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Raconte-moi une histoire : l'Inde vue par ses anciens

Par Justine Braive | Publié le 19/06/2019 à 00:45 | Mis à jour le 19/06/2019 à 11:04
Photo : Credit : Instagram citizensarchiveofindia
Malvika Bhatia generation 1947 CAI

Malvika Bhatia aime qu’on lui raconte des histoires. Enfant, elle écoutait avec passion les récits narrés par ses nombreux oncles, tantes et cousins. Depuis, elle est devenue historienne. Alors, quand Rohan Parikh lui a proposé de rejoindre le projet de "the Citizens Archive of India" (CAI) et plus spécifiquement celui appelé "Génération 1947", elle n’a pas hésité. Rencontre.

 

 

Malvika Bhatia generation 1947
Malvika Bhatia

 

lepetitjournal.com Bombay : En quoi consiste le projet "Génération 1947" ? Est-il en lien avec la Partition ? 

Malvika Bhatia : Avec "Génération 1947", nous visons une chose simple. Trouver le plus grand nombre de personnes nées avant 1947 qui ont une histoire à raconter. C’est la seule génération à avoir vu naître l’Inde. 

L'objectif du projet va bien au-delà du climat politique du moment. Les personnes que l’on rencontre nous font part de leur vie personnelle. Ils nous décrivent leur époque, leurs façons de vivre et les évolutions qu’ils ont constatées depuis 1947. Cela nous permet d’appréhender des sujets sensibles tels que le système des castes ou la place de la femme mais également de connaître le genre de programme TV qu’ils regardaient. 

Environ 30% des histoires que l’on récolte sont effectivement en lien avec la Partition, mais nous ne souhaitons pas nous limiter à ce sujet. 

 

Vous avez étudié l’histoire à l’université, travaillé dans de nombreux musées, contribué à l’élaboration d’audio-guides. Qu’est-ce qui vous a amenée à suivre ce projet ?

Je n’ai jamais imaginé que j’allais m’orienter vers ce que l’on appelle l’"oral history" (pratique d’interviewer des témoins qui ont participé à des événements du passé pour des fins de reconstruction historique, ndlr).

J’ai rencontré Rohan Parikh, le fondateur de "the Citizens Archive of India" qui a débuté ce projet via le CSR (Corporate social responsibility, RSE en français, ndlr) de son entreprise. Il a été très inspiré par "the Citizens archive of Pakistan" mené il y a une dizaine d’années par son amie Sharmeen Obaid-Chinoy, réalisatrice de documentaires. Cette dernière lui a suggéré de monter un projet similaire en Inde. Et c’est ainsi qu’en 2016 est né "the Citizens Archive of India". 

 

La génération témoin de l’indépendance a en moyenne 90 ans, le temps presse ?

Le temps nous est effectivement compté si l’on veut éviter que leurs histoires ne meurent avec eux. 

 

Comment rentrez-vous en contact avec cette génération ?

Par le bouche à oreille principalement. J’ai débuté avec les membres de ma famille qui sont très nombreux. La presse nous a également beaucoup aidés ainsi que les réseaux sociaux.

 

Que cherchez-vous à obtenir ?

Surtout rien. Si l’on vient avec une idée en tête, on passe à côté de certains récits. Bien sûr, nous avons quelques questions classiques, mais nous n’arrivons pas questionnaire en main. 

Par exemple, une femme nous a raconté comment se déroulait le passage aux toilettes des membres de sa famille.  A l’époque, elle vivait dans un petit village du Rajasthan et sa maison n’était pas équipée de toilettes. Se rendre aux toilettes était toute une organisation et il fallait respecter la hiérarchie familiale. Ainsi, elle devait se rendre aux champs dans un ordre précis : après sa belle-mère, la sœur de sa belle-mère, ses belles-sœurs. Elle nous a également décrit la façon dont elle se lavait les cheveux, le shampoing n’existant pas à l’époque. Ce genre de récit ne peut pas être lu dans les livres d’Histoire. 

 

Combien de témoignages avez-vous pu récolter ?

En deux ans, nous avons récolté 190 histoires, toutes fascinantes. 

 

Constatez-vous des points communs entre toutes ces histoires ? 

Il y a deux groupes d’individus. Ceux pour qui l’Indépendance a été un bouleversement et ceux pour qui cet évènement n’a eu aucun impact. J’ai eu le témoignage d’une personne qui, alors qu’elle fêtait l’indépendance dans la rue en famille, a croisé un mendiant. Ce dernier lui a alors dit : "C’est votre Indépendance, cela ne changera rien à ma vie". De même, pour certains villageois, ce moment n’a eu que très peu d’impact, les Britanniques n’y ayant jamais mis les pieds. 

 

Vous avez troqué les manuels d’Histoire pour les récits oraux. Qu’est-ce cela vous apporte ?

On n’étudie jamais les histoires d’hommes ordinaires. Chaque entretien est donc une révélation pour moi. Je garde en mémoire les descriptions des rues vides de Bombay le dimanche matin alors que les premières télévisions diffusaient les émissions des deux grandes épopées de la mythologie hindoue, Le Mahabharata et Le Ramayana. Ou encore les descriptions des volets fermés pour écouter discrètement Subhas Chandra Bose (homme politique ayant lutté pour l’indépendance, ndlr) à la radio, bravant ainsi l’interdiction des Britanniques. 

En outre, il m’était difficile de me rattacher à la période pré-indépendance. Cela est devenu bien plus concret lorsque j’ai pu entrer personnellement en contact avec cette génération. Cela m’a permis également de prendre conscience que certains termes employés par l’Histoire pouvaient avoir une autre résonance. J’ai ainsi fait la connaissance d’une personne qui était dans la « Royal Indian Navy mutiny » (En février 1946, les marins de la flotte de Bombay se soulevèrent. Tout comme le reste de l'armée d'Inde, la marine était dirigée par des officiers britanniques, mais composée d'Indiens, ndlr). Il était surpris que j’emploie le terme de "mutinerie" bien que ce soit le terme officiel retenu dans les livres d’Histoire. Il m’a dit : "Pourquoi vous appelez ça "mutinerie" ? Ce terme est impropre. C’était notre combat en tant qu’Indiens pour l’indépendance de notre pays. Ce n’était en rien une mutinerie."

Enfin, lorsqu’une personne vous raconte son histoire, cela fait de vous quelqu’un de plus empathique. J’ai été très sensible aux histoires de castes qui m’ont été contées. Certes, j’en connais les ressorts, mais je n’y ai jamais été véritablement exposée, habitant dans le sud de Bombay, quartier privilégié. 

 

Une histoire qui vous a particulièrement marquée ?

Il y en a tellement, il est difficile de choisir. Mithoo Coorlawala, femme de 102 ans aujourd’hui, m’a touchée. Elle s’est rendue, plus de 60 ans après ses études à l’université de Cambridge, à la cérémonie de remise de diplôme. A l’époque, les femmes pouvaient étudier, mais ne pouvaient pas être diplômées. 

 

Malvika Bhatia generation 1947
Mithoo Coorlawala à Cambridge pour recevoir son diplôme

 

J’ai beaucoup d’admiration également pour Raviprabha Burman, âgée aujourd’hui de 92 ans. Elle a grandi dans une petite ville de Mathura dans l’Uttar Pradesh dans un environnement très conservateur. A cette époque, les femmes devaient se cacher le visage et bien évidemment, n’étaient pas autorisées à poursuivre des études. Tous les membres de sa communauté se sont opposés à ce qu’elle étudie, la menaçant de la rejeter. Sa mère, très courageuse, a soutenu sa fille. Lorsqu’elle s’est mariée, sa belle-famille alors très peu éduquée, l’a laissée également s’inscrire à l’Université de Bénarès pour étudier un master de littérature sanskrit. Et pourtant, cela signifiait pour la belle-famille la prise en charge de son nouveau-né pendant une année, le temps qu’elle finisse son cursus.

 

Malvika Bhatia generation 1947
Cliquez ici pour voir la video de Raviprabha Burman

 

Comment restituez-vous ces témoignages ?

Nous utilisions principalement le support vidéo. Cela nous permet de capter au plus près les émotions et les expressions des personnes que nous rencontrons. Il nous faut d’abord établir une relation de confiance. Le respect est le mot d’ordre dès lors que nous abordons leurs vies personnelles et avons accès à leur intimité. Il nous arrive de les voir à plusieurs reprises. De ces multiples rencontres, des amitiés sont nées. 

En outre, nous conservons sous forme numérique divers documents tels que des lettres, des journaux, des documents, des images personnelles, des images historiques et d’autres souvenirs de cette période.

 

Une lecture que vous souhaitez recommander concernant cette période ?

Remnants of a separation de Aanchal Malhotra qui revisite la Partition à travers les objets qui ont été ballotés de part et d’autres de la frontière.

Pour en savoir plus sur le projet "The Citizens Archive of India", consulter le site internet du CAI.

 

 

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Justine Braive

Justine Braive

Après avoir exercé 4 années en tant qu'avocate, Justine décide de s'installer en Inde en 2018 et suit des études de journalisme à Bombay. Elle collabore pour le journal anglophone Free press, la Nouvelle Revue de l'Inde ainsi que le Petit Journal.
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