Bertrand Porte a accueilli Lepetitjournal.com dans l'atelier de conservation et de restauration de sculptures du Musée National du Cambodge. Spécialiste de la conservation des sculptures, il est le représentant de l'École Française d'Extrême Orient à Phnom Penh dans le cadre d'un partenariat avec le Musée National du Cambodge (MNC). Rencontre.
L'atelier, situé à l'extrémité sud du long corps de façade du musée, séparé du Palais par une rue fermée à la circulation, et à deux pas de l'Université Royale des Beaux-Arts (URBA), bénéficie d'un environnement apprécié des chercheurs et des étudiants. Les principales missions de cet atelier sont : la conservation et la restauration des sculptures du MNC, des musées et dépôts de provinces ; la formation à la conservation-restauration de sculptures ; la documentation, la recherche et l'aide à la recherche sur les collections ; le soutien et l'organisation d'expositions ; l'aide et la mise en place d'autres projets de conservation-restauration dans la région.
Chea Socheat est conservateur de sculptures au MNC et se penche plus spécialement sur la documentation des ?uvres et les recherches de terrain ; Khom Sreymom est davantage spécialisée dans la pratique de l'estampage. Ils reçoivent également des étudiants et des chercheurs tels que le Dr. Christian Fischer, de l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA) qui est géologue spécialiste des grès employés pour la statuaire dans la région ainsi que des sciences appliquées à la conservation et à la restauration.
Des sculptures?
Selon les cas, la restauration d'une statue peut demander beaucoup de temps : « Il faut parfois attendre des résultats d'examens, faire des recherches sur des pièces, des éléments égarés, mettre au point un protocole de restauration et réassembler les pièces », dit Bertrand Porte. C'est le cas d'une des statues que l'on aperçoit dans l'atelier, Kali, parèdre du dieu Siva sous son aspect terrible. La Déesse, figurée assise participait initialement au groupe sculpté de la danse de Siva (Gopura de la 1ère enceinte de Prasat Thom). Les éléments dispersés, très altérés et lacunaires ont été consolidés et remontés ces derniers mois.
Le piédestal, faisant corps avec les jambes croisées qui avait été dégagé en 2012 (mission archéologique à Koh Ker d'Eric Bourdonneau ? EFEO) et le bassin repéré l'année suivante, ont retrouvé le buste ainsi qu'une main tenant une tête, dans la collection du MNC depuis 1923. De longues opérations de désalinisations et de consolidations ont été nécessaires sur les éléments du piédestal restés longtemps à demi enfouis, à la merci de l'humidité et des sels solubles véhiculés par le guano de chauve-souris, avant de voir les parties rassemblées en juin 2017.
L'atelier a également recueilli des statues arrachées pendant les périodes de guerre civile aux temples de Koh Ker, l'ancienne capitale du début du 10e siècle, qui comme l'explique le représentant de l'EFEO, après la Thaïlande et l'Europe, se sont majoritairement retrouvées dans des collections importantes aux États-Unis. Le Metropolitan Museum of Art à New York a été le premier musée à en restituer. D'importants travaux de dérestauration, de conservation-restauration et d'installation sur les piédestaux d'origine, demeurés dans les décombres des temples, ont été et restent à accomplir pour certaines pièces plus dernièrement arrivées (une grande figure de Rama par exemple).
?aux estampages des inscriptions du Cambodge ancien
L'atelier s'est beaucoup attaché à la conservation des inscriptions lapidaires (seules archives du Cambodge ancien). Les travaux sont menés en liaison avec les chercheurs qui travaillent sur le vieux khmer et le sanskrit, notamment avec le programme CIK (Corpus des inscriptions khmères) de l'EFEO qui a mis en ligne dernièrement l'inventaire de ces inscriptions (epigraphia.efeo.fr/CIK)
Outre la restauration des épigraphes (stèles ou piédroits le plus souvent en grès ou en schiste), l'atelier effectue des estampages des inscriptions.
L'estampage est une technique qui consiste à appliquer de grandes feuilles de papier blanches et épaisses sur le texte gravé et que l'on tamponne avec une éponge humide pour qu'elle épouse toutes les anfractuosités de la pierre puis avec un tampon encreur. Ce procédé d'origine chinoise permet de reproduire les textes gravés qui apportent des éléments uniques sur l'histoire du Cambodge ancien. « Ce sont des textes élaborés qui servaient à marquer l'établissement d'un temple. Ils évoquent les rois, les commanditaires, les dons et offrandes effectués. Rédigés en sanskrit ou vieux khmer, ce sont les seules « archives » que nous ayons du Cambodge des périodes préangkoriennes et angkoriennes, qui datent l'installation d'images de divinités et nomment les dignitaires investis dans ces entreprises », explique Bertrand Porte.
Des présentations d'estampages sont actuellement en cours d'installation à plusieurs endroits, notamment dans la bibliothèque Hun Sen à l'Université Royale de la capitale. « Une bibliothèque est l'endroit idéal pour exposer des inscriptions anciennes », dit-il. Un piédroit en schiste très dégradé, appartenant à l'Université Royale de Phnom Penh, ne conservant plus que quelques lambeaux de pierres gravés (inv. K.78), a été installé dans la salle de lecture de la nouvelle bibliothèque de l'Université. La pierre est présentée à côté de la reproduction à l'échelle d'un estampage ancien conservé à l'EFEO à Paris sur lequel l'inscription est encore presque complète. Plusieurs autres estampages ont été installés dans les espaces de lectures, à l'entrée notamment, les deux grandes faces de la fameuse inscription sanskrite du Mébon oriental.
Dans le même esprit, un estampage de la stèle inscrite (inscription K.1003), originaire du même site qu'un taureau de Siva préangkorien en bronze conservé à la pagode d'argent (Palais Royal), a été accroché à proximité de l'exceptionnelle statue. L'estampage et sa notice apportent des informations, qui jusque-là faisait défaut, sur l'origine de ce remarquable taureau.
Des estampages sont en cours de mise en place au musée de site d'Angkor Borei (Takeo).
Toujours dans l'actualité 2017
Dans le cadre du centenaire du MNC (1917-1920/ 2017-2020) l'atelier avec la direction du MNC travaille à la mise en valeur d'?uvres et objets particulièrement significatifs dans l'histoire de la collection. Il s'agit de retenir, outre l'entrée de chef d'?uvres, des objets marquants ou même singuliers pour lesquels les sources documentaires (en particulier des photographies) illustrent la provenance, les circonstances de découverte ou encore la conservation. L'exposition pourrait en majeure partie s'insérer dans le parcours actuel et sera l'occasion de rappeler la mémoire de ceux, connus ou non, qui durant plus d'un siècle, ont contribué à la collection. Une attention particulière sera apportée à la nature des matériaux constitutifs des ?uvres.
L'atelier catalogue et numérise les fonds photographiques du MNC.
Cette année il se penche sur une collection de photographies de monastères du Cambodge réalisées autour de 1929 par G. Groslier (négatifs/verre et tirages anciens).
Rappelons qu'une exposition de photographies du MNC (G. Groslier 1927) est reprise actuellement à l'IFC, « Avec les danseuses royales du Cambodge », une exposition réalisée en 2011 au MNC avec l'EFEO.
Une année encore chargée de découvertes et de belles réalisations par des conservateurs-restaurateurs, archéologues et chercheurs passionnés !
Leïla Pelletier (www.lepetitjournal.com/cambodge) mercredi 5 juillet 2017













