Enfant de la campagne alsacienne, Jim a opté très tôt pour une carrière dans la coiffure. Un choix guidé par une envie de liberté et de découvrir le monde, qui l'a emmené de Strasbourg à Berlin. Dans cette ville qui devait être une première étape dans un long voyage, il a finalement posé ses valises pour une durée indéterminée. Et aujourd’hui encore, la capitale le nourrit, au fil des coupes et des rencontres. C'est ça, l’effet Berlin.


La coiffure, un vrai choix réfléchi
Jim a passé son enfance entouré de nature et d'animaux, dans une ferme à Niederbronn-les-Bains. Le divorce de ses parents vient perturber ce tableau idyllique. Lors de son CM2 en internat, il fait un constat précoce : l'école, et l'autorité, ça n'est pas vraiment pour lui. Il ne veut pas passer son bac, et il veut faire quelque chose directement après le brevet. Si son père compte sur lui pour reprendre la ferme, lui associe désormais ce lieu qu'il adorait à un contexte familial compliqué, et voit plutôt cela comme un fardeau.
À 14 ans, lors d'une journée de découverte des métiers à l'école, il échange notamment avec des coiffeurs et des coiffeuses. Et là, son horizon s'éclaircit. C'est un métier qui correspond à des choses déjà bien ancrées chez lui : l'esthétique, la beauté, prendre soin des gens. Et c'est aussi un métier qui va lui permettre de travailler tôt, d'être indépendant, et de voyager. À l’époque, il rêvait de découvrir la Californie !
J'allais pouvoir découvrir le monde entier. Parce que les gens ont des cheveux sur la tête partout dans le monde. Il suffirait d'apprendre la langue, il n'y avait aucune limite.
Suivre sa trajectoire, malgré les désillusions
Son brevet des collèges en poche, direction Strasbourg, où il va squatter le canapé de son frère le temps de passer son CAP. L'objectif : avoir son propre appartement et être indépendant à 17 ans.
Si l'apprentissage de la coiffure correspond à ses attentes, quelques fausses notes sont au rendez-vous. Le CAP coiffure, c'est pour beaucoup une voie de garage plutôt qu'une vocation. Quant aux stages, théoriquement fait pour pratiquer, et profiter de l'expérience de coiffeurs établis, ils s'avèrent décevants : Jim passera plus de temps à nettoyer les arrière-boutiques qu'à apprendre quoi que ce soit, dans des ambiances pas toujours très bonnes.
En fin de CAP, un peu refroidi par la personnalité des gens du métier, il se demande même s'il va continuer. Mais la vie lui envoie un signe, en la personne du patron d'un salon de coiffure strasbourgeois réputé, qui cherche un apprenti. Jim se dit qu'il n'a rien à perdre, ça lui permet de continuer à dérouler son plan, et il accepte.
Lui, il était vraiment passionné par son boulot. Un peu vieille école, mais je pense que ça n'a pas été si mal pour moi. J'ai dû vraiment bosser à fond, et j'avais toute la possibilité de m'impliquer autant que je voulais.
Jim retrouve son enthousiasme des débuts, sa motivation, et voit son travail acharné récompensé par le titre du meilleur apprenti d'Alsace. Et il adore son métier. Mais après quelques années à Strasbourg, l'envie d'ailleurs commence à le démanger.

Des salons berlinois au home studio, avec l'exploration en filigrane
Jim va choisir Berlin comme première étape. Il a beaucoup entendu parler de la ville, arty, multiculturelle, alternative, underground… exactement ce qu'il faut pour s'ouvrir au monde, et plus facilement qu'à Strasbourg. Il comprend déjà (un peu) l'Allemand, ce sera aussi l'occasion d'apprendre l'anglais avant d'aller dans un pays anglo-saxon.
Soutenu par un client allemand et sa femme, il vient en avril 2015 pour un repérage. Il a identifié les meilleurs salons de la ville, passe des entretiens et fait deux essais, tous les deux concluants : l'Atelier Friseur à Kreuzberg, tenu par une française, et Udo Walz, à Charlottenburg, un des meilleurs coiffeurs allemands. Deux salles, deux ambiances. Il se souvient : "Même si je ne connaissais pas du tout Berlin, ces deux journées d'essai m'ont permis de voir où je me sentais bien : Charlottenburg ressemblait à Strasbourg, avec une approche plus vieille école, alors que Kreuzberg, c'était plus alternatif, avec une équipe internationale." Le choix de Jim se portera sur l'Atelier Friseur.
Au-delà de l'aspect professionnel, il découvre également d'autres facettes de la capitale. Le marché immobilier, avec les aléas des colocations (comme il le rappelle : "Il y a dix ans, c'était déjà galère, il n'y avait que des sous-locations, pas moyen d'avoir un contrat fixe seul"), qui l'emmènent à Hermannplatz, puis à Schönleinstraße, Schlesi. Le monde de la nuit, qu'il va explorer à fond, sans autre limite que son corps qui fatigue à un moment, tout en gardant la tête sur les épaules : son travail est plus important que faire la fête. Et l'ouverture d'esprit, qui fait qu'on peut être qui on veut à Berlin, même si la médaille a un revers.
Il y a une expression que j'aime bien où on dit qu'à Berlin, il y a beaucoup de gens qui viennent et qui se trouvent. Et il y a aussi beaucoup de gens qui viennent et qui se perdent.
En 2019, après quatre ans à l'Atelier Friseur, Jim rejoint un autre français, Marc Antoine, et son tout nouveau salon à Prenzlauer Berg. Dès le départ, les choses sont claires : il restera un an, puis se mettra à son compte. Mais le Covid et l'achat d'un appartement avec sa compagne changent un peu la donne : c'est là que germe l'idée du studio à domicile. Avec un noyau dur de clients fidèles, qui le suivent depuis ses débuts berlinois.
Puis le bouche-à-oreille a fait son œuvre, et a soutenu le développement du home studio. Censée être transitoire, six ans plus tard, c'est désormais une activité installée, qui correspond bien à Jim.
J'ai beaucoup de liberté, je suis content de pouvoir proposer des prix justes pour moi et pour les clients, sans avoir à payer un loyer et des charges externes. Je peux continuer à accueillir une clientèle variée, sans devenir trop élitiste.

La coiffure, une fenêtre grande ouverte sur le monde
Jim est formel : pratiquer son métier ici, tout comme la ville elle-même, l'a changé, l'a nourri et l'a fait grandir. Il explique : "En France, on venait tous d'Alsace, avec des vies assez similaires. Ici, ma clientèle a des parcours de vie, des nationalités, des cultures et des personnalités vraiment différentes. C'est une vraie richesse".
Le premier choc culturel, il va venir du rapport aux cheveux, et par extension au coiffeur, des Allemands. Pas du tout dans l'esthétique, l'élégance ou le style chers aux Français. Pour certains, une coupe, c'est une identité forte, pour exprimer un message. Pour d'autres, particulièrement côté ancien Berlin-Est, on est complètement dans le pragmatisme : les cheveux, ça pousse, il faut raccourcir. Jim a poussé la curiosité jusqu'à fréquenter des salons ouverts depuis cinquante ans, à Weissensee et à Lichtenberg, pour capter cette ambiance où personne ne cherche à faire beau, à faire des efforts. Un peu comme pour le style vestimentaire. Aujourd'hui, les goûts et les tendances ont évolué et la différence est moins nette, mais à l'époque, c'était vraiment marqué. L'Atelier Friseur était d'ailleurs vu comme "exotique" par certains de ses clients !
J'ai toujours un peu comparé ça à la relation à la nourriture, façon Aldi : il faut manger pour vivre, c'est le rapport quantité-prix qui compte, on se fait moins plaisir.
Jim a une vraie clientèle internationale, qui se renouvelle beaucoup car les étrangers ne restent pas forcément à Berlin plus de trois ou quatre ans. Beaucoup de Français (pour qui trouver un bon coiffeur à Berlin est parfois une quête désespérante), des Allemands, mais aussi des Latino-Américains, des Indiens… un melting pot culturel qui lui a ouvert les yeux sur le monde : “J'ai appris à comprendre les gens et des choses que je ne trouvais pas normales et que j'avais du mal à comprendre depuis mon seul point de vue de Français. D'autres pays ont d'autres cultures, d'autres valeurs, d'autres systèmes qui fonctionnent différemment", souligne-t-il.
Jim l'avoue : le style à la française, avec son mélange de raffinement, de naturel et d'élégance, est un vrai atout, un peu comme la gastronomie ou la pâtisserie française. Mais Berlin l'a aussi fait sortir des sentiers battus, professionnellement : il a appris à découvrir d'autres goûts, formes et styles, et que les cheveux servent parfois à d'autres choses que sublimer la beauté.
Pour lui, c'est l’essence de Berlin. Une célébration des individus, où les gens créent des liens tout en gardant ce qui les rend uniques, leur petit grain de folie. La ville, même si elle a beaucoup changé au cours des dix dernières années, garde son âme, son côté alternatif et permissif. Un monde presque utopique que l'on retrouve en club, où tout le monde se retrouve et communie en musique, avec tolérance. Et une ville qui a suffisamment de facettes pour pouvoir y évoluer, quand on a envie d'autre chose que de clubber, il y a une quantité impressionnante de possibilités.

Le voyage sous toutes ses formes
Quitter Berlin ? Pas tout de suite. Jim s’est construit une vie ici, mais il est lui-même un peu surpris que cela semble toujours nouveau après six ans. Même sans parcourir le monde, Berlin lui apporte beaucoup de ce qu'il cherchait, et évolue sans cesse. Ceci dit, il est toujours attiré par le voyage, lui avec ses ciseaux, sa compagne avec son appareil photo.
En Thaïlande, ils ont proposé leurs services à des gens dans la rue, mis des annonces sur Facebook, puis le bouche-à-oreille a pris le relais. L'idée, c'était de collaborer, de faire des rencontres, de vivre un peu comme s'ils faisaient partie de l'endroit. Pas juste être touriste, mais avoir une connexion avec les locaux, autre que celle de payer pour un service.
Et s’il envisage un jour de revenir en France, peut-être en Bretagne, ce sera pour y amener un peu de l'âme berlinoise : "J'aimerais proposer un lieu qui ne ressemble pas à un salon de coiffure classique, créer des événements culturels, des expos, un lieu qui permet de connecter les gens. C'est un peu ça pour moi l'esprit de Berlin. C'est un projet pour dans dix ans. Il faut toujours un peu de rêves." conclut-il.
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