Au Tamil Nadu, "Temple Digital Detox"

Par Sarah Perahim | Publié le 09/12/2022 à 01:00 | Mis à jour le 12/12/2022 à 10:43
Le temple Arumilgu Marundeeswarar à Chennai vu de dehors

Le Tamil Nadu est le premier état de l'Inde à déclarer les téléphones interdits dans les temples, pour le plus grand bonheur des dévots !

 

Imaginez-vous en Inde... Ces odeurs exotiques, cette chaleur humide, ces femmes en saris qui colorent joyeusement les rues, cette architecture authentique, ces balades romantiques au coucher de soleil sur la plage, ces temples en pierre, en terre cuite, blancs, rouges, colorés !

 

Un temple coloré dans une rue du Tamil Nadu

 

Maintenant imaginez-vous au coeur d'un de ces temples. Vous avez lu votre guide, vous vous rendez dans le lieu sacré, presque ému, pensant aux milliers de pieds qui ont foulé ces pierres chaudes avant vous, vous sentant réellement en connexion avec l'humanité et l'Histoire (avec un grand H). Arrivé, vous admirez les constructions, essayez de décrypter les inscriptions en sanskrit, vous respirez cet air de naissance de civilisation ancienne mais... Comble de malheur, un touriste en claquettes-chaussettes qui se colle à vous depuis l'entrée du temple, commence à tchkkk-kkk, tchkkk-kkk. Il mitraille comme un fou, chaque millimètre de pierre, avec ce petit son agaçant déclenché par son smartphone, glué à sa paume suante. Vous levez les yeux au ciel, tentez de vous éloigner mais il vous suit et pourrit, petit à petit, votre visite spirituelle et contemplative.

 

Rassurez-vous cher lecteur, plus rien de tout ça n'arrivera dans le Tamil Nadu ! Rangez vos petits amis digitaux, mettez vos pouces dans vos poches et rappelez-vous, le temps d'un été indien, cette phrase de Saint-Exupéry « On ne voit bien qu'avec le coeur »...

 

un temple ancien dans le Tamil Nadu

 

La haute cour de Madras interdit l'utilisation des téléphones portables dans l'enceinte des temples

La haute cour de Madras (aujourd'hui appelée Chennai) a interdit l'utilisation des téléphones portables dans l'enceinte des temples afin de maintenir la pureté et la sainteté des lieux. 

 

Mais qu'est ce qui a incité la cour de justice à prendre une mesure aussi forte, dans un pays où le tourisme national est de plus en plus fort et après une crise sanitaire qui fut dévastatrice pour l'économie du pays  ?

Il faut bien comprendre que la pratique spirituelle en Inde n'a rien à voir avec la nôtre. Le temple n'est pas un lieu que l'on visite une fois par semaine, pétri de culpabilité judéo-chrétienne, pour une messe d'une heure ou pour allumer un cierge rapido. Les temples sont partout en Inde, à chaque coin de rue, les uns immenses et touristiques, les autres minuscules, presque invisibles.  Les bougies y sont allumées quotidiennement, les rituels y sont continus, chacun y passe pour s'y recueillir ou simplement s'y prosterner, même quelques minutes, avant d'aller travailler ou d'aller à l'école.

 

 

Le temple Arumilgu Subramaniya Swamy à Thiruchendur
Arulmigu Subramaniya Swamy, à Tiruchendur - @Ssriram mt

 

À l'origine (de l'interdiction, pas de l'humanité), était une pétition déposée par un homme, M. Seetharam, concernant le temple de Arulmigu Subramaniya Swamy, à Tiruchendur dans le sud-est de l'Inde, l'une des six demeures érigées en l'honneur du dieu Murugan, bijoux d'architecture et lieux de pèlerinage local. Les dévots y viennent pratiquer leur darshan, cet acte spirituel de bénédiction hindouiste consistant à regarder une divinité ou à être regardé, dans une forme de reconnaissance mutuelle. 

Le pétitionnaire déclarait alors blasphématoire d'utiliser des caméras pour filmer les cérémonies sacrés, le darshan, le deeparathanai (l'allumage des bougies) ou d'autres rites, ainsi que les dévots du temple, sans leur autorisation. De plus, ces nombreuses prises de vues pouvaient mettre en danger la sécurité des objets de valeurs qui sont déposés dans le lieu saint. Tout cela s'entend.

En Europe, nous n'imaginerions pas qu'un groupe de touristes entre dans une église pendant que le prêtre nous met l'ostie sur la langue, pour nous prendre en photo !

 

Le temple de Tiruchendur avait déjà pris des dispositions, avant le rendu de jugement de la Haute Cour, pour sécuriser le périmètre sacré et en faire un « phone free space ». Des casiers ont même été mis en place à l'entrée pour que les visiteurs puissent y laisser leurs précieux amis virtuels.

 

Les temples en Inde, des lieux de culte mais aussi de vie

Les deux juges saisis par l'affaire décident alors d'étendre ces règles à tout l'état du Tamil Nadu, pour le plus grand bonheur des dévots et de la population indienne. Le juge a également déclaré que les temples ne sont pas uniquement des lieux de cultes mais aussi de vie et d'interaction sociale et culturelle. C'est tout à fait vrai. On entre dans un temple comme on entrerait dans une grande réunion de famille, c'est d'ailleurs surprenant quand on ne connait pas l'Inde - certains s'assoient dans des coins, d'autres écoutent de la musique, souvent présente dans les temples, d'autres encore dessinent sur le sol des kolam - ces dessins à la craie qui portent chance. On y évolue dans la joie, parfois en silence, parfois dans la foule, et il ne devrait pas nous venir à l'idée de capturer ces moments de vie sur un tout petit appareil qui, de toute façon, n'y comprend rien et ne pourrait égaler de sa capture morte, l'expérience vécue, la chose vue (Victor Hugo, si tu nous entends...).

 

L'entrée d'un temple au Tamil Nadu

 

 

Alors, chers digitalo-addicts, lâchez l'idée de surcharger votre Instagram, venez faire votre digital detox dans les temples (gratuitement - oui, parce que maintenant, il existe des retraites payantes pour ce genre d'addiction) et rappelez-vous que l'essentiel est invisible pour les yeux (oui, même pour les yeux électroniques).

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Sarah Perahim

Sarah Perahim

Sarah Perahim, diplômée d'une école de théâtre et de Lettres Modernes, a posé ses valises parisiennes à Pondichéry cette année. Elle y découvre, avec une joie non dissimulée, un nouveau monde qu'elle tente d'observer et de décrypter.
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