CHRONIQUE CULTURE - Changer. Exercice de conservatisme

Par Lepetitjournal Bucarest | Publié le 15/02/2016 à 23:00 | Mis à jour le 08/02/2018 à 13:03

Le projet du ministère roumain de la Culture de modifier la loi visant la gestion des institutions culturelles a révélé des secrets de Polichinelle - l'inertie, le manque de vision, l'esprit de caste et les réflexes autoritaires de certains acteurs culturels proéminents, appelés néanmoins, à leur niveau, à réformer tout un système...

 Photo : www.trm.md

Nombre d'institutions culturelles publiques de Roumanie manquent d'efficience. Il ne faut pas être un spécialiste pour arriver à un tel constat, il suffit juste de regarder leur offre. Pourtant, rares sont les dirigeants de tels organismes qui s'acharnent contre le manque de moyens et les difficultés d'un système ossifié et truffé d'absurdités au nom d'un vrai programme esthétique ou bien ceux qui affichent une volonté de transformer leurs établissements en pôles de création et d'innovation, en phase avec les temps.

Certes, les gens qui pourraient faire évoluer les choses existent, mais souvent ils n'ont pas d'accès à ce type de poste. Selon la législation en vigueur, seuls les titulaires d'une maîtrise/licence dans le domaine d'activité de l'institution culturelle en question ont vocation à se présenter au concours pour le poste de directeur général de celle-ci. Suite à des consultations avec des experts, afin d'élargir cette base de recrutement et d'aligner tant bien que mal le système aux formations contemporaines, le ministère de la Culture a souhaité ouvrir la voie aux titulaires de masters ou de doctorats dans le domaine d'activité d'un poste de manager culturel public, avec au moins trois ans d'expérience dans le même secteur.

"Horreur, malheur !", comme susurrait jadis le Grand Orchestre du Splendide. De même, une partie de l'establishment théâtral local est sortie défendre la culture roumaine face aux cohortes "d'ingénieurs", protégés politiques et autres malvenus qui se seraient déjà mis en branle pour s'emparer de ses rênes et, à terme, la "détruire". Dans des prises de position publiques ou des lettres ouvertes d'indignés, le ministre de la Culture, Vlad Alexandrescu, fut accusé par certains artistes des planches d'avoir un "quotient d'intelligence en dessous de la normale" pour avoir proposé un tel changement, puis a été renvoyé à sa place de "prof de français". Fer de lance de cette contestation, Ion Caramitru, directeur du Théâtre national de Bucarest et président de l'Union théâtrale de Roumanie (UNITER), le principal organisme associatif de professionnels de la scène.

Si, d'une certaine manière, elle peut prêter à sourire, la situation met en évidence plusieurs aspects fâcheux, voire très graves, relevant des convictions intimes d'une partie des responsables et des acteurs culturels roumains.

Une vision passéiste

La culture serait un monument, subissant constamment des attaques de la part de profanes et de malvenus souhaitant la déstructurer ; si elle est orientée vers le public, la culture n'est pas moins l'apanage d'un groupe d'initiés, plutôt fermé, les deuxième et troisième cycles d'études universitaires n'étant pas une clé d'entrée dans ce sérail ; la culture véritable est le terrain d'organismes publics, le secteur indépendant étant envisagé par les professionnels mainstream comme un rassemblement de "chômeurs" à l'affût d'un CDI, bien au chaud, dans le public.

Une vue limitée

En brandissant la menace de l'asservissement de la culture au politique, les contestataires semblent ignorer, d'une part, que la législation en place n'empêche pas ce phénomène, loin de là, et, d'autre part, qu'il existe tout de même, une présomption d'innocence et de compétence. 

Un déficit démocratique

Les experts du secteur théâtral qui se sont prononcés, arguments à l'appui, en faveur du changement législatif proposé par le ministère de la Culture, ont été rappelés aux ordres par l'UNITER, dans une démarche qui n'était pas sans rappeler les exercices imposés d'autocritique du temps du régime communiste.

Détail important

En dehors d'une partie de la branche théâtrale roumaine, très peu de critiques de cette réforme législative se sont faites entendre depuis les autres domaines culturels. Le ministère a, entre temps, retiré sa proposition et invité les protestataires à rejoindre un groupe élargi de réflexion pour la remettre en page.

Une chose est sûre. Si une telle limitation avait existé en Suisse, la chronique d'il y a un mois sur les Enfants de Transylvanie n'aurait pas été écrite, parce que ce spectacle n'aurait pas existé. Son auteur et metteur en scène, Fabrice Melquiot, un des dramaturges francophones stars du moment, mais qui n'a pas d'études universitaires dans le théâtre, n'aurait pas eu le droit de diriger le Théâtre Am Stram Gram de Genève (producteur du spectacle), qui ne serait pas devenu le fameux Centre international de création et d'innovation théâtrale qu'il est à ce jour.

Andrei Popov, journaliste culturel à la rédaction francophone de Radio roumaine internationale (www.lepetitjournal.com/Bucarest) Mardi 16 février 2016

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