FREDERIC CHAU - "Mes parents et moi sommes redevables de la France"

Par Lepetitjournal Cambodge | Publié le 22/11/2015 à 14:28 | Mis à jour le 24/11/2015 à 03:56

Né à Hô-Chi-Minh-Ville en 1977 de parents chinois originaires du Cambodge, Frédéric Chau n'a que connu que la France comme terre d'accueil puisqu'il est arrivé à Paris six mois plus tard. Son enfance dans la banlieue parisienne, son métier de steward de 1998 à 2005, sa révélation au Jamel Comedy Club en 2006 puis la comédie populaire et triomphante "Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?" en 2014 lui ont ouvert les portes du monde et de la notoriété. Dans son livre autobiographique "Je reviens de si loin" (éditions Philippe Rey) il revient avec précision sur ce parcours unique d'immigré. Lepetitjournal.com l'a rencontré au dernier étage du Terrass' Hotel dans le 18e arrondissement de Paris.


L'interview a été réalisée avant les attentats de Paris (ndlr)

lepetitjournal.com : Peut-on dire que votre livre est une psychothérapie autant qu'un partage ?
Frédéric Chau : Oui. J'ai voulu raconter mon histoire. J'ai découvert que mes parents étaient rescapés d'un génocide alors que j'étais persuadé jusqu'à l'âge de 24 ans qu'ils étaient venus pour des raisons économiques. En voyant le reportage de Rithy Pan S21, la machine de mort Khmère rouge, j'ai compris. Compris que mon pays avait une histoire, très lourde. J'ai posé des questions, vu la souffrance dans le regard de mes parents. Et fait une crise identitaire aussi parce que j'avais souffert de stigmatisations et moqueries dues à mes différences. J'ai voulu être plus blanc que blanc. Je ne voulais pas être considéré comme Chinois ou Asiatique. Alors que, en grandissant, je me suis finalement rendu compte que tout ce qui m'arrive de bien est dû à mes origines. Que je sois devenu steward, le Jamel Comedy Club, Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?? Il fallait que j'arrête d'aller à l'encontre de mes origines. J'ai fait des psychanalyses, vu des gens pour comprendre. Et ce bouquin est salutaire. Je me sens mieux.

Il n'a donc pas été écrit pour surfer sur le succès de Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ? (plus de 12 millions d'entrées, ndlr)
On a commencé à l'écrire il y a deux ans, donc on n'était pas là-dedans. Ce sujet a une importance, c'est fédérateur, comme le film. On est différent mais on peut vivre ensemble. Il est plus facile aujourd'hui de diviser que de réunir. Mon témoignage a sa place.

Aujourd'hui, comment vous considérez-vous ?
Quand j'étais gamin j'ai eu très vite une sorte de double personnalité. Un peu comme chez les expatriés sûrement. J'ai un héritage culturel, puis une vie ailleurs. Le palier était la frontière : à la maison la Chine, dehors la France. Dans notre communauté, on ne dit pas les choses, donc à long terme, cela crée des problèmes. Aujourd'hui, j'ai l'impression de pouvoir m'adapter à tout et d'être un citoyen de la Terre même si je n'aime pas trop cette expression.

Vous avez été steward pendant sept ans, avec beaucoup de voyages, de découvertes, des cultures différentes. Cela vous manque-t-il ?
Franchement, oui. C'était une parenthèse dans ma vie. J'étais dans ma bulle, dans les hôtels du monde entier, tous très luxueux. Je n'ai plus cette échappatoire au quotidien.

"Il n'y a pas de dates arrêtées pour le tournage de la suite de Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?"

La vie d'artiste n'en est donc pas un ?
J'adore ce métier, mais ce n'est pas pareil. Lorsque l'on vit de sa passion, on est complètement stimulé. Au départ, je ne voulais pas être acteur, je suis venu là-dedans pour combattre une timidité maladive, à 26 ans. Mais j'adorais déjà le cinéma, j'y allais 5 à 6 fois par semaine. La carte UGC est pour moi l'une des plus belles créations après Internet !

Dans votre livre, vous dites que le cinéma vous proposait beaucoup de rôles de « chinetoque de service », que vous aviez dit stop à cela?
J'ai conscience que je suis tributaire d'un physique mais comme dit Omar Sy : "je suis noir mais pas que?" Pareil pour moi. J'ai commencé avec ces rôles, mais j'ai dit stop à un moment. Dans Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?, je joue un Français d'origine asiatique. Des quatre gendres, je suis le plus en paix avec sa transmission.

Quand sortira la suite attendue de cet incroyable succès (plus de 12 millions d'entrées, ndlr) ?
Il y a une volonté très forte de la production. Mais nous avons tous des agendas très compliqués et il faut écrire le scénario. Il n'y a pas de dates arrêtées pour le tournage. Nous voulons le faire pour de bonnes raisons, pas seulement pour faire une suite.

C'est ce que disent toutes les personnes qui font des suites et elles sont souvent ratées?
Je suis d'accord. En France, il n'y a que deux suites qui ont cartonné : Les Bronzés et La Vérité si je mens !. Le deux est meilleur que le premier.

Ce film a-t-il vraiment changé votre vie ?
Carrément. Avant, on me disait "hey chinois", ou "hey Jamel", "Hey Jamel Comedy Club". Maintenant c'est "Hey M.Chau". C'est mon père que l'on appelle comme ça normalement ! Je sens plus de respect.

Dans les rôles proposés aussi finalement ou pas ?
Oui, il y a des choses différentes. J'ai refusé par exemple un premier rôle d'un mec qui s'appelle Benoît, architecte, une sorte de Very Bad Trip à Amsterdam. Mais je ne le sentais pas. Je m'écoute davantage aujourd'hui, je prends le temps de poser les choses, de savoir ce qui va me rendre heureux. Actuellement, je suis en tournage d'un film franco-chinois. Et j'en écris un, « Made In China », qui est une comédie sociale mettant en lumière la communauté chinoise à Paris. Ce long métrage détourne les clichés condescendantes et réducteurs que l'on peut véhiculer. Mais rien de politique là-dedans, je ne suis qu'un artiste.

"La France est un beau pays, l'un des rares à donner aux naturalisés la possibilité d'accéder à de hautes fonctions."

On parle beaucoup des migrants depuis quelques semaines. Que pensez-vous de ce sujet, en tant qu'artiste et en tant qu'homme ?
On a beaucoup vu cette image de l'enfant sur la plage à la rentrée. Je me dis que cela aurait pu être moi. À deux mois, j'ai failli crever. Mes parents ont vendu la bague de fiançailles pour me guérir. Mais je suis optimiste, je vois la mobilisation. En 1979, la France a accueilli 120 000 Cambodgiens. On ne peut pas faire pareil aujourd'hui, mais il faut faire ce qu'il est possible de faire.

Vous sentez-vous redevable de la France ?
Mes parents et moi oui. Car nous avons survécu. J'ai un frère, une s?ur, nous avons eu une scolarité, des aides sociales, l'accès à la culture? Mes parents sont issus d'une famille bourgeoise, ils avaient des domestiques là-bas, un chauffeur, parlaient cinq langues asiatiques. En France, mon papa travaillait pour subvenir aux besoins, avec des gens qui lui parlaient comme à un chien. Mais il n'a pas lâché.
La France est un beau pays, l'un des rares à donner aux naturalisés la possibilité d'accéder à de hautes fonctions, comme le disait Manuel Valls. Ce que font aussi les Etats-Unis.

Avec le recul, quel est le souvenir le plus marquant de votre vie de steward ?

Le premier, à Tokyo, en 1998. C'est la première fois que je voyais autant d'asiatiques autour de moi ! C'était une première démarche vers la réconciliation avec mes origines. J'avais également été halluciné par l'avance technologique qu'ils avaient, avec la visioconférence notamment. Un autre truc m'a marqué dans mon expérience chez Air France, c'est le continent africain. J'avais tellement d'a priori sur ce continent de par ce que l'on nous montre et dit à la télévision, dans les journaux : les maladies, les conditions de vie? Cela existe oui, mais j'ai découvert surtout des gens extrêmement humains, généreux. Plus globalement, le métier de steward m'a permis de me faire ma propre opinion des choses. Comme avec le Sras en Chine que tout le monde stigmatisait au point de dire qu'il ne fallait pas aller là-bas. Il ne faut pas tout prendre pour argent comptant.

Y-a-t-il un endroit que vous aimeriez découvrir aujourd'hui ?
Je suis allé à Copenhague l'année dernière, c'est incroyable. Il faudra que je retourne là-bas. C'est le pays où il fait le mieux vivre selon moi. Je suis en phase aux eux, ils mangent bio, font du sport, sont plutôt écolos. En juillet dernier, j'ai découvert la Birmanie aussi. Pendant un mois. Le Cambodge sera toujours ma plus belle découverte, mais la Birmanie vient tout de suite après. C'est magnifique et il y a évidemment des liens avec ma culture.

Jérémy Patrelle, www.lepetitjournal.com, lundi 23 novembre 2015

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