Mardi 19 janvier 2021

Madras dans les yeux d'un étudiant il y a 50 ans

Par Alain Guillaume | Publié le 25/05/2020 à 01:00 | Mis à jour le 25/05/2020 à 01:00
Photo : Adyar River à Chennai
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1969, Madras. Alain est un jeune étudiant parachuté en Inde lors de son cursus universitaire. Une experience qui le marquera a jamais. Plus de 50 plus tard il partage ses souvenirs de Madras sur lepetitjournal.com, un régal !

 

 Comment un jeune normand rêvant du Canada se retrouve à Madras

Parvenu au terme de mon cursus universitaire (prépa lettres, universités de Caen et d’Edimbourg, maitrise d’anglais), il me faut bien envisager de "Partir Faire Mon Service". Chez les étudiants de ces années 1968, on n’a guère la fibre militariste. J’ai heureusement le choix entre 16 mois en caserne ou 2 ans et plus en "coop "et ma décision est vite prise : féru de linguistique et amateur de neige et de pays froids, je vise un poste à l’université Laval de Québec. Le Ministère m’affecte donc en Inde, comme lecteur à l’université de Bangalore. Logique …

Qu’à cela ne tienne, j’accepte, toute expérience est bonne à prendre ; je repère l’Inde du sud sur un atlas, achète un guide Fodor et fais la connaissance du seul étudiant sud-indien de mon université. En plus de mon billet d’avion, j’ai droit à un supplément de bagages et fais expédier une grosse valise contenant ce que j’estime indispensable à ma survie. Ma grand-mère tient à m’équiper d’un chapeau, genre Borsalino. Je le porterai une fois, puis y renoncerai devant l’hilarité des indiens croisés dans la rue. Deux semaines avant le départ, le Ministère m’informe que c’est finalement à Madras que je suis envoyé. Il paraît que le climat y est plus chaud, qu’importe !

 

 Mount road du côté de Gemini circle
 Mount road du côté de Gemini circle, Madras

 

16 juillet 1969, 6 heures du matin.

Après un long vol jalonné de multiples escales, le Boeing d’Air France se pose enfin à New-Delhi ; à bord, j’ai fait connaissance de trois collègues "coopérants ", futurs professeurs au Lycée Français de Pondichéry. Nous buvons le champagne, "le dernier avant longtemps ", pensons-nous.

Au sortir de l’avion, chaleur humide, accablante, mais "ce doit être les réacteurs " ; cent mètres plus loin, ça ne s’est pas calmé. L’aérogare de Palam est constituée de vieux hangars où des troupeaux de singes nous dévisagent. D’énormes blattes traversent l’allée, provoquant un mouvement de recul chez une collègue. Au plafond, des ventilateurs crasseux brassent un air épais. Quelques douaniers et officiers d’immigration moustachus et soupçonneux épluchent nos passeports de service .  Un jeune collègue, envoyé par l’ambassade, nous accueille ; cinq personnes plus les bagages dans une Renault 4L, c’est un peu juste mais c’est dans les normes indiennes.

Premiers regards sur la ville, circulation chaotique, vacarme, klaxons, foule, saris, vaches, chiens … Beaux sikhs enturbannés à scooter avec en croupe leur dulcinée en sari, toutes voiles dehors, quelle allure ! Delhi donne une impression de terrains vagues séparés par quelques zones d’habitation. Des ruines mogholes, éparses ça et là. Connaught Place a meilleur aspect, il y a même des trottoirs … constellés de crachats rouges ; j’en fais des déductions délirantes sur l’état de santé de la population ; j’apprendrai plus tard ce qu’est le bétel. Premier contact avec la cuisine locale, sous la forme d’un savoureux tandoori murghi au Mothi Mahal, grouillement de foule à Chandni Chowk et autour de Jama Masjid.

Le lendemain, rendez-vous à Defence Colony pour un briefing à l’Ambassade avec l’Attaché Culturel . J’apprends le sort qui m’est réservé : je ne suis plus affecté à l’université, mais je suis "Lecteur Itinérant " (Visiting Professor) pour les quatre états du sud : états de Madras (Tamilnadu), de Mysore (Karnataka), Andhra Pradesh, Kérala. Je serai basé à l’Alliance Française de Madras ; ma mission consistera à visiter tous les établissements universitaires ("colleges "et universités) où l’on enseigne notre langue, y organiser conférences pédagogiques et manifestations culturelles, participer aux commissions d’attribution de bourses, établir quelle assistance la France peut apporter, comme l’envoi de lecteurs résidents ou le don de fonds de bibliothèques. Je devrai envoyer aux services culturels un rapport trimestriel, et les tenir au courant de l’actualité du secteur éducatif dans mon territoire. Pour mes déplacements, on me confiera une camionnette Citroën 2CV. L’aventure, quoi !  C’est tout de même plus enthousiasmant que de marcher au pas dans une cour de caserne.

 Nous repartons pour un vol de deux heures trente à bord d’une Caravelle presque vide. Une hôtesse nous explique que le mardi est un jour néfaste pour les hindous, qui évitent de voyager ce jour-là. Nous nous séparons à l’arrivée à Meenambakkam. Les pondichériens embarquent dans le vieux break 404 du Consulat, tandis que le directeur de l’Alliance Française me souhaite la bienvenue et m’emmène à Madras. Tout le long de la route, le spectacle est permanent : petits hommes moustachus à la peau sombre qui trottinent vêtus de leur dhoti blanc retroussé à la taille, femmes en sari impeccable qui sortent de cahutes misérables, carrioles invraisemblables, camions décorés, vendeurs ambulants, vieilles bécanes, impression générale de joyeux capharnaüm qui ne me quittera pas au cours de ces années.

Nous sommes dans un autre monde, tout à l’opposé de la triste Delhi. 

 

 les dhobis sur l'Adyar vers Guindy, prise en arrivant de l'aéroport.
 les dhobis sur l'Adyar vers Guindy, photo prise en arrivant de l'aéroport. 

 

 

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AG 1

Alain Guillaume

En poste à Madras de 1969 à 1971 dans le cadre de la coopération culturelle. Passionné de l'Inde du sud qu'il a parcourue en tous sens, il y a effectué de nombreux séjours.
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