

Le mercredi 30 mars 2016, Monsieur Jean-Claude Poimboeuf, Ambassadeur de France au Cambodge, a accepté de nous rencontrer dans le cadre d'une interview exclusive pour l'édition locale du site www.lepetitjournal.com/cambodge.
Pour commencer que pensez-vous de la reprise de l'édition locale du site Lepetitjournal.com ?
J'avais regretté l'interruption du site Lepetitjournal.com du Cambodge et je ne peux que me réjouir de la reprise de l'édition locale car vous êtes appréciés de la communauté française ici.
Pouvez-vous revenir sur l'historique de votre arrivée au Cambodge en tant qu'ambassadeur de France ?
Je suis arrivé en juin 2014 avec derrière moi un passé cambodgien lié au fait qu'à plusieurs étapes de ma carrière, et ceci dès le début lorsque je suis entré au ministère des affaires étrangères dans les années 1980, j'ai suivi le dossier cambodgien, assez complexe, parce que c'était alors un pays encore en guerre, la paix n'étant pas encore établie. Que ce soit à Paris où dans mes postes à l'étranger, à Pékin, à Bangkok, à Tokyo, j'ai suivi l'évolution du dossier. J'ai eu la chance de participer à la première conférence de Paris sur le Cambodge en 1989, qui a lancé le processus permettant ensuite deux ans plus tard de parvenir aux accords de paix d'octobre 1991, dont ce sera le 25ème anniversaire cette année. Ensuite, dans les années 1990, j'ai été en charge de la reprise de la coopération avec le Cambodge après les accords de Paris. J'ai aussi été responsable de l'Asie du Sud-Est au Quai d'Orsay au début des années 2000. J'avais donc ce bagage cambodgien qui fait que j'ai été très heureux lorsqu'il m'a été proposé de devenir Ambassadeur ici, car le pays et son histoire m'étaient familiers C'était une belle opportunité de venir et de travailler ici sur le terrain, dans un contexte qui avait bien sûr beaucoup évolué. Aujourd'hui, cela fait bientôt deux ans que je suis au Cambodge.
Comment se portent les relations entre le Cambodge et la France ?
Les relations franco-cambodgiennes sont des relations anciennes, amicales et de confiance. Je prendrai quelques exemples. En mai 2015, nous avons eu la visite de Madame Annick Girardin, alors secrétaire d'Etat en charge du Développement et de la Francophonie. Lors de cette visite, Mme Girardin elle a signé un nouvel accord de partenariat avec le Ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, qui fixe les grands axes de la relation de coopération et de partenariat entre le Cambodge et la France. À la fin de l'année 2015, en octobre, le Premier ministre cambodgien s'est rendu en visite officielle en France à l'invitation du Président de la République, Monsieur François Hollande. Ce fut l'occasion de signer un certain nombre d'accords, notamment des conventions de financement avec l'Agence Française du Développement. Auparavant, l'ancien Premier ministre, Jean-Marc Ayrault était venu ici pour les funérailles du Roi-père. François Fillon avait également effectué un déplacement au Cambodge pour la fin des travaux du temple Baphuon. Il y a ainsi régulièrement des responsables cambodgiens qui se rendent en France et qui sont reçus par leurs homologues. Nous avons ce dialogue étroit, confiant, continu, c'est un élément qui forme la toile de fond de nos relations, un peu particulière car liées à l'histoire entre nos deux pays.
La deuxième manifestation de la qualité de ces relations, c'est le bon développement de nos relations économiques, qui ont pris un essor assez remarquable au cours des dernières années. Si on s'en tient à l'année 2015, nos échanges ont connu un bond de plus de 40%, avec pour la première fois depuis quelques années, une augmentation de nos exportations et une augmentation encore plus importantes de nos importations en provenance du Cambodge, essentiellement de textiles, de chaussures et de riz. C'est une forme de contribution de la France au développement du Cambodge, car en ouvrant ainsi son marché, elle permet à l'industrie cambodgienne de trouver des débouchés, ce qui a un impact sur sa propre croissance économique. Nos relations économiques avec le Cambodge sont donc en progression mais nous avons des ambitions plus élevées et nous souhaitons faire davantage.
Le troisième point que j'aborderai concerne le dynamisme de la communauté française, car depuis plusieurs années, nous avons une croissance comprise entre 8 et 10% du nombre de Français qui s'enregistrent auprès de l'ambassade. Ceci se traduit presque mécaniquement par l'accroissement des effectifs du Lycée Français René-Descartes qui accueille près de mille élèves et l'a amené à conduire des travaux afin de pouvoir accueillir un plus grand nombre d'élèves , démontrant ainsi le dynamisme de cet établissement scolaire.
Quels sont les grands projets de coopération entre la France et le Cambodge pour les mois et années à venir ?
Concernant le chapitre économique, le groupe Vinci vient d'inaugurer les nouveaux terminaux de l'aéroport de Phnom Penh et de Siem Reap, représentant un investissement de cent millions de dollars et permettant d'augmenter très sensiblement les capacités de ses aéroports. C'est un témoignage de la présence économique française. Une banque française, la BRED, va bientôt s'implanter au Cambodge : ce sera la première banque occidentale à se réinstaller au Cambodge. C'est un signal positif attendu par notre communauté d'affaires et c'est toujours encourageant d'avoir une institution financière qui travaille « à la française » en utilisant des normes européennes. Il y a ensuite tous les projets suivis par l'Agence Française du Développement, dont les activités ont atteint un rythme de croisière important ici, avec cent millions d'euros d'engagements annuels et une concentration sur les secteurs productifs de l'économie cambodgienne. L'AFD finance ainsi l'accès à l'énergie, qui est un vrai besoin pour le Cambodge, les infrastructures routières rurales qui permettent d'écouler les productions agricoles, ou encore le soutien à la formation professionnelle car le renforcement du potentiel humain est un besoin important pour le pays. L'Agence Française du Développement finance aussi des centres de formation aux métiers du textile et du tourisme, qui sont des piliers importants de l'économie cambodgienne. Il y a également le soutien d?infrastructures critiques, comme pour l'approvisionnement en eau à Phnom Penh et à Siem Reap. Ce sont des projets qui vont marquer les mois et les années qui viennent et qui auront des effets très directs sur la population locale. Au Cambodge, l'eau du robinet atteint un niveau de qualité que peu de villes d'Asie du Sud-Est ont obtenu, ce qui constitue un résultat tout à fait remarquable.
La culture française a-t-elle la côte selon vous au Cambodge ?
Globalement, la culture française bénéficie d'une bonne image du fait de nos relations historiques notamment. Le pays est encore assez francophone, notamment au sein de ses élites et compte également un grand nombre d'écoliers et d'étudiants qui continuent à apprendre le français. Dans la sous-région, le Cambodge est le pays le plus francophone. Avec la langue française, il y a aussi des valeurs que nous véhiculons et qui sont bien perçues par le pays. Nous sommes dans une démarche ici qui consiste moins à diffuser nos produits culturels qu'à partager et accompagner les artistes et créateurs cambodgiens. Si vous suivez les activités de l'Institut Français du Cambodge, vous voyez que beaucoup de projets culturels que nous menons mettent en relation des artistes cambodgiens avec des artistes français, qu'il s'agisse de la photographie, de la peinture, des arts de rue. C'est une démarche qui rapproche et fait émerger une nouvelle génération d'artistes, dont certains ont acquis une reconnaissance internationale, comme nous avons pu le voir à Lille, lors de l'opération « Renaissance » organisée par le festival « Lille 3000». Une quinzaine d'artistes cambodgiens ont ainsi été exposés à l'Hospice Comtesse à Lille pendant pratiquement cinq mois avec également des spectables du cirque de Phare Ponleu . A travers cette démarche, nous souhaitons à la fois valoriser nos artistes et productions culturelles, mais aussi les créateurs cambodgiens afin de les aider à s'inscrire dans le paysage local et international. Cela nous paraît être l'approche la plus intéressante et la plus utile pour le Cambodge. Nous sommes également actifs dans ce que nous appelons le débat d'idées, avec une programmation assez riche de conférences à l'Institut Français du Cambodge. Dès que nous avons des personnalités, de passage ou vivant à Phnom Penh et qui ont quelque chose à apporter dans différents domaines, nous organisons des conférences. Nous l'avons fait récemment avec le journaliste Edwy Plenel, dont la conférence a été un grand succès public. Nous avons aussi célébré la semaine de la francophonie, avec une excellente mobilisation des autorités mais aussi des étudiants qui ont montré leur attachement à cette langue.
L'adoption au Cambodge : Pouvez-vous nous en dire plus à propos du maintien du moratoire sur les adoptions internationales au Cambodge ?
La situation n'a pas encore évolué dans un domaine encadré par la convention de la Haye que le Cambodge a signée. Le pays a encore un certain travail juridique à effectuer, afin d'offrir toutes les garanties nécessaires dans ce domaine très sensible qu'est l'adoption. La France, de même que les autres partenaires du Cambodge, estiment que les conditions ne sont pas encore tout à fait réunies, et le moratoire sur les adoptions internationales est donc toujours en vigueur. Nous devons disposer de toutes les garanties juridiques pour éviter toute dérive, dans l'intérêt des familles et des enfants.
COP 21 : La France va-t-elle soutenir le Cambodge pour atteindre les objectifs fixés lors de la conférence de Paris ?
Nous avons été très attentifs à la contribution nationale cambodgienne que nous avons suivie, analysée et que nous jugeons plutôt encourageante, voire ambitieuse pour certains objectifs . La France apportera son soutien notamment dans le cadre des nouveaux mécanismes comme le Fonds Vert, qui se sont mis en place et auxquels la France a versé plus d'un milliard d'euros de contribution. Nous souhaitons pour les années à venir, soutenir des projets qui permettront au Cambodge d'atteindre les objectifs qu'il s'est fixé en termes d'atténuation et d'adaptation. Il y a aussi des projets dans le domaine des énergies renouvelables, secteur suivi de près par les entreprises françaises. Nous sommes donc à l'écoute des autorités du pays afin de soutenir les projets, qui permettront de « verdir »l'économie cambodgienne. Je crois que cela offre de nouvelles perspectives à notre partenariat avec le Cambodge, un des pays les plus vulnérables aux conséquences du dérèglement climatique. Cela fait clairement partie de nos priorités.
Quelles seront les conséquences du remplacement des ministres des affaires étrangères français et cambodgien sur votre travail au quotidien ?
Les relations entre le Cambodge et la France ne dépendent pas uniquement des ministres en charge des Affaires étrangères, puisque, comme je vous le rappelais, nos relations sont inscrites dans une continuité historique très longue. Je note que notre nouveau Ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, connaît déjà le Cambodge puisqu'il est venu ici en 2013, lors des funérailles du Roi père et à cette occasion, il a effectué un séjour assez complet pendant lequel il a rencontré de nombreux acteurs locaux. Je me réjouis personnellement que mon Ministre ait pu approcher ce pays car cela ne peut être qu'un élément favorable au bon développement des relations entre nos deux pays.
Je note également qu' en sens inverse, un nouveau Ministre des Affaires étrangères Cambodgien Son Excellence Prak Sokhonn a été nommé. C'est d'ailleurs un ancien Ambassadeur du Cambodge à Paris qui connaît très bien la France tout comme son prédécesseur Son Excellence Hor Namhong. Nous passons d'un bon connaisseur de la France à un autre bon connaisseur de notre pays et avons donc toutes les garanties que le développement des bonnes relations entre nos deux pays se poursuive.
Comment voyez-vous le pays évoluer ?
Depuis que j'ai découvert le dossier cambodgien, dans les années 1980, les évolutions sont spectaculaires. C'est un pays qui a retrouvé la paix, avec une certaine stabilité et c'est un élément très important après tous les affres que ce pays a connus. Le Cambodge a en outre connu un développement économique et une réduction de la pauvreté, tout aussi spectaculaires. Le Cambodge fait partie des « bons élèves » en ce qui concerne l'atteinte des objectifs du millénaire du développment. Il lui reste bien sûr beaucoup de défis à relever, comme le déséquilibre entre la capitale et le milieu rural, que ce soit en termes de niveaux de vie ou d'infrastructures. La base économique reste également fragile car elle est dépendante de l'extérieur, des marchés à l'exportation, du tourisme, de la construction. Il faudra donc que le pays diversifie sa base économique. On voit aussi que le contexte politique reste complexe, avec des débats parfois assez vifs. Il faut donc consolider les institutions et apaiser le débat politique pour que le Cambodge continue à tirer le bénéfice de tous les progrès qu'il a connus depuis plus de vingt ans. C'est notre espoir et ce à quoi nous travaillons, nous Français en tant qu'amis du Cambodge. Nous souhaitons la stabilité politique, le développement économique, la réduction de la pauvreté et la bonne insertion du Cambodge dans son environnement régional, domaine qui a connu des des progrès importants. Quand j'ai découvert pour la première fois le dossier cambodgien, le pays était isolé. Aujourd'hui, il a des relations avec le monde entier et il est membre de l'ASEAN. Le pays a toujours des défis à relever mais ils ne sont plus de la même nature qu'il y a trente ans. Nous avons cet espoir que le Cambodge continue à progresser et c'est le sens de notre action ici.
Auriez-vous un mot à dire aux francophones qui nous lisent quotidiennement ?
Continuez à apprendre le Français, à vous intéresser à notre langue et à notre culture, à lire la presse francophone, suivez-nous sur Facebook et contribuez aussi aux débats. Je suis encouragé par le nombre de francophones que nous rencontrons ici dans différents segments de la société. C'est un des atouts du Cambodge. L'anglais est une langue essentielle, mais le français apporte une touche supplémentaire à l'identité cambodgienne. Nous encourageons d'ailleurs tous ceux qui souhaitent apprendre notre langue et disposons de bons outils comme l'Institut Français du Cambodge. Il y a aussi des filières francophones dont des classes bilingues dans des lycées d'élite à Phnom Penh et dans les provinces mais aussi dans les filières universitaires de droit, médecine, sciences économiques, sciences de l'ingénieur. Il y en a donc pour tous les goûts. Enfin, cette maîtrise de la langue offre la possibilité d'étudier en France, puisque nous avons actuellement entre cinq cents et six cents étudiants cambodgiens en France, certains d'entre eux bénéficiant d'une bourse française ou européenne. C'est un mouvement qu'il faut encourager. Je souhaite à ce titre rappeler que nous avons créés la plateforme « France Alumni », au mois de novembre 2015, qui permet d'offrir des services à nos anciens étudiants cambodgiens en France afin qu'ils puissent échanger entre eux.
Propos recueillis par Stéphane Hautefeuille le mercredi 30 mars 2016.
Institut Français du Cambodge :
http://institutfrancais-cambodge.com/
https://www.facebook.com/institutfrancais.ducambodge/?fref=ts
Lycée Français René-Descartes :
http://www.descartes-cambodge.com/
https://www.facebook.com/LFRDPP/?fref=ts
Agence Française du Développement :
Lille 3000 :
https://www.facebook.com/Lille3000-196028817082146/?fref=ts
Cirque Phare Ponleu :
https://www.facebook.com/phareponleuselpak/?fref=ts
Jennifer Hautefeuille (www.lepetitjournal.com/cambodge) lundi 4 avril 2016.













