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Nayla Tamraz – Territoires croisés

Par Rédaction LPJ Beyrouth | Publié le 10/12/2017 à 18:00 | Mis à jour le 11/12/2017 à 11:39
Photo : Nayla Tamraz - Exposition "Poetics, Politics, Places"
Nayla Tamraz (1)

Nayla Tamraz est chercheur, critique, curatrice et professeur de littérature et d’histoire de l’art à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth où elle a occupé, entre 2008 et 2017, les fonctions de chef de département de Lettres françaises. En 2010, elle a créé le programme de master en Critique d’art et Curatoriat qu’elle dirige.

 

Nayla s’est longtemps intéressée aux théories et esthétiques comparées de l’art et de la littérature, ce qui l’a menée à explorer les thèmes de l’histoire, de la mémoire et du récit dans la littérature et dans l’art dans le Liban de l’après-guerre. Depuis 2014, elle œuvre au développement d’un séminaire multidisciplinaire et d’une plateforme de recherche sur le paradigme de la modernité. Ses recherches la conduisent aujourd’hui à s’interroger sur les rapports du poétique au politique et sur les représentations liées à la notion de territoire.

 

Ces questions sont au cœur du propos de l’exposition « Poetics, Politics, Places » qu’elle a récemment curatée dans le cadre de la Biennale d’art contemporain d’Amérique du Sud, baptisée « BienalSur », en Argentine, du 22 septembre au 25 novembre 2017, au cours de laquelle huit artistes de générations différentes ont été exposés : Saliba Douaihy, Etel Adnan, Mireille Kassar, Cynthia Zaven, Gilbert Hage, Nadim Asfar, Danièle Genadry et Saba Innab.

 

Le métier de curateur ou de commissaire d’exposition est un métier relativement jeune. Il est pourtant vite devenu un maillon clé de la chaîne de l’art contemporain. Dans sa définition la plus basique, un curateur est la personne qui organise une exposition. Or les choses ne sont pas aussi simples qu’elles ne paraissent. Pourriez-vous nous parler, à la lumière de votre expérience, de ce métier ?

Le métier de curateur a toujours existé. Il existe des curateurs depuis qu’il existe des expositions. Il est vrai toutefois que, depuis quelques décennies, il a pris une autre ampleur jusqu’à se développer parfois dans le cadre d’un véritable star system, d’où cette dénomination reprise à l’anglais qui est la marque de l’internationalisation de ce métier et qui est à même de refléter sa dimension globale. Mais commissaire d’exposition c’est très bien aussi.

La figure du curateur qui se détache est celle d’un expert de l’exposition, de sa conceptualisation à sa réalisation. Et si les choses ne sont pas si simples comme vous le dites, c’est parce qu’une  exposition n’est jamais quelque chose de simple. C’est d’abord un langage et, comme tout langage, elle comporte des complexités et des épaisseurs. L’exposition est un propos spatialisé qui part des œuvres et se préoccupe de leur mise en contexte dans un espace-temps donné.  

Donc si les choses ne sont pas si simples, ce n’est pas tant parce que ce métier est mystérieux ou qu’il s’exerce principalement dans des coulisses que par ce que ce processus qu’on appelle l’exposition se déploie dans un dispositif finalement assez complexe qui comporte à la fois des aspects conceptuels (la mise en propos), des aspects pratiques (la recherche de financements, le transport des œuvres, les assurances) et des aspects artistiques (la scénographie qui fait dialoguer les œuvres entre elles).

 

BienalSur est une manifestation qui s’est donnée à penser à des artistes, des collectionneurs, des journalistes, des critiques d’art et des curateurs internationaux dont vous faites partie. Pouvez- vous nous parler de la particularité de cette biennale et de l’exposition « Poetics, Politics, Places » ?

BienalSur est la première Biennale internationale d’Amérique du Sud. Comme toutes les biennales, elle s’inscrit dans une volonté, qui s’est accrue avec le phénomène de mondialisation, de créer des plateformes de visibilité et d’échanges pour et autour de l’art contemporain.  Elle a tout de même ceci comme spécificité : son format repose essentiellement sur une forme de décentralisation. Les foyers de l’exposition sont multiples, dans plusieurs villes et pays d’Amérique latine (Buenos Aires, Tucuman Bogota, Lima, Sao Paolo, Santiago de Chili, Rio de Janeiro et autres). Ainsi, de septembre à décembre 2017, des événements ont lieu simultanément dans plusieurs villes, dans des musées, centres culturels, mais aussi dans des espaces non conventionnels, espaces publics et urbains, le tout entrepris dans un esprit de très grande connectivité via internet. Ce format inhabituel, s’inscrit dans une volonté de produire un nouvel horizon d’attente et une réflexion renouvelée de la création contemporaine au regard d’une certaine globalité.

Il m’a donc semblé intéressant de faire dialoguer cette globalité avec la notion de territorialité et de déterritorialité (concept repris à Gilles Deleuze et à Felix Guattari dans l’Anti-Œdipe) qui sont au cœur de l’histoire contemporaine et de l’histoire du Liban et du Moyen-Orient en particulier, qui est une histoire de déplacements, d’exils, de mouvements de populations et d’identités multiples. Il m’a également semblé intéressant de la mettre en perspective avec la réalité de l’immigration libanaise et moyen-orientale en Argentine, afin de créer ce que j’appelle des « territoires de l’entre-deux », idée qui, au-delà de ses renvois géopolitiques, est également très poétique.

 

Mis à part le fait qu’elle compte la diaspora libanaise la plus importante d’Argentine, en quoi le choix de la ville de Tucumán fait-il sens avec le propos de l’exposition ?

Tucumán est un territoire de l’entre-deux. Elle est à la fois d’ici et d’ailleurs, de ce temps et d’un autre temps. Tucumán est un territoire à la fois poétique et politique. L’histoire de Tucumán est celle d’une cité qui a souvent été récalcitrante face au pouvoir en place. Elle est surtout connue pour avoir été la ville où fut signée la déclaration d’indépendance en 1816, préparée par les mouvements révolutionnaires qu’elle a abrités contre les autorités espagnoles colonisatrices. Dans la géographie symbolique de l’Argentine, c’est une ville libertaire. Aujourd’hui, Tucumán est une ville en déclin économique, prise dans une sorte de torpeur. Les gens ne passent par Tucumán que pour aller ailleurs. Prise dans des représentations contradictoires, son charme est extrêmement discret. Il faut vraiment le chercher, et je pense que c’est ce que j’ai eu envie de faire.

 

Exposition "Poetics, Politics, Places"

Exposition "Poetics, Politics, Places"

 

« Poetics, Politics, Places » revêt une véritable dimension poétique. Pouvez-vous nous parler de cet aspect ?

Il y a effectivement une dimension poétique, puisque j’y ai voulu montrer du texte. La littérature avait effectivement sa place, ou l’écrit, plus spécifiquement, parmi les autres médiums comme la peinture, la sculpture, l’installation, la photo et la vidéo.

Cette monstration de l’écrit s’est effectuée à travers deux travaux :

  • une vidéo faite par l’équipe de « Poetics, Politics, Places » intitulée Topographies et qui consistait à montrer des textes d’Etel Adnan extraits du Voyage au Mont Tamalpais. Cette vidéo se propose de sortir le texte d’Etel Adnan du medium papier pour le mettre au cœur d’un dispositif visuel, induisant un autre processus de lecture dans lequel les frontières entre les deux territoires, l’écrit et le visuel, sont reconfigurées.
  • un leporello d’Etel Adnan : objet à la fois esthétique, plastique et poétique sur lequel se négocient les rapports étroits entre poétique et politique. Dans ce territoire recomposé se donnent en effet à lire et à voir quelques phrases du romancier et dramaturge engagé syrien Walid Ikhlassi. Le leporello permet également de poser la question de la langue (l’arabe, qui n’est pas, pour Etel Anan, une langue d’écriture comme le sont l’anglais et le français), et de sa réappropriation à travers un medium artistique.

Mais la dimension poétique est au cœur du propos si l’on prend le poétique dans son sens plus large. Dans la Politique, Aristote considérait que la poesis (entendue dans le sens de la création artistique au sens large) contribuait au bien individuel, mais aussi et peut-être surtout au bien collectif qui définit la vie politique. Sa démonstration repose sur le fait que la représentation artistique permet la « catharsis », c’est-à-dire la libération des émotions réprimées qui, si elles ne sont pas libérées d’une manière ou d’une autre, compromettraient la vie de la cité.

Ce qui nous amène à considérer plus étroitement les liens entre poétique et politique qui constituent le propos de cette exposition. Nommer les choses poétiquement est un acte politique, parce que cela permet de dire autrement, et dire autrement permet d’agir autrement sur le monde. On sait mieux que jamais aujourd’hui que les révolutions politiques sont pensées à travers des métaphores poétiques. On peut le comprendre aussi que, dans le monde contemporain qu’on dit « désenchanté », elle puisse nous permettre de le repoétiser.

 

Dans vos fonctions de chef de département de Lettres françaises à l’USJ, vous avez créé, en 2010, le master en Critique d’art et curatoriat, novateur et unique en son genre au Liban et dans la région. Pouvez-vous nous dire comment ce master, et par-delà, votre approche de l’art, s’inscrit dans votre vision de la littérature ?

Ma vision de la littérature, et des études littéraires, est celle d’être une tour de lancement et non une tour d’ivoire. Un espace à partir duquel il est possible d’aller vers le monde, et notamment vers d’autres disciplines qui permettent aussi une compréhension du monde. Cette compréhension du monde, j’aime la vivre de manière symphonique. D’où mon intérêt pour l’art, qui est devenu ma deuxième spécialité, mais aussi pour les sciences humaines, toujours présentes dans ma pratique universitaire. C’est ce qu’on appelle l’inter- ou la pluridisciplinarité.

Ce goût très fort que j’ai d’être à la croisée des disciplines, qui est une manière d’être, vient du fait que la littérature, d’une part, est suffisamment hospitalière pour permettre ces approches multiples, mais cela vient certainement aussi du fait que j’ai cette tendance à m’ennuyer en un seul endroit. C’est pourquoi la recherche pluridisciplinaire est pour moi puissamment euphorisante.

D’aucuns pourraient confondre cet ennui avec une forme de superficialité. Ils ont tort. Car cet ennui est catalyseur. Il permet de voir autrement, et souvent mieux. Aussi, puisque vous évoquez mes fonctions de chef de département de lettres françaises à l’USJ, j’ai incarné au sein de ce département une tendance progressiste parfois mal comprise. Cette tendance m’a toujours menée plus loin. C’est cet esprit que j’essaie de mettre en pratique dans le programme de master en Critique d’art et curatoriat que j’ai créé en 2010 et qui accueille des étudiants de spécialités très différentes.

En ce qui me concerne, mon engagement dans l’art est à l’image de ce va et vient : l’art, tout comme la littérature, est suffisamment hospitalier pour accueillir toutes sortes de propos et d’approches. On y accède même d’autant mieux par les disciplines qui s’en écartent. Mais en même temps, on n’y est bien à sa place qu’en apportant avec soi ce que l’on est vraiment et qui nous définit. Dans cette intersection de l’une par l’autre, j’ai trouvé mon propre territoire.

 

Entretien réalisé par Yvonne Mourani

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