Les Thaïlandais sans complexe avec la croix gammée

Par La rédaction de Bangkok | Publié le 30/09/2011 à 00:00 | Mis à jour le 04/01/2019 à 04:05
Photo : Une mallette avec des symboles nazis est vendue dans une boutique du marché de Chatuchak (photo Y.F.)
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Le récent défilé nazi par des écoliers d'une école de Chiang Mai a rappelé aux Occidentaux la perception quelque peu légère du nazisme et de ses symboles par nombre de Thaïlandais. Si la proximité avec le svastika utilisé en Asie dans la symbolique hindoue et bouddhique peut expliquer une certaine confusion chez certains lorsqu'il s'agit d'arborer la croix gammée, il n'en reste pas moins que la représentation du nazisme ici reste très différente de celles des européens

Vendredi dernier, des élèves de l'école catholique privée du Sacré Coeur de Chiang Mai défilaient déguisés en officiers nazis au sein de leur établissement lors de la traditionnelle journée annuelle de compétition sportive de l'école. Après avoir reçu en début de semaine le consul honoraire de la France à Chiang Mai, Thomas Baude, le directeur de l'établissement a présenté ses excuses et a tenté de justifier que ni les professeurs, ni les parents n'avaient été mis au courant de ce que les adolescents préparaient.

Ce type d'affaire n'est pas une première en Thaïlande. En 2007, des élèves de l'école de Thewphaingarm à Bangkok, avaient revêtu, sur l'idée de leur professeur, des uniformes et des emblèmes nazis là aussi lors d'une journée de compétition sportive inter-élèves, organisée dans l'enceinte qui accueille des enfants âgés de 6 ans à 17 ans. Deux ans plus tard, en octobre 2009, le musée de personnages en cire Louis Tussaud de Pattaya avait fait une promotion pour le moins tapageuse de son ouverture en mettant le long de l'une des principales routes express de la station balnéaire un impressionnant panneau publicitaire représentant le Führer. Ce dernier y était représenté faisant le salut nazi accompagné du slogan "Hitler n'est pas mort".

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La Thaïlande impliquée dans la Seconde guerre mondiale

Envahi par le Japon le 8 décembre 1941, la Thaïlande a capitulé puis a conclu treize jours plus tard une alliance militaire avec son occupant. Au même moment, une partie de l'élite thaïlandaise, par crainte de voir le pays tombé sous la domination du Japon en cas de victoire de l'Axe, a participé à la création de réseaux de résistance. Cette Thaïlande coupée en deux aura permis au royaume, d'un côté de ne pas être considéré comme un pays vaincu à la fin de la guerre, et de l'autre d'être en grande partie épargné par les atrocités du conflit.

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Pas de législation interdisant ces insignes

Ces faits retentissants ne sont pas isolés et semblent être les symptômes spectaculaires d'une perception "légère" du nazisme et de ses symboles apparemment commune chez les Thaïlandais. Nombres d'entre eux reconnaissent en effet que la sensibilité vis-à-vis de cet emblème n'est ici pas la même qu'en Europe. "Certains habitants du royaume peuvent porter la croix gammée de l'Allemagne nazie par exemple sur leur tee-shirt," admet Sodchuen Chaiprasathna, professeure à la retraite de littérature française à l'Université de Silpakorn. Il n'est pas rare en effet, lorsque l'on se balade dans Bangkok, de tomber nez-à-nez avec une croix gammée, que ce soit sur un vêtement, un véhicule, une casquette, un sac ou encore sous forme de gadget. "Il ne s'agit pas d'une admiration pour Adolf Hitler ou son régime, précise Sodchuen Chaiprasathna. Les jeunes, en particulier, cherchent simplement à attirer l'attention, en affichant quelque chose qu'ils trouvent joli. Avoir un symbole sur leurs habits est important pour eux". Ce genre d'objet peut se trouver aussi bien sur l'étal furtif d'un marché populaire que dans une boutique de grand centre commercial. Contrairement à la France où le Code pénal sanctionne le "port ou l'exhibition d'uniformes, insignes ou emblèmes rappelant ceux des responsables de crimes contre l'humanité", aucune loi n'interdit en Thaïlande d'arborer ou de vendre la croix nazie.

Un symbole lié au bien-être

Il faut dire que le symbole de la période la plus noire de l'histoire européenne contemporaine est tiré d'un emblème omniprésent et profondément enraciné dans les cultures hindoues et bouddhiques, le svastika. Utilisé par le Troisième Reich dans une forme particulière - les branches dirigées vers la droite et inclinés à 45 degrés sur un fond blanc - le svastika se trouve en Asie orienté dans un sens ou dans l'autre et sans inclinaison. En sanskrit, svastika signifie "qui conduit au bien-être". Très utilisée dans l'hindouisme, la croix en forme de svastika se retrouve également de manière fréquente dans la religion bouddhique, sur des temples ou des statues de bouddha, comme symbole de bonne fortune. Au Japon, les branches tournées vers la gauche, elle indique sur des plans de la ville la localisation des édifices religieux.

"Je ne connais pas la signification de ce symbole", affirme Fern qui vend une mallette décorée d'une croix gammée au milieu d'autres sacs et de vêtements au c?ur du célèbre marché de Chatuchak. "La seconde guerre mondiale et le nazisme sont enseignés au lycée, mais on passe rapidement dessus", regrette quant à elle Loun, 24 ans, diplômée en février dernier de la Bangkok University. Et Sodchuen Chaiprasathna d'ajouter : "certains étudiants n'y ont peut-être même pas prêté attention pendant les cours. A cause de l'éloignement géographique entre l'Europe et le royaume, beaucoup de Thaïlandais n'ont pas conscience de ce que la croix gammée représente". L'omniprésence du svastika dans l'environnement religieux thaïlandais couplée avec une méconnaissance du nazisme peut expliquer que l'image de la croix gammée ne soit pas assimilée en premier lieu à l'Allemagne d'Hitler.

Toutefois, l'ethnologue à l'Institut de Recherche sur l'Asie du Sud-Est Contemporaine (IRASEC) installé dans la capitale thaïlandaise, Jacques Ivanoff ne croit pas que tous les Thaïlandais soient dans l'ignorance. "Il y a 25 ans à Bangkok, j'ai connu un professeur thaïlandais qui affichait une photo d'Hitler sur l'un de ses cahiers, simplement parce qu'il le trouvait fort, raconte le chercheur. En Thaïlande, un homme fort peut être respectable quelque soit ses dérives".
 

Y.F. (http://www.lepetitjournal.com/bangkok.html) vendredi 30 septembre 2011

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