Samedi 15 août 2020

L'écrivaine Ioana Nicolaie revient sur son expérience du confinement

Par Ioana Nicolaie | Publié le 15/06/2020 à 00:00 | Mis à jour le 15/06/2020 à 13:39
Photo : facebook / Ioana Nicolaie
Ioana Nicolaie pandémie témoignage

A l'heure où la troisième phase du déconfinement est engagée en Roumanie et un peu partout dans le monde, notre rédaction revient sur le témoignage de confinement de l'écrivaine roumaine Ioana Nicolaie :

 

 

Le Covid-19 a changé notre mode de vie, en nous plongeant dans une expérience tout à fait inédite. On nous a imposé subitement le confinement, sans nous laisser le temps de nous préparer, comme en temps de calamités, de tremblements de terre, d’inondations, etc. En quelques heures, nous avons été obligés de nous plier à de nouvelles règles, de nous mettre à faire des provisions, comme en temps de guerre, de nous réfugier dans un espace virtuel. La vie avait ralentit son rythme, cela restructurait les relations interhumaines.

 

Je me souviens quand je sortais de chez moi pour acheter des médicaments et, bien entendu, pour faire quelques courses. Je n’avais pas de masque, de toute façon ils étaient introuvables au début de la pandémie. Il n'y avait pas de gants. Les vendeurs, les pharmaciens n’en avaient pas non plus, juste quelques chanceux qui se vantaient d’en avoir. Pas davantage de gel antibactérien. Seul le soleil brillait, les mirabelliers étaient en fleurs, tout était devenu plus lent, totalement irréel. Je n’allumais la télé que très rarement et seulement en soirée. Pour le reste du temps, je me tenais informée à travers la presse, en suivant attentivement les actualités. Je souffrais aux côtés des Italiens et des Espagnols, je pensais aux tragédies qui se jouaient là-bas.

J’avais du mal à me concentrer, des dates butoirs, j’arrivais à répondre à quelques-unes seulement. J’avais le sentiment que, malgré tous mes efforts, j’entendais un bruit sourd comme une bande magnétique en train de s’enrouler sur une bobine de magnétophone. C’est quelque chose que je ressentais même quand je dormais, quand je lisais, en donnant des cours – je continuais à enseigner mais il a fallu que je m'adapte, que j'apprenne à me servir d’une plateforme en ligne –, tout en essayant de m’organiser au mieux. Vivre confinée cela n’a pas été une difficulté pour moi, je faisais partie de ceux qui le désiraient. Ce qui était difficile néanmoins, c’était cette sensation de bruit continu, inaudible.

Mon fils avait pris un coup de froid durant cette période, le surveiller a été une épreuve épuisante. J'avais peur qu’il n'ait de la fièvre ou d’autres symptômes. Je voulais des vacances, me disait-il, mais pas comme celles-ci, en aucun cas dans ces conditions. Ensuite, il me disait qu’il avait envie de retourner à l’école. Moi aussi j’y pensais, même s’il n’y avait qu’une semaine depuis le début de ce confinement, les projets me manquaient, j’ai dû mettre en sourdine celui de la Bibliothèque Melior (une donation d’à peu près 600 livres superbes devaient être livrés à Moșnița, Timișoara), d’autres événements auxquels je devais participer me manquaient également, sans parler de ceux que j’avais déjà enlevés de mon agenda. D’ailleurs, tout était dépourvu d’efficacité en cette période d'incertitudes : l’enseignement en ligne était artificiel, les élèves le vivaient comme une pression supplémentaire, je n’arrive pas encore à mesurer le bénéfice d’une telle méthode.

Que nous restait-il finalement ? La possibilité de communiquer? Jamais auparavant, dans une situation similaire, nous n’avions été si solidaires. Demander des nouvelles à nos parents, parler au téléphone, appeler nos amis. Lorsque nous en sortirons totalement, je ne doute pas que nous adopterons un tout autre pas. Nous serons dans doute plus conscients de nos vulnérabilités, de nos urgences ou des dangers de toutes sortes de poisons idéologiques.

 

 
Ioana Nicolaie est une écrivaine roumaine, auteure de plusieurs recueils de poésie (Poză retuşată, Nordul, Credinţa, Cenotaf, Autoimun – désigné comme Livre de l’Année par l’Union des Écrivains roumains, en 2013), une anthologie Lomografii, 3 romans (Cerul din burtă, O pasăre pe sîrmă, Pelinul negru –Prix pour une œuvre en prose de la revue Ateneu; désigné Livre de l’Année par ”Cititorul știe mai bine”, concours initié par Librăriile Cărturești, Cartea Reghinei, Prix Radio România Cultural 2020), et de livres pour enfants (Aventurile lui Arik, Arik și mercenarii, Ferbonia, Vertijia, Călătoria lui Medilo și Spionul Kme). Elle a été nommée à plusieurs reprises dans le cadre de prix nationaux et internationaux, le plus important étant Eastern European Literature Award. Ses livres ont été traduits en bulgare, serbe, suédois et allemand. Elle est présente dans 23 volumes de collectifs roumains et dans de nombreuses revues et anthologies étrangères. Elle est souvent invitée pour des lectures et des conférences nationales et internationales de littérature. Elle est membre de l’Union des Écrivains Roumains et du club PEN de Roumanie.

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Dan Burcea

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