

Pour accéder au bureau du directeur de la kunstraum Stephane Bauer, il faut traverser quelques couloirs colorés et même une réunion musicale installée dans un hall. La kunstraum porte bien son nom, rien que les murs de l'endroit respirent la créativité. Le maître des lieux ? Stéphane Bauer, le directeur, un Franco -allemand qui, malgré sa maîtrise parfaite du français, avoue ne plus pratiquer souvent la langue de Molière. Il a grandi entre Nice et Paris jusqu'à l'âge de 14 ans. Ses parents ont ensuite emménagé à Bonn. Lorsqu'il commence des études de sciences politiques, ses parents partis vivre en Turquie veulent l'envoyer à Paris avec le reste de sa famille mais ce dernier opte pour Berlin.
Lepetitjournal.com/Berlin - Pourquoi avez-vous choisi d'aller étudier à Berlin?
Stéphane Bauer ? Mon père travaillait à l'époque pour le ministère des affaires étrangères allemand ce qui obligeaient mes parents à beaucoup déménager. Je ne voulais pas aller à Paris, j'avais un peu de famille là bas mais mes amis étaient en Allemagne... Et surtout pour moi, Paris ça voulait dire qu'il fallait être de la bonne famille, respecter une certaine tradition. A Berlin, il n'y a pas ce problème, c'est une ville synonyme de liberté. La ville a connu d'importantes coupures et tout était à reconstruire. Lorsque je suis arrivé à Berlin ouest dans ces années folles, il y avait une effervescence, particulièrement en matière d'art et, j'ai tout de suite succombé au charme !
Vous êtes arrivé à Berlin en 1986, vous étiez donc présent au moment de la chute du mur, quels sont vos souvenirs de cet événement ?
Le 9 novembre, j'étais, c'est vrai, à Berlin. Cela a été un moment de pure folie. J'étais à la Philharmonie pour écouter du Stravinski. J'habitais alors Wedding et lorsque je suis monté dans le bus, j'ai senti qu'il se passait quelque chose. Je suis descendu à la station de Hauptbanhof vers 22h. Les gens criaient « La frontière est ouverte ». Je ne pouvais pas y croire, j'ai d'abord pensé que quelque chose de grave s'était produit à l'est. J'ai continué à marcher et je me suis retrouvé à Friedrichstrasse, sans passeport de l'autre côté du mur comme ça ! J'ai retrouvé mes amis de l'Est, on a fait la fête toute la nuit et les jours qui ont suivi. On a pas pu faire les courses pendant 3 jours tellement il y avait la queue dans les magasins !
Est ce que vous pensez que le Berlin d'aujourd'hui est la ville idéale pour les artistes ?
Berlin est une des villes européennes les plus intéressantes. En fait, pendant ma jeunesse dans les années 90, j'ai vu la ville se construire. Berlin a un atout majeur pour l'art, c'est qu'elle n'impose rien. Après la chute du mur, c'était un terrain vague autant au sens propre que dans les têtes. Tout était donc à réinventer. Les artistes ont alors redéfini Berlin en centre culturel. C'est une des villes les plus libres que je connaisse.
Le seul inconvénient aujourd'hui, c'est que la concurrence est immense. Ils sont entre 6000 et 8000 artistes en permanence à Berlin.
Comment êtes vous arrivé à la Kunstraum ?
J'ai étudié les Sciences Politiques et au cours cours de mes études j'ai travaillé dans de nombreux centres culturels. J'ai eu mon premier premier job à l'école des « beaux arts » de Berlin. On m'a fait remarqué que les quartiers recrutaient dans le secteur de l'administration culturelle, alors j'ai postulé à Charlottenburg et à Kreuzberg. Recruté à Kreuzberg, j'ai repris ce poste tout naturellement lorsqu'il a été vacant. Et voilà, depuis 2002, je suis ici et je ne vois pas le temps passer ! Je traite de sujets divers tous passionnants et en plus avec des jeunes gens intéressants.
Pour réussir dans l'art faut-il absolument être exposé dans des endroits comme la Kunstraum ?
Avec la concurrence, il est de plus en plus important d'être visible que ce soit à travers des expositions ou sur les réseaux sociaux. Aujourd'hui, il n'est pas rare que les artistes se regroupent en projektraum pour montrer ce qu'ils font au grand jour. La stratégie de réseau est une bonne idée. C'est un des avantages de Berlin, elle permet aux artistes de pouvoir dialoguer entre eux étant donné leur forte présence. L'art est également en train de se mondialiser, je connais beaucoup d'artistes Suisses qui ont un bel appartement à Berlin, une petite chambre en collocation à Genève et qui font la navette.
Votre métier vous offre la possibilité d'aller à l'étranger, c'est important pour vous ?
J'adore pouvoir mélanger local et international. J'aime traverser Oranienstrasse et saluer quelques connaissances. Je ne me serais pas vu vivre entre deux avions. En revanche, j'apprécie de pouvoir partir deux à trois fois par an en fonction de nos projets. Il est vrai que nous recevons également beaucoup de groupes internationaux, par conséquent nous avons des contre invitations. Par exemple pour l'exposition en cours, on ira à Lisbonne au mois de septembre. J'essaye toujours de contextualiser, de relier global et local c'est à dire Kreuzberg, Berlin et l'extérieur. L'exposition actuelle montre 4 projets venant respectivement de Madrid, Turin, Toulouse et Lisbonne et à chacun d'entre eux une initiative berlinoise ( voir même de Kreuzberg) y est associée.
Vous appréciez particulièrement Berlin... Que pensez vous de Kreuzberg et de l'avenir de Berlin ?
Kreuzberg est un laboratoire sociale et une source de réflexion. La Gerhart Schule en est un exemple... On retrouve ici les conflits discutés à un niveau global. Beaucoup de problèmes concrets ici doivent être réglés à un niveau européen.
Pour Berlin, c'est la grande question, car depuis une dizaine d'années la ville change beaucoup. C'est certain que les prix vont augmenter. Mais après, je crois qu'on a encore un peu de temps avant de devenir comme Paris ou Londres. J'espère qu'elle gardera son charme. Parfois, aujourd'hui encore je vais dans un endroit que je ne connais pas et je découvre un nouveau Berlin.
En se levant de son bureau, Stephane Bauer jette un ?il vers les voitures qu'on aperçoit de la fenêtre et ajoute « A l'époque le mur était au niveau des véhicules, c'est vous dire à quel point Kreuzberg était situé à la frontière ».
Propos recueillis par Anaïs Guérard (lepetitjournal.com/Berlin) jeudi 31 juillet 2014
















































