Mardi 4 août 2020

Le miroir aux alouettes des zones industrielles du Kachin

Par Julia Guinamard | Publié le 15/07/2020 à 23:00 | Mis à jour le 16/07/2020 à 11:00
Photo : Une image satellite montrant clairement le camp des travailleurs chinois de la zone industrielle de Namjin
miroir aux alouettes

« Parmi ceux qui ont perdu la vie hier, la plupart étaient des ramasseurs de jade illégaux […] ce qui signifie que beaucoup de nos citoyens ne trouvent pas d'emploi légalement », a déclaré Daw Aung San Suu Kyi début juillet suite à la mort d’au moins 170 mineurs dans une des mines de Hpakant, dans l’état de Kachin. Et en effet, pour ceux qui peinent à trouver un emploi, aller chercher des pierres de jade au risque de leur vie est paradoxalement une question de survie. Dans la logique de la conseillère d’état, augmenter l’activité économique dans le Kachin pour proposer plus de travail pourrait donc éviter de nouvelles tragédies. L’idée mérite indéniablement qu’on lui porte intérêt, même si la déclaration a fait sourciller les militants qui défendent les droits des mineurs, militants qui réclament plutôt un renforcement des lois et surtout leur application. Et justement, pour aller dans le sens de la dirigeante de fait du pays, des projets de zones industrielles sont en cours dans l’état de Kachin. Trois zones sont en construction dans le cadre de ce qu’il est devenu commun d’appeler « les nouvelles routes de la soie ». Des projets chinois donc, dont l’un a particulièrement attiré l’attention de plusieurs médias, birmans comme internationaux.

À une vingtaine de kilomètres de Myitkyina, la capitale du Kachin, l’entreprise chinoise Yunnan Tengchong Heng Yong Investment Company (YTHIC), en collaboration avec l’entreprise birmane Kachin State Economic Development Public (KSEDP), est en train de construire un parc industriel de 19 km2 sur le site de Namjin. Le projet est situé auprès des tronçons rénovés de l’ancienne route de Ledo, qui relie la région indienne de l’Assam et la province chinoise du Yunnan en passant par la Birmanie. Cette localisation est donc hautement stratégique.

 

Des drones, mais pas d’information

Officiellement, le projet prévoit 500 usines, 5 000 bâtiments et devrait déboucher sur la création d’environ 5 000 emplois. L’investissement s’élève à environ 350 millions d’euros et les deux entreprises disposent d’une exclusivité de 15 ans d’exploitation. Ce parc industriel ambitionne de couvrir de multiples activités : technologie agricole, élevage, sylviculture, artisanat, biomédecine, tourisme ou encore transport de marchandises. Un projet en parfait accord avec la vision de Daw Aung San Suu Kyi pour apporter du travail dans la région. En outre, l’état kachin travaille avec un cabinet d’avocats de Singapour pour s’assurer que le contrat n’aille pas à l’encontre de sa souveraineté et de ses intérêts économiques, Sur le papier, tout va donc très bien.

Malheureusement, dans la pratique, le rose se noircit quelque peu. D’abord, pour l’instant la construction de la zone industrielle est réalisée par des travailleurs chinois emmenés spécialement pour cela. Autant pour l’emploi local ! Ensuite, dès le début du projet, les habitants de la région en ont été tenus à l’écart. Ainsi, rapporte le journal Myanmar Now, « en 2018 les villageois de Namjin ont remarqué des drones autour des chez eux. Surpris, ils apprendront plus tard, et à leurs dépens, que ces caméras exécutaient un repérage pour la création la zone industrielle ». Ni les populations locales ni les administrateurs du village n’ont été informés correctement, sans doute afin d’éviter une résistance locale.

 

La propriété foncière, un casse-tête birman

« Les travailleurs chinois de l'entreprise ont défriché certaines parties du site sans consulter les propriétaires. Ils sont entrés sur nos terres pour les mesurer sans nous le demander », expliquait en avril 2019 le propriétaire d’un terrain de 2,4 ha. Propriétaires, ou supposés l’être… Car bien souvent en Birmanie, les occupants ou les exploitants du sol sont dans l’incapacité de fournir des titres de propriété officiels valides, faute qui d’un cadastre à jour, qui de titres de propriété jamais enregistrés devant les autorités compétentes et ce depuis plusieurs générations, qui dans l’ignorance que ses papiers n’ont pas été enregistrés auprès de la bonne administration, ou encore l’un des nombreux autres cas qui font que les disputes foncières embouteillent aujourd’hui les tribunaux de toute la Birmanie, et pas seulement dans le Kachin, et pas seulement avec des Chinois !

Or, par le biais de la loi sur les terres vacantes, en jachères ou vierges, le gouvernement peut disposer à sa guise des terrains selon certaines conditions. C’est ce qu’il s’est passé semble-t-il et le ministre régional de la Planification et des Finances a déclaré en novembre 2019 que six personnes, pas plus, recevront une indemnisation, sans d’ailleurs préciser laquelle. Quant aux quelque 80 exploitants qui protestaient contre ce qu’ils perçoivent comme une accaparation, ils iront contribuer aux embouteillages judiciaires puisqu’ils seront poursuivis en justice pour intrusion sur les terrains... qu'ils exploitaient jusque là !

 

« Je n'ai pas d'espoir. J'ai juste peur »

« La principale préoccupation des habitants est qu'ils vont perdre leurs terres sans rien savoir », confie un avocat spécialisé des questions foncières. En effet, si le gouvernement régional a signé avec YTHIC un engagement en mai 2018, le projet n’a été officialisé auprès des habitants que lors de la visite de l’ancien ambassadeur chinois, fin décembre 2018. Et encore aujourd’hui, les informations sur la future zone industrielle ne sont pas facilement disponibles et les habitants sont dans le flou. Le ministre de la Planification et des Finances a annoncé en juin 2020 que les détails seront exposés lors de la signature du contrat, mais là encore sans préciser quand elle aura lieu : « Nous dévoilerons tout au moment opportun ».

Peut-être une manière de minimiser la résistance des habitants car après deux ans de projet, le contrat d’exploitation est toujours en attente de validation par la commission nationale d’investissement. Sans son accord, en théorie, rien ne peut commencer… même si le programme est déjà bien avancé : des images satellites montrent les camps de travailleurs chinois et le début des travaux ! La construction de la zone industrielle est donc déjà en cours et les promesses d’emplois laissent dubitatifs les habitants : « Nous sommes inquiets... Ils ne feront venir que des travailleurs étrangers et n'emploieront pas de locaux. Je crains que les habitants soient laissés de côté et qu'il y ait des problèmes sociaux », déclare un habitant ; « Je n'ai pas d'espoir. J'ai juste peur », confie un autre.

 

Des retombées économiques et sociales incertaines

Ce manque de transparence a été dénoncé par le Sandhi Governance Institute, une organisation de la société civile qui se consacre notamment à surveiller les partenariats public-privé. Cet institut émet des craintes sur la viabilité du projet : saisies de terres, peu de clarté sur l’investissement et manque de visibilité sur les bénéfices. Selon leurs sources, le contrat attribuerait les profits à l’entreprise chinoise (YTHIC) alors que la gestion des risques serait assurée par l’entreprise birmane (KSEDP). Pas exactement équitable…

Aussi, des craintes environnementales se font sentir : « Si les déchets des usines sont déversés dans les eaux extérieures, ils contamineront les puits où nous prenons notre eau », s’inquiète une habitante de la région. En outre, la zone industrielle se trouve dans une zone boisée, qui le sera donc bientôt beaucoup moins. En théorie bien sûr, la nouvelle loi sur les parcs industriels est contraignante et les dispositions relatives à la protection de l’environnement devraient s’appliquer. Mais vu l’opacité des autres aspects du projet, les observateurs doutent que cela suffise.

Sans oublier la situation politique bancale du Kachin, touché par de violents conflits ethniques. Ce climat pourrait mettre à mal la construction et la maintenance de la zone industrielle. En parallèle, l’augmentation des transports due aux nouvelles activités pourrait faciliter les commerces illégaux de pierres précieuses, de jade et de bois. Et donc aller exactement à l’inverse du discours actuel des autorités fédérales prônant plus de contrôles et plus de développement économique local.

 

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