Édition internationale

DROGUE – Se shooter en toute sécurité


Un endroit où les toxicomanes peuvent se piquer en toute sérénité, le tout encadré par l'Etat, ça existe ? Oui mais pas encore en France. L'Inserm plaide pour la création de centres d'injection supervisés (CIS). Le gouvernement et les Français ne sont pas convaincus


L'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a rendu son rapport concernant l'utilisation de drogues en France ainsi que les différents moyens mis en ?uvre pour combattre les addictions. Parmi tous les outils proposés et adoubés, il en reste un qui fait débat : les centres d'injection supervisés (CIS).

Qu'est-ce que les CIS ?
Les centres d'injection supervisés sont des structures qui permettent aux usagers de drogues de venir s'injecter des substances illicites (héroïne, cocaïne) mais de manière hygiénique (AFP), en étant encadré par un personnel soignant qualifié. Ces centres ont pour but d'apporter des conseils aux toxicomanes et les orienter vers d'autres structures spécialisées dans la lutte contre l'addiction. Huit pays sont déjà dotés de CIS : Allemagne, Australie, Canada, Espagne, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas et Suisse. "Les CIS sont très fréquentés, lorsqu'ils sont situés dans des emplacements adéquats (proches des lieux de rencontres des usagers et des lieux de deal) et qu'ils offrent une bonne couverture horaire", précise le rapport de l'Inserm.

Limiter les overdoses et les infections

Après une étude de la littérature scientifique sur le sujet, l'Inserm encourage la France à ouvrir des CIS qui permettent de mieux contrôler la prise de substances dangereuses, de favoriser l'hygiène (lavage des mains, usage unique de seringue, désinfection) et donc de limiter la transmission du VIH ou encore de l'hépatite. "Tous les CIS évalués ont fait la preuve de leur capacité à assurer un fonctionnement stable, garantissant de bonnes conditions d'hygiène et de sécurité pour les usagers et le personnel.", explique le rapport. Ils permettent également de rétablir un lien social pour des drogués en situation d'isolement et de réduire la mortalité par overdose. Le personnel médical sur place fait le lien entre le malade et des structures l'aidant à lutter contre son addiction. "Les résultats des études suggèrent donc une complémentarité entre CIS et traitement de la dépendance", souligne l'Institut sanitaire.

En projet à Paris

La mairie de Paris s'est déjà intéressée à l'idée en accordant une subvention à l'association Elus, Santé Publique et territoires (EPST) pour étudier la faisabilité et l'intérêt d'une telle structure dans la capitale. "Dans ces salles, on peut mettre [les personnes toxicomanes] dans un environnement sécurisé, établir un premier contact et essayer de les faire rentrer dans les circuits de soins et de prévention qui existent", précise Jean-Marie Le Guen. Le député socialiste et médecin à l'initiative du projet parisien aimerait que le gouvernement adopte aujourd'hui "une vraie politique de santé publique contre le problème de la toxicomanie". La ministre concernée, Roselyne Bachelot, a pris acte des recommandations de l'Inserm et s'est contentée de proposer "une concertation avec tous les partenaires concernés, notamment les collectivités locales."

De vives oppositions
Pourtant, d'après le président de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt), Etienne Apaire, le gouvernement est "fermement opposé" aux CIS. "Le rapport de l'Inserm se base sur des expériences réalisées dans des pays où la situation est très différente en termes d'usage ; il est très difficile d'en tirer des conclusions adaptables en France", explique-t-il.  Des élus de la majorité à Paris, dont l'ancien ministre des Sports, Jean-François Lamour, qualifient carrément ces structures de "piqueries", "drogatorium" ou "salles de shoots". "Sous prétexte de lutter contre les overdoses, le sida, l'hépatite C, les partisans de ces salles en appellent clairement à la reconnaissance du statut "d'usager de drogues" plutôt qu'à un objectif de sevrage qui seul devrait être poursuivi", dénoncent-ils dans une tribune au Monde.

Selon une étude de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies publiée fin juin, 73 % des Français y seraient opposés. Pourtant l'Inserm affirme que tout est une question de communication : "la mise en place des CIS a presque toujours donné lieu à des débats et souvent à des oppositions, particulièrement de la part de commerçants, de riverains ou de la police. Dans la plupart des cas, ces  problèmes s'atténuent avec le temps et sont moindres si la préparation de l'ouverture et le suivi des CIS font l'objet d'une vaste concertation." Le débat est donc ouvert.
Damien Bouhours (www.lepetitjournal.com) vendredi 23 juillet 2010

En savoir plus


Article de Doctissimo, L'Inserm et Mme Bachelot favorables à l'expérimentation des salles de shoot
Article du Monde, Toxicomanie : le gouvernement hostile à la création de centres d'injection

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