Mardi 16 octobre 2018
  Ne manquez plus les
dernières nouvelles
S'abonner

Éric Emmanuel Schmitt : « Les Libanais lisent pour s’élever »

Par Hélène Boyé | Publié le 03/12/2017 à 16:32 | Mis à jour le 03/12/2017 à 16:50
Eric emmanuel Schmitt salon 2017

De passage au Liban à l’occasion du Salon du livre francophone de Beyrouth, l’écrivain français nous parle de son dernier livre, « La vengeance du pardon », d’amour et des Libanais.

 

Le livre présente quatre formes de pardon à travers quatre nouvelles. La première, celle des sœurs jumelles Barbarins, évoque le pardon généreux…

Je ne suis pas forcément d’accord avec cette interprétation. La première histoire illustre le pardon à mauvais escient. Il ne s’agit pas ici de tout pardonner, mais c’est de pardonner tout le temps. L’une des deux sœurs teste perpétuellement l’autre en se vengeant sur elle.

 

Mais c’est un pardon entre sœurs. Cela peut se comprendre…

C’est le principe de la tragédie et de la Bible aussi. C’est à travers les fratries que sont décrites les relations humaines. C’est pour cela que j’ai choisi une histoire entre jumelles, pseudo identiques, mais qui, en réalité ne le sont pas du tout. J’aime utiliser la fable à travers la nouvelle. Le problème, c’est que Lili pardonne perpétuellement à Moïsette. Au bout d’un certain temps, elle aurait dû arrêter de pardonner parce ce que demande sa sœur, ce sont des repères qu’elle ne lui donne pas. Donc elle pardonne par amour, mais son amour n’est pas intelligent. Il faudrait que son amour le soit, c’est-à-dire avec des limites comme quand on est parents.

 

La deuxième nouvelle, « Mademoiselle Butterfly », met en scène Mandine et William et illustre le pardon qui mène au sacrifice…

Cette nouvelle illustre le pardon le plus pur, le pardon absolu, le pardon par amour et le pardon par contagion. Mandine va devenir le modèle de l’homme qui, en fait, l’a toujours aimé mais n’a jamais voulu se reconnaitre dans cet amour parce que son moi social écrase son moi profond. Il atteint la vérité de lui-même, ainsi que la dimension amoureuse en reproduisant le pardon sacrificiel de Mandine.  C’est l’histoire qui est la plus proche de mon cœur parce qu’elle est écrite totalement avec le cœur. Elle est du côté de la lumière, même si elle est tragique.

 

La troisième met en scène l’histoire d’Elise, illustrant le pardon vengeance…

Elise est à la recherche de quelque chose mais elle ne sait pas quoi. Il nous arrive dans la vie de faire des choses sans savoir pourquoi. Elle est très mystérieuse pour moi. Le mystère, c’est ce qui fait la consistance d’un être humain. Une partie d’elle-même sait pourquoi elle agit ainsi, mais ce n’est pas sa part consciente. Et tout d’un coup, ça éclate.

Lorsqu’elle finit par dire : « je te pardonne » à l’assassin de sa fille, Elise le pense mais, en même temps, elle s’évanouit, c’est-à-dire qu’elle cesse d’être elle-même. Et quand elle revient à elle-même, c’est ‘bienvenue en enfer’. Quand je suis face à cette nouvelle, l’ai l’impression de ne pas en être l’auteur.

 

Le mystère, c’est ce qui fait la consistance d’un être humain 

 

Avec ces nouvelles, vous exposez différentes formes de pardon mais vous ne donnez pas votre opinion…

C’est tout le but de mon processus d’écriture et de relation aux lecteurs. Je suis un semeur. Je sème et c’est à chacun de faire pousser. Mon grand modèle, c’est Diderot, qui savait provoquer l’émotion et la réflexion. Ce qui est important, c’est ce qui se passe en vous après.

 

Vous avez dit dans une interview : « Je ne suis pas persuadé que ce soit au moment présent qu’on vit les choses les plus intensément ». Cela va à l’encontre de notre société aujourd’hui où le bonheur doit être instantané…

La réalité de la vie est complexe. Il arrive que lorsqu’on perd quelqu’un, on ne réalise pas immédiatement. C’est ce que raconte magnifiquement Marcel Proust dans le deuxième tome d’« A la recherche du temps perdu ». Il m’est arrivé, en perdant un être cher, de perdre les souvenirs que liés à cet être. Mon esprit me protégeait d’un chagrin trop profond pour que je puisse survivre. Ces souvenirs sont revenus lorsque mon esprit a perçu que j’étais prêt.

 

De la même façon, pensez-vous que l’amour arrive après coup ?

Je dis souvent que l’amour commence quand la passion finit. Dans la passion, il y a de l’aveuglement, de l’intensité. Dans la passion, on est plus amoureux de la passion que de l’autre. Et tout d’un coup, c’est l’amour de l’autre qui s’impose. Pour moi, l’amour doit être lucide. Quand on aime, on aime les défauts. Les défauts de gens que j’aime me font rire et m’attendrissent.

 

Ce sont des défauts pardonnables ?

Pas toujours, mais je crois que je sais aimer. Les défauts peuvent m’agacer mais fondamentalement, ils m’attendrissent.

 

Dans le pardon, il y a aussi l’idée du sentiment de la prise de conscience, de responsabilité, de culpabilité…Doit-on y voir une empreinte judéo-chrétienne ?

Faut-il, pour pardonner, que l’Autre soit en demande de pardon ou faut-il que l’Autre soit conscient de sa faute ? Oui. Je pense que, dans la vie, ce sont tous deux les conditions du pardon. Le pardon divin, tel qu’il nous l’est montré dans la religion, et surtout dans le christianisme, est un pardon absolu. C’est Mandine dans Mademoiselle Butterfly.

Je cite souvent cette phrase de Nelson Mandela : « le pardon n’efface pas le passé mais ouvre les chemins de l’avenir ». Je suis un grand partisan du pardon parce que pardonner, c’est rendre l’avenir possible et c’est dire à l’autre : « je ne te réduis pas au mal que tu m’as fait. Je te restitue ton humanité toute entière ».

 

Comment analysez-vous votre succès phénoménal au Liban ? Qu’est-ce que cela vous fait ?

J’ai une grande chance : mon lectorat grandit et se rajeunit ! (rires). Il ne vieillit pas avec moi. C’est un cadeau. Au Liban, mes lecteurs sont jeunes et assidus. C’est mon troisième voyage au Liban. J’aime beaucoup parce que ce qui me parait spécifique au Liban, c’est qu’ici, les gens lisent. Les Libanais ne lisent pas sulement se divertir ; ils lisent surtout pour s’élever, comprendre, explorer et à dépasser des préjugés. J’y vois un anoblissement par la lecture, un vrai culte du livre.

 

Hélène Boyé, directrice de la publication de LPJ Beyrouth

Hélène Boyé

Co-fondatrice et directrice de publication LPJ Beyrouth. Expatriée depuis plus de 17 ans au Liban, atteinte de « libanolose », mon seul désir, faire connaitre le Liban sous un autre regard.
0 Commentaire (s)Réagir

Rubriques partenaires

Logo partnaire Logo partnaire

Actualités

RÉTROSPECTIVE

Gouvernement, Francophonie, An-Nahar… l’actu de la semaine au Liban

L’actualité de ces sept derniers jours a été marquée par le déplacement de Aoun, en Arménie, pour le sommet de la francophonie, l'édition vierge du quotidien An-Nahar, le passage d’IAM à Beyrouth et

Que faire à Beyrouth ?

ENVIRONNEMENT

Badaro a aussi son petit marché de quartier

Tous les dimanches de 9h à 14h jusqu'à fin juin, le quartier résidentiel de Beyrouth accueille à l’école Saint Sauveur des petits producteurs locaux dans une ambiance conviviale.

Sur le même sujet