Emploi en Espagne: inadéquation croissante entre l'offre et la demande premium

Par Armelle Pape Van Dyck | Publié le 03/11/2021 à 17:45 | Mis à jour le 29/12/2021 à 12:22
Photo : Tim van der Kuip 
deux hommes face à leur ordinateur

Aux portes d’une nouvelle année, les études sur le marché du travail en Espagne se multiplient. lepetitjournal.com les a épluchées et plusieurs constats ressortent clairement. Les entreprises veulent embaucher, mais ont de plus en plus de mal à trouver les talents dont elles ont besoin. Que demandent-elles ? Pourquoi ces différences ? Quelles sont les perspectives d’emploi dans les prochains mois ?

 

L’amélioration de la situation sanitaire et la reprise -pourtant décevante ces dernières semaines- du PIB stimulent les prévisions d'embauche des entreprises espagnoles. Ainsi, "l’enquête trimestrielle sur les perspectives d'emploi" de ManpowerGroup reflète l'intention de 74% des dirigeants espagnols de maintenir (20%) ou d'élargir (54%) leur équipe dans les prochains mois. Cet optimisme est commun à toutes les zones géographiques, à toutes les tailles d'entreprises, même les plus petites, et à tous les secteurs productifs, bien qu'à des degrés divers, comme nous le verrons. Ainsi, les entreprises prévoient un emploi net moyen de +32%, qui atteint même 58% dans certains secteurs.

Adecco tient le même discours et Iker Barricat, son directeur général en Espagne, déclarait encore il y a quelques jours dans Business Insider Spain que "la reprise du marché du travail interviendra l'année prochaine". Selon Barricat, 8 directeurs de RH sur 10 ont l'intention d'embaucher dans les mois à venir.


L'optimisme des employeurs espagnols

Et comme les faits valent mieux qu’un beau discours, la dernière analyse de l’indicateur Infojobs de septembre, indique une forte augmentation de l’offre. Ainsi, la principale plateforme d'emploi en Espagne a enregistré un total de 236.661 offres d'emploi en septembre dernier, soit 40% de plus qu'en août (168.861), ou 75% de plus par rapport à septembre 2020 (135.268 offres d'emploi avaient été publiées). Mais ce qui est surtout significatif, c’est que ces chiffres sont pour la première fois supérieurs à ceux de septembre 2019, alors que la pandémie n'avait pas encore éclaté. 


Les problèmes structurels du marché de l’emploi, un chômage endémique, l’inadéquation entre l’offre et la demande et une formation inadaptée sont les défis à relever pour une reprise réelle du marché du travail en Espagne

L'optimisme est d’ailleurs commun à 95% des employeurs interrogés dans le monde par Manpower. Notamment aux États-Unis (perspective de +48% d'embauche), en Inde (44%), au Canada et aux Pays-Bas (40%), en France (37%), en Irlande (34%) ou au Royaume-Uni (32%). En fait, les employeurs de seulement deux pays sur les 43 étudiés (Panama, -2%, et Afrique du Sud, -2%) sont pessimistes quant à leur capacité à créer des emplois dans les prochains mois.

Les dirigeants espagnols retrouvent donc l'optimisme et les perspectives d'emploi, après la pandémie, semblent excellentes. Mais tout n’est pas aussi rose qu’il y paraît. Il est en effet important de prendre en compte certains facteurs:  les problèmes structurels du marché de l’emploi, un chômage endémique, l’inadéquation entre l’offre et la demande et une formation inadaptée. Tels sont les défis à relever pour une reprise réelle du marché du travail en Espagne.

 

emploi espagneRadiographie complète de la situation de l’emploi en Espagne

Difficile de se projeter dans l'avenir. Après une année pleine d’incertitudes, examinons le marché du travail en Espagne. Quelle est la situation actuelle de l’emploi et quelles sont les perspectives à court et moyen terme ? Enquête sur les secteurs les plus porteurs, les régions les plus actives et les qualifications demandées.


À quand la reprise complète du marché du travail espagnol ?

Tout d’abord, si l'on considère que l'Espagne a connu une précédente récession, celle de 2008, dont elle ne s'était pas encore totalement remise avant l'arrivée de Covid-19, les perspectives pour le pays sont plus compliquées. Même à la fin de 2019, l'emploi en Espagne était encore inférieur de 4% aux niveaux d'avant 2007. Et puis il y a eu la pandémie, avec ses 600.000 emplois supprimés et 71.500 entreprises qui ont disparues depuis février 2020. 

La reprise complète du marché du travail espagnol aura certes lieu, mais sera beaucoup plus lente. Selon une autre étude de ManPowerGroup  (publiée fin 2020), ce n'est qu'en 2026 que le pays pourrait atteindre le même nombre de personnes employées qu'avant la récession de 2007, soit 19 ans après cette crise.

 

manque talent espagne
Le manque de talent dans les différents pays, selon l'étude de Manpower Group


Inadéquation entre l’offre et la demande

En outre, l'optimisme reflété dans les différentes enquêtes ne s'est pas encore transformé en véritables opportunités d'emploi pour les professionnels. Et c’est là que l’on pointe l’un des problèmes grandissants du marché du travail en Espagne : le manque d’adéquation entre l’offre et la demande. 

ManPower affirme à ce sujet dans une autre étude que "l’inadéquation des talents est à son plus haut niveau depuis 15 ans, car il est de plus en plus difficile de trouver des profils possédant les connaissances techniques et les compétences générales nécessaires". Pour cette raison, 6 employeurs sur 10 déclarent avoir des difficultés à trouver les talents dont ils ont besoin.

 

L’inadéquation des talents est à son plus haut niveau depuis 15 ans, car il est de plus en plus difficile de trouver des profils possédant les connaissances techniques et les compétences générales nécessaires


L'Espagne commence à souffrir d'une pénurie de main-d'œuvre

C’est aussi ce que signale BBVA Research dans son dernier rapport, qui indique que l'Espagne commence à souffrir d'une pénurie de main-d'œuvre, et ce, malgré plus de trois millions de chômeurs. L'inadéquation entre l'offre et la demande de professionnels serait d’ailleurs à l'origine de plus de 120.000 postes vacants non pourvus, selon l’INE, dans son enquête trimestrielle sur le coût de la main-d'œuvre. Les problèmes sont centrés sur l'hôtellerie et la restauration, mais ils vont rapidement s'étendre aux secteurs de l'énergie, de la numérisation et de la construction.

Les secteurs du tourisme et de l'hôtellerie-restauration sont d’ailleurs les grands perdants, mais pour d’autres raisons. Traditionnellement grands générateurs d’emplois en Espagne, ils avaient été les plus touchés par la pandémie. Ils commencent enfin à se récupérer et prévoient une création nette d’emplois de 58%, selon Manpower. 

Mais, après ces mois de pandémie, de nombreux travailleurs de ces deux secteurs se sont tournés, au début par nécessité puis par choix, vers d’autres types d’emplois, qui offrent de meilleures conditions de travail et il y a peu de chances que ces personnes reviennent à l'avenir vers leur ancien travail. On le voit d’ailleurs très bien en France où les restaurateurs doivent faire preuve d’imagination pour faire face à leur manque d’effectifs.

 

emploi espagneEmploi : quel est le candidat idéal pour les recruteurs espagnols?

Il est curieux de constater que les diplômés universitaires ne sont plus les candidats les plus recherchés par les entreprises, qui commencent à se tourner de plus en plus vers les diplômés de formation professionnelle.


Formation inadéquate et manque de main-d'œuvre préparée en Espagne

Cependant, il existe un problème structurel beaucoup plus important et qui va s'aggraver dans les mois à venir. Une étude de Manpower montre qu'à côté d'une offre de main-d'œuvre insuffisante, il existe des problèmes chroniques de formation, avec une répartition très différente en Espagne de celle observée dans les pays d'Europe centrale ou nordique, qui font la part belle à la formation professionnelle. Il est en effet étonnant de constater la proportion très élevée en Espagne de personnes possédant un ou plusieurs diplômes d'enseignement supérieur ou, à l’inverse, sans aucune formation.

L'inadéquation entre la formation des travailleurs et la demande de main-d'œuvre des entreprises se reflète également par deux phénomènes qui se produisent en parallèle : les offres d'emploi augmentent et le chômage de longue durée aussi, ce qui montre qu’une partie de ces travailleurs n’est pas adaptée aux nouveaux emplois qui sont créés. C'est par exemple le cas des ouvriers du bâtiment spécialisés dans les structures énergétiques, que ce soit pour l'installation de panneaux solaires, d'éoliennes ou l'isolation de logements. Or, la pénurie de places de formation professionnelle pour les jeunes ne va rien arranger.


Le Covid, accélérateur de transformation 

marché emploi espagne
Les entreprises recherchent désormais la combinaison parfaite de compétences techniques et non techniques –les hard et soft skills / Mimi Thian

On le voit. L'un des principaux défis consiste à former et à qualifier les professionnels afin qu'ils puissent rejoindre les secteurs d'activité porteurs de l'économie. Or, le Covid-19 a provoqué la plus importante et fulgurante transformation du travail de ces deux derniers siècles. Cela a un impact sur la liste des compétences les plus demandées et continuera de le faire à l'avenir.  

Le Covid-19 a accéléré la numérisation de nombreux processus et les entreprises recherchent désormais la combinaison parfaite de compétences techniques et non techniques –les hard et soft skills- chez leurs candidats. Au lendemain de la pandémie, des compétences telles que la résilience et la collaboration sont plus importantes que jamais. Ces soft skills les plus demandées sont le sens de la  responsabilité, fiabilité, proactivité, leadership et réseau social, pensée critique et analyse, et enfin, collaboration et travail d'équipe

Pour Randstad, les compétences transversales sont de plus en plus importantes, dans un monde aussi changeant. Pour 43% des entreprises, les nouvelles embauches répondent au besoin de nouvelles compétences, non seulement techniques, mais aussi et surtout transversales (capacité d'analyse, communication, gestion d'équipe, résolution de problèmes, gestion de projets, etc.)


Digitalisation, une priorité

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Une des grandes priorités, pour plus des deux tiers des entreprises espagnoles, passe par un renforcement de la numérisation, l'innovation technologique et l'automatisation / Hitesh Choudhary


Les politiques de ressources humaines ont également été affectées par la crise, et dans son dernier rapport, Randstad, en collaboration avec la CEOE (l’organisation patronale espagnole), explique qu’une des grandes priorités, pour plus des deux tiers des entreprises espagnoles, passe par un renforcement de la numérisation, l'innovation technologique et l'automatisation. 

Or, ces nouvelles tendances modifient l'organisation des ressources humaines dans 75% des entreprises, avec de nouveaux profils professionnels qui émergent dans 64% des entreprises, sans parler des compétences de certaines professions traditionnelles qui évoluent (56%).


Deux fois plus de demande de profils IT

"D'ici 2025, il y aura 97 millions de nouveaux emplois liés à l'intelligence artificielle, à l'économie verte et aux soins de santé", indique le rapport Skills Revolution Reboot (2021) de ManpowerGroup. Un exemple plus proche est le rapport Tech Cities 2021, qui reflète une réalité écrasante : tous les deux ans, la demande de profils informatiques double en Espagne. Et ce chiffre reflète à son tour la réalité des entreprises espagnoles qui accélèrent leur numérisation de manière exponentielle, avec un besoin de talents qui constitue une opportunité pour les professionnels.

 

refaire vie espagneIls ont refait leur vie en Espagne et partagent leur expérience

Pour l’immense majorité des Français qui sont partis vivre en Espagne, la réalité dépasse même leurs attentes et de nombreux clichés tombent. Qualité et coût de la vie, climat, convivialité, sécurité, moins de stress sont les aspects les plus cités. Bien sûr, tout n’est pas rose, mais surmontable si l’on sait s'adapter et accepter les différences.


#Professions les plus demandées

Outre les profils IT, Infojobs signale aussi une forte reprise dans les secteurs des achats et de la logistique, avec plus de 30.700 postes vacants, ainsi que celui du commerce et de la vente, avec plus de 53.500 postes vacants. Le service à la clientèle est également en pleine croissance, avec près de 225.00 postes vacants. Le conducteur de poids lourds entre dans le classement d’Infojobs, avec plus de 6.700 postes vacants, et le développeur de logiciels dépasse à nouveau les 6.500 postes.

professions espagne
Les professions les plus demandées en Espagne en 2021, selon InfoJobs


 
Ce classement est très similaire à celui d’Adecco ou Manpower. Clairement, les professions les plus demandées correspondent aux secteurs de la fabrication/production, à celui de la logistique, l’IT/data et ventes/marketing.


Où trouve-t-on du boulot ?

Madrid, la Catalogne, l'Andalousie et la Communauté valencienne concentrent 69% des emplois en Espagne. Madrid est la Communauté autonome qui génèrent le plus d'emplois, avec 28 % du total, suivie de la Catalogne, avec 21%, puis de l'Andalousie (11 %) et de Valence (9 %). 

Plus précisément, InfoJobs a répertorié le mois dernier un total de 66.817 offres d'emploi dans la Communauté de Madrid, soit une augmentation de 61% par rapport au mois précédent. La Catalogne, avec 50.003 offres d'emploi, a connu pour sa part une croissance de 41%. Viennent ensuite l'Andalousie avec 25.317 postes vacants (+26%) et la Communauté de Valence avec 21.194 postes vacants (+32%).

Armelle pvd

Armelle Pape Van Dyck

Après 15 ans à la direction de la communication de la 1ère banque espagnole, elle a décidé de concilier vie pro & perso, comme journaliste freelance en français ou espagnol. Elle est vice-présidente de l’Association des Correspondants de Presse Étrangère.
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