

Le club Bokator Sor, qui vient d'ouvrir ses portes à Phnom Penh, entend attirer des jeunes pratiquants et asseoir ainsi la popularité de cet art martial, sans se soucier des polémiques qui entourent ses origines.
Photo © Céline Ngi
Samedi 19 janvier s'est tenue l'inauguration de l'école "Bokator Sor", près du marché O'Russei, sur les lieux-mêmes où le Khméro-américain San Kim Sean avait entamé son enseignement il y a quelques années, alors présenté comme "la résurrection du bokator", l'art martial traditionnel du Cambodge. Depuis, le maître à la personnalité ombrageuse s'est brouillé avec quelques uns de ses élèves, et est parti fonder une autre école en banlieue de Phnom Penh. Ce sont quelques-uns de ces anciens protégés qui se trouvent derrière cette réouverture, sur les lieux remis à neuf grâce au soutien de sponsors, comme le club de boxe khmère d'Andrésy en France.
Sur les tatamis d'entraînement, les membres et les élèves du club se succèdent pour des démonstrations des différentes formes du bokator ont été apportées (mains nues, bâton long, bâtons courts?). Les mouvements codifiés s'inspirent des formes de la nature et de la vie animale, une esthétique appuyée par l'invocation aux esprits, le tvay bangkun kru. Le tout dans une ambiance très jeune et bon enfant : les scènes d'autodéfense, où les agresseurs se font terrasser par une jeune adolescente ou un petit écolier sous les applaudissements, achèvent de conquérir le public.
"Le bokator propose des prises extrêmement nombreuses, et très efficaces", explique Derek Bidaut, 24 ans et "krama noir" de bokator. Après avoir pratiqué plusieurs années en France kung-fu et boxe khmère, le jeune homme s'est pris de passion pour cet art martial, qui correspondait aussi à un coup de c?ur pour le Cambodge, où il s'est installé pour combattre et officier comme instructeur. Koung, secrétaire général du club, souligne quant à lui qu'en dehors des aptitudes physiques, l'enseignement prodigué ici aux élèves tient compte de plusieurs valeurs tels que "le courage, la politesse, le service aux autres". Ce pratiquant expérimenté ? il a commencé en 2005 ? espère que le club permettra de faire perdurer, notamment auprès des jeunes, la popularité de ce sport ancré dans la culture khmère.
Polémique autour des origines du bokator : un clash pour rien ?
Mais le succès du bokator n'est pas allé sans âpre polémique. Certains contestent sa nature de "renouveau", y voyant une création de but en blanc de San Kim Sean, le maître khmer revenu des Etats-Unis après guerre. Jalousie ou griefs fondés ? On verse au dossier d'accusation sa fréquentation superficielle des détenteurs de la tradition des airs martiaux khmers avant guerre, alors qu'il aurait assimilé et enseigné par la suite aux Etats-Unis l'hapkido, un art martial coréen. Le bokator moderne serait ainsi une simple resucée de celui-ci, mise au goût khmer par ses soins. "Il s'est sans doute inspiré de l'hapkido pour la mise en forme, comme le passage des grades, etc., concède Derek. La pratique traditionnelle du bokator, telle qu'est pratiquée dans les provinces, ne se prêtait pas à l'enseignement moderne d'un art martial. Mais les prises, inspirées du cheval ou du tigre, se retrouvent bien dans les villages khmers." Lui-même dit avoir été à la rencontre de vieux maîtres dans les provinces, et assure de la réalité de cette filiation. Mais dans le petit monde des arts martiaux, d'autres, comme l'association Yutkrom Khom, se présente comme les vrais détenteurs de l'authentique tradition cambodgienne, et la bataille fait rage, encore aggravée par des querelles de personnes. Une obsession de l'origine dénoncée par Pierre-Yves Clais, conseiller de "Bokator Sor", qui souligne la vanité de cette prétention à l'étanchéité culturelle : "Tous les arts martiaux, y compris le kung-fu et le karaté, ont connu des emprunts et des échanges culturels avec d'autres."

Une polémique assez classique autour d'un objet patrimonial, mais amplifiée dans le cas du Cambodge par l'histoire heurtée du pays : la dernière rupture en date, les Khmers rouges, décima les détenteurs de la coutume, laissant du coup le champ libre à toutes les surenchères dans l'interprétation a posteriori. Sur les discussions internet de la diaspora cambodgienne, où grondent les débats sur les arts martiaux, on s'assure de la prééminence de sa pratique en se réclamant des armées d'Angkor, qui deviennent ainsi de véritables instructeurs d'arts martiaux avant la lettre : "L'art martial pratiqué par les soldats de Jayavarman VII", "un combat codifié par Jayavarman II"? Une véritable inflation chronologique qui s'étend jusqu'aux proto-khmers, il y a 2000 ans. Une quête de généalogie parfois batailleuse et encombrante, face à laquelle Pierre-Yves Clais réclame une trève, hissant le drapeau blanc sur les ceintures noires. Et de plaider pour une autre approche : "L'important est surtout de fournir aux jeunes Cambodgiens des modèles positifs, une ouverture aux autres, et les sortir de la consommation, de l'Iphone et la télé."
Samuel Bartholin et Céline Ngi (http://www.lepetitjournal.com/cambodge) Mardi 22 janvier 2013













