Sous la conduite de Pierre Lunel, la promenade organisée par Barcelone Accueil remonte la Rambla comme on traverse les siècles. Une histoire de pouvoir, d’argent, d’art et de mémoire, inscrite dans le cœur battant de Barcelone.
Le génie, des milliardaires et un fou…
Devant le Palau Güell, Pierre Lunel annonce la couleur. La promenade organisée par Barcelone Accueil ne sera pas un inventaire de façades. Car le vrai personnage, ici, c’est la Rambla. On la remonte comme on feuillette un roman. À chaque pas, un siècle s’invite. À chaque halte, l’histoire affleure.
Ce matin-là, le boulevard devient scène de théâtre. Défilent des vice-rois cupides, des novices éprises, des industriels visionnaires, des mécènes flamboyants, des artistes de génie… La Rambla n’est pas un décor. C’est un fil tendu à travers l’histoire barcelonaise, sur lequel avancent ses grandeurs et ses excès.

La Rambla, née dans la boue et les canons
On la regarde aujourd’hui comme un décor de carte postale. On oublie qu’elle est née dans la boue. À l’origine, la Rambla n’est qu’un ruisseau qui dévale de Collserola jusqu’à la mer. On l’appelle le Cagalell. Une bande humide et malodorante, coincée aux marges des murailles érigées sous Pierre IV le Cérémonieux. Déchets, eaux usées, restes humains... On y jette tout.
Puis vient 1714. Barcelone tombe aux mains de Philippe V. La citadelle est construite, Montjuïc est armée de canons. Mais les ruelles médiévales compliquent le déplacement des troupes. Il faut un axe large, dégagé. Pierre Lunel le rappelle sans détour :
La Rambla n’a pas été créée pour les touristes, mais pour faire passer les troupes.
Avant d'être un lieu de promenade et de terrasses, elle est un dispositif. Un axe stratégique. Un outil de pouvoir.
1835, Barcelone en flammes
1835. La rue s’embrase. Les tensions entre ultras monarchistes et libéraux dégénèrent. La colère populaire déborde. Et la Rambla devient champ de bataille.
Les couvents qui la bordaient — capucins, franciscains, carmélites — partent en fumée. Des bibliothèques entières disparaissent. Des siècles de silence monastique balayés en quelques nuits. Sur les ruines du monastère des Capucins naîtra la future Plaça Reial. Celui des trinitaires donnera naissance au Gran Teatre del Liceu.
Même l’actuel Hotel Oriente, ouvert en 1845, s’élève sur les murs d’un ancien monastère franciscain. Les touristes y dorment aujourd’hui sans toujours savoir qu’ils reposent sur des strates d’histoire religieuse consumée…
Des ruines surgit une autre Rambla.
La revanche par l’or et les colonies
Mais pour comprendre comment la Rambla devient ce théâtre de fortunes neuves, il faut remonter d’un siècle. Au XVIIIe siècle, Barcelone ravale sa défaite politique et change de terrain.
Puisque 1714 l’a privée de leviers institutionnels, elle misera sur l’économie. Textile, négoce maritime, routes atlantiques… L’argent devient la nouvelle grammaire du pouvoir. Les “Indians” rentrent d’Amérique infatués d'eux-mêmes et les poches pleines. Cuba, le Pérou, les comptoirs lointains : on revient riche, et l’on veut que ça se voie.
Parmi eux, un personnage à la démesure baroque : Manuel d'Amat i de Junyent. Vice-roi du Pérou, enrichi dans l’ombre des mines du Potosí, compagnon de la célèbre Micaela Villegas, dite “La Perricholi”, il fait bâtir à distance un palais sur la Rambla : le Palau de la Virreina.

Quand il rentre à Barcelone, il a 68 ans. Il épouse Maria Francesca Fiveller, 24 ans, promise à son neveu. Elle sera novice, fiancée, vice-reine, puis veuve... Un testament lui interdit de se remarier sous peine de tout perdre. Elle choisit la fortune, perd l’amour, et finit brisée.
La Rambla n’est pas qu’un décor de pierre : c’est un roman d’amour tragique.
Cafés, chocolat et double vie
Au XIXe siècle, la Rambla est sans conteste l’épicentre du monde barcelonais. Bien avant le Passeig de Gràcia, c’est ici qu’il faut être vu.
Cafés élégants, chocolateries réputées, tables bien mises et conversations feutrées... On arrive en famille, on parade, on s’observe. Puis certains messieurs s’éclipsent vers l’arrière-salle, où la douceur du chocolat peut prendre d’autres formes. La bourgeoisie locale maîtrise déjà l’art du décor, et celui de la double vie.
Aujourd’hui encore, la maison Escribà prolonge cet héritage sucré. L’un de ses héritiers fut surnommé “le Mozart du chocolat”.
Sur la Rambla, le raffinement n’a jamais exclu la gourmandise, ni un certain sens du théâtre.
La fièvre d’or
À la fin du XIXe siècle, Barcelone s’emballe. On parle de “fièvre d’or”. Dans le Raval, une soixantaine de fabriques tournent à plein régime. La ville enfle, grossit, s’enrichit.
L’Exposition universelle de 1888 agit comme un accélérateur. On ouvre des perspectives, on élève des monuments, on affirme un style. Au bout de la Rambla, la statue de Christophe Colomb pointe vers le large — geste symbolique d’une ville qui revendique sa place dans le grand récit maritime et international.
Eduardo Mendoza en fera la toile de fond de “La Ville des Prodiges”, chronique d’un petit paysan devenu magnat dans une Barcelone, ivre de spéculation et d’hubris.
La Rambla cesse d’être un simple boulevard. Elle devient vitrine. Barcelone s’y regarde, s’y expose, et s’y rêve en capitale européenne, capable de rivaliser avec Paris.
Le mécène et le génie
C’est dans ce contexte qu’émerge l’une des amitiés les plus fécondes de l’histoire catalane : celle d’Eusebi Güell et d’Antoni Gaudí.

D’un côté, Güell, héritier d’une fortune coloniale, industriel éclairé, mécène visionnaire. De l’autre, Gaudí, fils de chaudronnier né à Reus, enfant fragile, solitaire, déjà habité par une imagination hors norme. Leur rencontre change tout.

Au sujet du Palau Güell, construit sur une parcelle jugée trop étroite, Gaudí aurait lancé à l’épouse du mécène : « Madame, vous m’avez donné un petit trou… je vous ai fait un palais. »
Le chantier engloutit des sommes considérables. L’intendant tremble en présentant les comptes. Plus tard, il résumera la situation avec une pointe d’ironie : « Moi, je remplis les poches du comte… Gaudí les vide. »
Rare complicité entre ces deux-là, en effet : le mécène ne bride pas l’artiste, il lui ouvre un espace d’expérimentation sans limite. Après la mort de Güell, en 1917, Gaudí se retire peu à peu du monde profane pour se consacrer exclusivement à son grand œuvre : la Sagrada Família.
Pierre Lunel résume cette relation en une phrase simple, définitive :
Je pense que Gaudí n’aurait jamais été Gaudí sans Güell.
Une mémoire inscrite au sol
La Rambla se fait aussi musicale. Autour du Gran Teatre del Liceu, dans l’élan des chœurs de l’Orfeó Català, la renaissance culturelle du XIXe siècle y trouve sa scène. Le boulevard devient caisse de résonance d’une Barcelone qui ne veut plus seulement produire et commercer, mais briller par l’art.
Un siècle plus tard, une autre couche vient s’ajouter à cette mémoire.
Au centre du boulevard, la mosaïque de Joan Miró — le Pla de l’Os — déploie ses rouges, ses jaunes et ses bleus. Miró voulait en faire un signe d’accueil, un hommage discret à ceux qui arrivent à Barcelone.
Le 17 août 2017, l’histoire bascule à nouveau. Une fourgonnette fonce sur la foule et s’arrête précisément là. De nombreuses vies fauchées... Puis, pendant des semaines, des fleurs recouvrent les couleurs de Miró.
Depuis, la Rambla porte aussi cette date. Une mémoire de plus, inscrite dans son sol.
Marcher avec les siècles
Militaire, religieuse, bourgeoise, industrielle, coloniale, artistique, tragique… La Rambla superpose les strates de Barcelone. Elle a été ruisseau à ciel ouvert, axe stratégique sous surveillance, théâtre d’émeutes, promenade mondaine, vitrine du capitalisme naissant, lieu de recueillement.
Au terme de la balade, Pierre Lunel le suggère sans emphase : Barcelone ne s’est pas levée d’un seul geste. Elle s’est construite dans la tension, entre l’ordre et la fronde, l’or et l’audace, la foi et le doute, la mémoire et l’ambition.
Sur la Rambla, on ne marche jamais tout à fait seul.
Porchaines visites de Barcelone avec Pierre Lunel :
- 15 mars – La mer, ADN de Barcelone
Huîtres, pirates, conquérants et aventuriers
- 19 avril – Dandy puis moine
Les secrets d’un Antoni Gaudí intime
- 17 mai – Des Jeux floraux à Wagner
La guerre des opéras et des passions musicales
Retrouvez toutes les informations sur le site de Barcelone Accueil.
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