Mercredi 27 janvier 2021

Sudharak Olve : Photographier les mains souillées de Bombay

Par Justine Braive | Publié le 27/11/2020 à 01:02 | Mis à jour le 27/11/2020 à 10:41
Photo : Photographie tirée de la série "À la recherche de la dignité et de la justice". Un "scavenger" employé par la municipalité de Bombay nettoie les égouts de la ville. © SUDHARAK OLWE
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En septembre 2020, le gouvernement indien a déposé un projet de loi intitulé « The Prohibition of Employment as Manual Scavengers and their Rehabilitation (Amendment) Bill, 2020 » dans le but de durcir l’interdiction du nettoyage à la main. Ce projet de loi propose notamment de mécaniser complètement le nettoyage des égouts qui, pour l'heure, est effectué manuellement et exclusivement par des dalits (intouchables).

L’Inde compte sur ses soldats du Swachh Bharat (NDLR : littéralement « Inde propre », mission lancée par le premier ministre indien Narendra Modi en 2014) pour nettoyer sans aucune protection les tuyaux souterrains, les égouts et les fosses septiques du pays.

En septembre 2018, le journal anglophone Indian Express titrait qu’une personne décédait tous les 5 jours en effectuant ce travail, noyée ou asphyxiée par des gaz toxiques.

En 2020, l'épidémie de Covid-19 a envoyé ces soldats au front plus que jamais.

 

Ancien photographe des stars de Bollywood, Sudharak Olwe consacre désormais son travail aux plus démunis. A la fin des années 90, il commence à photographier les « scavengers » de Bombay qui nettoient latrines et égouts à mains nues, parfois au péril de leur vie. Cette pratique a pourtant été officiellement interdite en 1993. Mais dans les faits, rien n’a changé. 

 

lepetitjournal.com Bombay : Vous avez débuté votre carrière de photographe au milieu des paillettes de Bollywood. Vous dédiez désormais l’ensemble de votre travail aux populations marginalisées. Comment s’est opérée cette transition ?

Sudharak Olwe : J’ai débuté ma carrière en tant que photographe de stars pour le Bombay Times (NDLR : supplément du Times of India, un des principaux journaux anglophones du pays). J’allais dans les plus grandes soirées de Bombay pour les photographier. Ce n’était pas ma tasse de thé mais mon gagne-pain pour nourrir ma famille. Et puis, c’était intéressant d’un point de vue sociologique, d’approcher cet univers et de constater à quel point ils vivent dans une bulle. Je voulais m’établir comme photographe et pour être reconnu, travailler avec « l’élite » était essentiel.

Un jour, un « scavenger » est venu au journal pour me parler de ses difficultés. Il souhaitait que je vienne les photographier pour alerter les autorités sur leurs conditions de travail. Je lui ai dit « d’accord, un jour, je viendrai ». Ce jour est arrivé 8 mois plus tard. C’était en 1999.

 

Pouvez-vous me décrire cette rencontre ?

C’était d’abord une rencontre, effectivement. J’ai passé beaucoup de temps à discuter avec les « scavengers », rencontrer leurs familles, voir où ils habitaient. Plus d’une année ! Il fallait que j’établisse une relation de confiance car je savais qu’ils n’oseraient pas dire « non » si je leur demandais de les photographier. Ils manquent de confiance en eux pour s’opposer à quoique ce soit malheureusement. Ils ont toujours été habitués à faire ce qu’on exigeait d’eux, du fait de leur intouchabilité.

 

La majorité des « scavengers » sont-ils des dalits, anciennement appelés intouchables ?

Ils sont tous dalits, pas seulement une majorité. A Bombay, la plupart d’entre eux viennent de la sous-caste des Mahars, à laquelle appartenait Bhimrao Ramji Ambedkar (NDLR : leader historique des intouchables et père de la Constitution indienne). Ils sont quasiment tous bouddhistes mais cela ne change rien dans les faits. La fonction qu’ils occupent rappelle à elle seule à quelle caste ils appartiennent. (NDLR : la conversion d'Ambedkar et de plusieurs milliers d’autres intouchables au bouddhisme déclencha d'autres conversions en masse partout en Inde. De cette façon des milliers d'intouchables tentaient de se libérer de l'oppression du système des castes hindou).

 

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Sudharak Olwe, chez lui, posant devant une photographie de Bhimrao Ramji Ambedkar, leader historique des intouchables et père de la Constitution indienne 

 

Comment ont-ils réagi lorsque vous leur avez ensuite demandé si vous pouviez les photographier ?

Ils étaient plutôt sceptiques. Ils me demandaient : « pourquoi perds-tu du temps et de l’argent, cela ne sert à rien ».

 

Effectivement, comment faisiez-vous financièrement ?

Je continuais mon travail de photographe dans le monde du show-biz. Je jonglais entre la maison Ambani (NDLR : tour privée de 27 étages appartenant au milliardaire Mukesh Ambani) et les canalisations de Bombay. De retour à la maison, ce n’était pas évident de digérer ce grand-écart.

 

Vous êtes également dalit, vous sentiez-vous concerné par la cause des « scavengers » ?

Je viens de la même communauté, celle des Mahars mais je n’appartiens pas à la caste des « scavengers ». Je viens d’une famille de fermiers qui ont quitté leur village sous les conseils d’Ambedkar. Ce dernier croyait au pouvoir des villes pour échapper au poids des castes, contrairement à Gandhi qui militait pour une Inde rurale.

Même si je n’appartiens pas à la communauté des « scavengers », j’ai toujours eu une sensibilité pour les plus marginalisés mais c’était plus ou moins conscient.

 

Pensez-vous que le système des castes perdure en milieu rural ?

Oui, malheureusement. A titre d’exemple, je connais un intouchable très riche, multimillionnaire, qui n’a pas été autorisé à construire une maison dans son village du Gujarat.

 

Lorsque vous avez étudié la photographie, imaginiez-vous ce médium comme une arme politique ?

Non, j’ai d’abord suivi des études d’ingénieur avant de me diriger vers les Beaux-Arts. C’est sous les conseils d’un professeur que j’ai débuté la photographie. Mais à l'époque, je souhaitais d’abord nourrir ma famille.

 

Photographier est donc devenue une arme politique avec votre premier travail sur les « scavengers ». Pourquoi avoir choisi l’esthétique noir et blanc ?

Il s’agit d’un sujet qui traite du pur et de l’impur. Cette population est considérée comme impure. Or, dans la religion hindoue, le noir est considéré comme impur et le blanc comme pur.

 

Quels photographes vont ont inspiré ?

J’aime beaucoup le travail de Sebastiao Salgado.

 

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Photographie tirée de la série "À la recherche de la dignité et de la justice" © SUDHARAK OLWE

 

Vous avez concentré votre travail sur les « scavengers » employés par la municipalité de Bombay (BMC). Cette dernière se défend en affirmant qu’elle n’emploie aucun « scavenger » et préfère utiliser le terme de « conservancy workers ». Qu’en pensez-vous ?

Il s’agit d’un mensonge. La municipalité de Bombay emploie officiellement 40 000 « conservancy workers » (NDLR : balayeurs) mais en réalité, la plupart utilisent leurs mains pour nettoyer les latrines et les égouts.  Il n’y a pas de recrutement officiel, ni d’annonce, ni d’entretien d’embauche. Ce sont avant tout des histoires de famille. Lors du décès du père de famille « scavenger », la femme reprend son poste et ensuite le fils.

En outre, lorsque la municipalité a besoin de renfort, elle passe par des intermédiaires privés qui lui fournissent des travailleurs. Avec un accroissement des détritus qui va de pair avec l’augmentation de la population, cette pratique est courante. En 2004, la ville générait 7 800 tonnes de déchets par jour, en 2017, plus de 9 000 tonnes par jour. Ces équipes de renfort sont littéralement exploitées et ne bénéficient d’aucune protection. Lorsque des décès surviennent, la municipalité se dédouane en disant qu’elle n’est pas l’employeur.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre travail sur les « scavengers » ?

J’ai été très touché par la disparition d’un jeune garçon de 11 ans qui appartenait à cette communauté. Il venait prendre des cours à l’école de photographie que j’avais créée. Un jour, il n’est pas venu en classe. J’ai appris qu’il était décédé d’une diarrhée. Mourir de cette manière à Bombay m’a terriblement choqué.

 

Pensez-vous que votre travail a un impact ?

Il a permis d’éveiller les consciences. Il a également pu être utilisé comme preuve devant les tribunaux qui ne disposaient d’aucun contenu de la sorte auparavant.

Il est plus délicat maintenant pour les gens d’ignorer leur existence.

 

Vous vous êtes intéressé par la suite à d’autres populations marginalisées dont les prostituées de Kamathipura, les fermiers en détresse. Continuez-vous à photographier les « scavengers » ? 

J’ai pris quelques nouvelles photographies en 2018. Malheureusement, rien n’a vraiment changé.

Entre la première série de 1999 et aujourd’hui, j’ai également participé à des expositions, à une conférence TedX sur le sujet. Et puis, je continue également à me rendre très souvent sur place, non plus comme photographe mais dans le but de trouver des solutions.

 

Qu’avez-vous envie de répondre au premier ministre Narendra Modi qui a écrit dans son livre « Karmayog » que le « manual scavenging » était une « expérience spirituelle » ?

Il devrait faire ce travail tous les jours.

 

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Photographie tirée de la série "À la recherche de la dignité et de la justice" © SUDHARAK OLWE 

 

Pour consulter le travail de Sudharak Olwe, se rendre sur son site.

 

 

Justine Braive

Justine Braive

Après avoir exercé 4 années en tant qu'avocate, Justine décide de s'installer en Inde en 2018 et suit des études de journalisme à Bombay. Elle collabore pour le journal anglophone Free press, la Nouvelle Revue de l'Inde ainsi que le Petit Journal.
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