lui permettent ainsi de rencontrer d’autres survivants. Peu à peu une petite communauté se forme, “on est devenus une famille”, confie-t-il.
Pourtant, accepter l’abandon reste la chose la plus lourde à porter selon lui. Longtemps, il refuse toute référence au Vietnam et dit aurait préféré être blanc.
“À force d’entendre certaines réflexions, ça finit par faire mal”, explique-t-il.
Le premier retour, la colère
Tout change en 2001, à la naissance de sa fille. Guillaume ressent alors un besoin : lui transmettre quelque chose, lui dire qui il est. Or, lui-même ne le sait pas vraiment.
Il part pour la première fois au Vietnam en 2004. À Sóc Trăng, il retrouve Soeur Sylvie, celle qui s’était occupée de lui quand il n’était encore qu’un bébé. Elle se souvient de lui, lui raconte le Vietnam, ses coutumes et son histoire.
Mais elle lui dit aussi :
“Ne cherche rien sur ta famille, il n’y a rien à trouver”.
Ce premier séjour est marqué par la colère. Guillaume n’est pas en paix avec lui-même. Il parle de fureur intérieure, d’un conflit profond. Peu à peu pourtant, les rencontres avec Soeur Sylvie et la compréhension du contexte vietnamien l’apaisent.
Il réalise alors quelque chose de fondamental : il a eu de la chance. Celle d’avoir été adopté, d’avoir grandi dans une famille qui lui a tout donné. C’est aussi à ce moment-là qu’il commence à pardonner l’abandon.
L’ADN comme fil d’Ariane
En 2020, alors que les tests ADN récréatifs sont encore légaux en France, Guillaume commande un kit MyHeritage. Le résultat dépasse ses espérances puisqu’il retrouve une cousine au second degré, Anne-Catherine, qui vit non loin de chez lui et qui, elle aussi, a fait partie de l’opération Babylift.
Ils prennent contact et se rencontrent. En novembre 2025, Anne-Catherine se rend pour la première fois au Vietnam. Peu après son arrivée, cette dernière reçoit plusieurs messages et appels de personnes affirmant être de sa famille biologique. Sceptique face à ces prises de contact soudaines, elle hésite d’abord à y répondre.
Peu de temps avant l’arrivée d’Anne-Catherine au Vietnam, l’organisation Con Tim Me (“l’enfant cherche maman”), qui accompagne les adoptés vietnamiens dans la recherche de leurs origines, bénéficie d’un don de 1 000 kits ADN de la part de MyHeritage. Sa fondatrice, My Huong Le, intervient à la télévision pour lancer un appel aux familles.
En voyant cette intervention, une demi-sœur d’Anne-Catherine décide de réaliser un test ADN qui révèle une compatibilité avec cette dernière, alors présente au Vietnam. Cette confirmation permet alors à Anne-Catherine de rencontrer pour la première fois sa famille vietnamienne, dont sa mère et sa sœur.
C’est à ce moment-là qu’Anne-Catherine évoque l’existence de son cousin, Guillaume. Sa demi-sœur entame alors les recherches, appelant de nombreux membres de la famille durant toute la nuit. Au petit matin, la mère biologique de Guillaume est identifiée.
Les retrouvailles
Guillaume et son épouse Virginie arrivent à Saïgon le 1er janvier 2026. Deux jours plus tard, une rencontre est organisée, bien que les résultats ADN définitifs ne soient pas encore officiellement validés.
Mais, quelques minutes avant d’arriver, le message tombe : le test est positif.
L’accueil dépasse les attentes de Guillaume : toute la famille est là. Guillaume n’avait rien voulu espérer, par peur d’être déçu. Finalement, il nous parle d’un moment fort, lourd en émotion. Après ces retrouvailles, il passera trois semaines consécutives dans sa famille.
Pour ces retrouvailles, une personne a joué un rôle clé : Laura, la traductrice. Ancienne religieuse en France revenue vivre au Vietnam, elle accompagne de nombreux adoptés dans la recherche de leurs origines. Elle connaît intimement les sensibilités vietnamiennes et françaises, sait comment dire les choses, quand les dire. “Heureusement qu’elle était là”, insiste Guillaume, tant pour la langue que pour l’organisation.
Il salue également l’aide précieuse de My Huong Le et de l’association Con Tim Me.
Se réconcilier avec soi-même
Aujourd’hui, Guillaume revient chaque année au Vietnam depuis cinq ans et apprend même le vietnamien depuis deux ans. Il voit désormais ses deux trajectoires, française et vietnamienne, se rejoindre.
Adopté en adoption plénière, il est français et explique que la France reste son pays. Mais le Vietnam n’est désormais plus un rejet, au contraire : il est devenu un espace de réconciliation. Ce qu’il cherchait autrefois (des papiers, une nationalité…) importe moins désormais, retrouver sa famille lui a suffi.
Concernant l’Opération Babylift, il dit la voir comme un sauvetage, dans son cas. “Chacun son histoire”, précise-t-il, conscient que d’autres portent un regard différent. Lui préfère parler de chance.
Ne pas baisser les bras
S’il devait transmettre un message, ce serait celui-ci : “Ne pas baisser les bras. Tout est possible.” Guillaume croit au fait de faire le bien pour attirer le bien, ne jamais perdre espoir.
Son histoire, intime et profondément liée à celle du Vietnam, rappelle que même après cinquante et un ans de silence, les liens du sang, eux, n’ont jamais disparu.
Sur le même sujet







