

Issu de la fameuse promotion Voltaire de l'ENA, Jean-Marie Cambacérès fut responsable, à partir de la fin des années 1970, des affaires asiatiques pour le Parti Socialiste. Ainsi assista-t-il aux grands bouleversements du Cambodge, dont il côtoya les grandes figures, au premier rang desquels Norodom Sihanouk. Dans Norodom Sihanouk, le roi insubmersible, biographie publiée aux éditions du Cherche-Midi, le diplomate français revient sur la dimension shakespearienne de la vie du monarque, sur les positions françaises prises à son égard, mais aussi sur des anecdotes peu connues. Entretien.
Lepetitjournal.com : Vous indiquez dans votre préface avoir entendu des "critiques sur Norodom Sihanouk relevant souvent de l'ignorance". Ce livre a-t-il été écrit après la mort de l'ancien roi, en réponse à ses détracteurs ?
Ce livre remonte à trois ou quatre années, et il devait paraître avant la mort de Norodom Sihanouk. Je me suis aperçu que souvent les détracteurs en question n'avaient qu'une partie de l'histoire. C'est vrai que quand on voit des bouts de période ou certaines actions seulement, on peut légitimement critiquer telle ou telle chose. Mais quand on a une vue d'ensemble, comme je l'ai eu depuis 1979, on s'aperçoit qu'il y a des constances dans les actions de Norodom Sihanouk : l'intégrité nationale, et la défense de l'indépendance du Cambodge. Si on sait ça, on peut alors comprendre les changements éventuels d'alliances politiques.
Vous avez interrogé Norodom Sihanouk sur des épisodes sensibles, comme la diffusion d'images montrant l'exécution d'opposants à la fin de 1966, pour laquelle il a été très critiqué. Vous rapportez alors sa réponse, assez étonnante?
D'abord, il m'a répondu que ce n'était pas des opposants politiques au sens classique du terme, mais des commandos de Khmers Serei faits pour tuer un tel ou un tel. Et comme il y a avait eu un attentat contre lui et sa famille? Quant au fait d'avoir filmé ces exécutions, je pensais qu'il me répondrait que c'était à titre d'exemple, mais au lieu de ça, il me raconte avoir vu un film avec Greta Garbo, sur Mata Hari, dont l'exécution au Château de Vincennes a été filmée par les Français. Norodom Sihanouk dit avoir voulu faire pareil. C'est une réponse en effet assez étonnante, presque une réponse de cinéaste?
Selon vous, Norodom Sihanouk a-t-il fait de la politique comme on fait du cinéma ? En choisissant les moments où il faut apparaître ou non au premier plan ?
Je ne crois pas qu'il faisait ses actions politiques en pensant au fait qu'il soit cinéaste. Par contre, qu'il ait mis en perspective sa vie en décidant qu'un jour il y aura tels moments forts, ça ce n'est pas impossible. Mitterrand faisait la même chose : il construisait lui-même l'image qu'il voulait donner aux générations. Mais j'ai remarqué qu'il y a souvent un paradoxe sur le personnage de Norodom Sihanouk. Quand il apparaissait à la télévision, souvent les étrangers le voyaient comme un comédien souriant alors qu'en fait, sa vie était une tragédie. Ces sourires lui ont permis de passer beaucoup de phases très difficiles - un sourire de survie en quelques sortes.
Vous qualifiez d'ailleurs à plusieurs reprises son existence de shakespearienne. Parce que la tragédie politique s'y mêle à la tragédie familiale ?
Quand Pol Pot est allé voir Mao Tsé Toung pour lui demander l'autorisation de faire fusiller tout la famille royale, en prenant pour exemple les révolutionnaires français de 1789 qui ont tué Louis XVI et Marie-Antoinette, ou les révolutionnaires de Moscou assassinant le Tsar et sa famille, Mao a dit qu'il voulait protéger Sihanouk, la Princesse Monique et leurs deux enfants. Il n'a dit que ça. A tort ou à raison, Pol Pot a compris que Mao ne protègerait pas le reste de la famille royale. Norodom Sihanouk ne savait pas pour cet entretien, et certains de ses enfants sont donc rentrés sans qu'il les en empêche : et ils ont disparu. Il me disait se réveiller la nuit, hanté par l'esprit des ses enfants, dont certains n'ont jamais été retrouvés. C'est pour ça que j'emploie le mot shakespearien, parce qu'il y a eu beaucoup de drames au sein de la famille.
Il y a aussi son fils Narindrapong (né de son mariage avec la princesse Monique), qui supportait les Khmers rouges et se dressait constamment contre lui?
Oui, ça aussi c'est très shakespearien. Et c'est aussi quelque chose qui l'a beaucoup hanté.

Cette rencontre était extraordinaire. François Mitterrand, alors Premier secrétaire du Parti socialiste, avait été invité par Deng Xiaoping. Avec Lionel Jospin (alors Secrétaire national au PS en charge des relations internationales, NDRL) on a planifié le voyage en Chine, puis en Corée du Nord : d'abord parce que Kim-Il-Sung voulait depuis longtemps inviter François Mitterrand. Et aussi parce que Norodom Sihanouk était à Pyonyang. C'était important, car François Mitterrand a expliqué lui-même les positions du Parti socialiste vis-à-vis du Cambodge. Et c'est exactement ce qu'il mettra en place dix ans plus tard avec Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères : un accord de paix, la résolution du Conseil de sécurité, l'intervention des troupes de l'ONU, des élections. Toujours avec Sihanouk au centre : c'était ce qu'on appelait à l'époque la "solution Sihanouk", qui était moquée par tout le monde, y compris par la Droite et le Parti communiste français. Mais on avait vu juste.
Vous avez épousé en 1992 la princesse Nanda Devi, fille du prince Chakrapong. Cette implication personnelle dans l'histoire familiale de Norodom Sihanouk n'a-t-elle pas fait obstacle à votre volonté d'objectivité ?
J'ai parlé très brièvement dans le livre de mon mariage avec la petite-fille de Norodom Sihanouk, et de mon divorce, par honnêteté envers les lecteurs. Mais ça ne change rien à mes analyses depuis 30 ans sur le roi Sihanouk. Je le connaissais depuis bien plus longtemps, et j'ai tellement été impliqué politiquement, avec François Mitterrand notamment, que ce mariage n'a rien changé. Je n'étais ni un courtisan ni un opposant. J'ai gardé une grande objectivité. Je n'ai pas cherché à faire plaisir aux uns et aux autres.
Ecrire cet ouvrage, dans la veine des "mémoires de diplomate", vous a-t-il donné envie d'en faire un autre ? Sur une autre figure politique par exemple ?
J'ai écrit ce livre non pas en tant que biographe, mais en tant que témoin actif, 30 années durant. Je n'ai donc pas vraiment envie de refaire une autre biographie. Par contre je vais travailler sur un livre qui s'appellera Les Voyages d'Etat de De Gaulle à François Hollande. A travers les voyages d'Etat, on voit des points très importants de la politique étrangère de la France. Je choisirai un ou deux voyages de De Gaulle, sûrement celui de 1966 au Cambodge, et celui au Québec où il a dit "Vive le Québec libre". Je prendrais aussi des exemples de Giscard d'Estaing, de Pompidou ? sûrement sa visite à Mao Tsé Toung, de Mitterrand bien sûr, que j'ai parfois accompagné. Et de François Hollande parce que maintenant ça commence.
Norodom Sihanouk, le roi insubmersible de Jean-Marie Cambacérès, éditions du Cherche-Midi.
En vente à la librairie Carnets d'Asie, au sein de l'Institut Français du Cambodge.
Propos recueillis par Céline Ngi













