Kasit Piromya, ancien ministre des Affaires étrangères

Par Ghislain Poissonnier  | Publié le 17/10/2012 à 00:00 | Mis à jour le 06/03/2019 à 04:29
kasit_piromya

Ancien ministre des Affaires étrangères d'Abhisit Vejjajiva, Kasit Piromya fait partie des plus farouches opposants à l'ancien Premier ministre Thaksin, sous la gouvernance duquel il était ambassadeur. Actuellement député du parti démocrate, il a bien voulu répondre aux questions du PetitJournal.com Bangkok sur la politique étrangère de la Thaïlande

Kasit Piromya a effectué toute sa carrière comme diplomate au sein du ministère des Affaires étrangères thaïlandais entre 1969 et 2006. Il a été ambassadeur de la Thaïlande dans de nombreux pays, notamment au Japon, en Allemagne, en Russie et aux Etats-Unis. Après son départ à la retraite, il a rejoint les rangs du Parti démocrate et a été ministre des Affaires étrangères du gouvernement Abhisit entre fin 2008 et mi-2011. Farouche opposant à l'ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, Kasit s'était notamment distingué en 2008 pour son soutien au mouvement ultra conservateur de l'Alliance du Peuple pour la Démocratie (ou Chemises jaunes), prenant part aux manifestations antigouvernementales dont celle qui avait permis le blocage de l'aéroport de Suvarnabhumi en novembre 2008 qui avait coûté au pays plus de 200 milliards de bahts.

LePetitJournal.com : Depuis la fin de la guerre froide, quelles sont les principales caractéristiques de la politique étrangère de la Thaïlande ?
Kasit Piromya : La politique étrangère du royaume doit se faire dans le respect de la Constitution de 2007. Or, celle-ci fixe en son article 82 un certain nombre d'objectifs que tout gouvernement, quelle que soit son orientation politique, doit respecter : promouvoir des relations amicales avec les autres Etats, respecter les obligations souscrites auprès des autres Etats et des organisations internationales, y compris dans le domaine des droits de l'Homme, promouvoir le commerce, les investissements et le tourisme, assurer la protection des Thaïlandais qui vivent à l'étranger. Au-delà du texte constitutionnel, la politique étrangère du royaume se caractérise traditionnellement par son indépendance et sa modération. Indépendance en premier lieu, car le royaume refuse de se laisser influencer par les contraintes extérieures. Il mène une politique étrangère non alignée sur celle de ses partenaires plus puissants, Etats-Unis et Chine notamment. Contrairement à une idée reçue, la Thaïlande n'est pas l'allié privilégié et indéfectible des Etats-Unis dans la région. Ce serait plus le cas de Singapour aujourd'hui. La Thaïlande ne compte plus de base américaine sur son sol et ne s'aligne pas, loin de là, sur tous les souhaits américains. Deux exemples qui le prouvent bien : la Thaïlande a décidé de reconnaître la Palestine comme Etat en 2011 ; et l'armée thaïlandaise se procure de plus en plus souvent son matériel auprès de ses partenaires européens. Dans le même temps, si la Chine est un partenaire commercial important, le royaume tient aussi à conserver une forme de distance avec Pékin. Deux exemples le prouvent bien : les relations étroites développées avec le Japon et la Corée du Sud ; et le discours que nous tenons à Pékin concernant les droits de l'Homme, compte tenu des progrès que nous avons accomplis dans le domaine démocratique.
Modération en second lieu, car la Thaïlande cherche à comprendre les attentes et préoccupations de ses partenaires. Il n'est pas question de s'isoler : le royaume dépend du commerce international pour plus de 60% de son PIB. Nous devons être ouverts et dynamiques. Modération aussi, car la Thaïlande refuse les positions extrêmes, quelles soient politiques, économiques ou religieuses. Pour être harmonieux, le développement du royaume et de la région ne peut se faire que dans le respect des peuples, des traditions, de l'environnement.

Quel jugement portez-vous sur la politique étrangère du gouvernement de Yingluck Shinawatra ?
Ce gouvernement n'a guère pris d'initiatives. Sa politique étrangère consiste pour l'essentiel à assister à des rencontres internationales (Nations Unies, APEC, ASEAN) ou bilatérales (Japon, Chine, France, Allemagne). Mais aucune stratégie ne se dégage et aucune vision n'est perceptible. Au niveau international, il ne suffit pas d'être présent : aussi faut-il avoir un vrai message à délivrer et être capable de proposer des choses. Ce n'est manifestement le cas ni du ministre actuel des Affaires étrangères, ni du Premier ministre. Le gouvernement Abhisit avait, lui, pris beaucoup d'initiatives. Il a été très actif dans le cadre des Nations Unies : lutte contre la piraterie au large de la Somalie avec l'envoi de frégates thaïlandaises, contribution à la stabilisation du Darfour avec l'envoi d'un contingent thaïlandais de 800 hommes au sein de l'UNAMID, contribution à l'établissement d'un Etat de droit au Timor-Leste avec l'envoi de policiers thaïlandais, notamment des femmes. Il l'a été aussi dans le cadre de l'ASEAN : lancement d'une commission des droits de l'Homme commune aux Etats membres, organisation de rencontres des différents acteurs des sociétés civiles des Etats membres, création d'un centre de gestion des crises humanitaires et des désastres naturels des Etats membres sur la base militaire thaïlandaise d'U-Tapao, lancement du projet ASEAN connectivity visant à améliorer la libre circulation des personnes, des marchandises et des informations par terre, mer et air. Toutes ces initiatives ont été saluées et soutenues tant les pays occidentaux que par nos partenaires indiens et chinois. Avec les pays occidentaux, justement, le gouvernement Abhisit a rééquilibré nos relations : il ne s'agit plus pour la Thaïlande d'obtenir de l'aide directe de pays plus riches mais d'améliorer son savoir-faire sur des sujets où le royaume doit apprendre : contrôle aux frontières, traitement des réfugiés, lutte contre les trafics internationaux, gestion des ressources naturelles, consommation d'énergies etc. Avec la Birmanie, le gouvernement Abhisit a plaidé pour un assouplissement des sanctions et on peut donc dire aujourd'hui, avec le recul, qu'il s'agissait d'une bonne approche puisque le régime birman s'est ouvert progressivement. Bref, le gouvernement Abhisit a conduit une vraie politique étrangère. On ne peut pas en dire autant aujourd'hui : le manque de substance est frappant. Deux exemples : le silence assourdissant sur les litiges maritimes qui impliquent les pays de l'ASEAN et la Chine ; l'absence de vision pour faire de la Thaïlande un pays du niveau économique de la Corée du Sud ou de Taïwan. C'est dommage. Tant la Thaïlande que nos partenaires étrangers méritent mieux.

Les experts pensent qu'en 2013 la Cour internationale de justice va donner raison au Cambodge dans l'affaire de Preah Vihear : comment la Thaïlande peut-elle sortir de cette impasse ?
Eh bien, les experts se trompent ! Je crois au contraire que la Thaïlande va gagner cette affaire. J'ai personnellement suivi le dossier en me rendant à La Haye pour assister aux audiences de la Cour internationale de justice. Nous avons une équipe d'avocats de premier plan pour défendre la Thaïlande. Cette équipe compte d'ailleurs une célèbre juriste français, le professeur Alain Pellet. En face, l'équipe de juristes engagés par le Cambodge est de bien moins bonne qualité. Notre dossier est solide. Il est constitué de pièces convaincantes et notamment de cartes fournies par la France. Nous avons réussi à prouver que si le temple est bien cambodgien, la zone autour du temple appartient à la Thaïlande. Au-delà des aspects juridiques et de la décision qui sera rendue, notre position politique est toujours la même : la Thaïlande souhaite un dialogue bilatéral avec Phnom Penh pour régler ce litige. Nous avons fait toute une série de propositions concrètes, notamment celle d'établir de nouvelles cartes sur la base de relevés effectués par un satellite. L'avantage du dialogue bilatéral est qu'il n'y aura pas de perdant et de gagnant, mais seulement deux gagnants. Mais les Cambodgiens souhaitent à tout prix internationaliser le conflit. Ils pensent que la communauté internationale va leur donner raison, parce qu'ils sont plus faibles économiquement que nous. Hun Sen entend aussi capitaliser sur cette crise pour renforcer sa popularité. C'est une approche un peu simpliste, qui ne convient pas à un pays démocratique comme le nôtre. La Thaïlande souhaite conserver une politique de dialogue et ne veut pas passer en force.

Comment parler des droits de l'Homme au sein de l'ASEAN avec des Etats membres qui ne les respectent pas ?
Il faut être patient. La Thaïlande est certes plus en avance sur les droits de l'homme que ses voisins laotien, cambodgien, vietnamien ou birman. Mais ce n'est que depuis les années 80/90 que la Thaïlande a beaucoup progressé sur cet aspect. Dès lors, comment exiger de nos voisins, qui ont été durement frappés par la guerre et qui sont moins développés sur le plan économique, d'être aussi avancés que nous dans ce domaine ? Par ailleurs, dans ces pays-là, les violations des droits de l'homme sont clairement liées à des régimes politiques autoritaires. Dès lors, il ne sert à rien, lors de rencontres diplomatiques, de braquer nos interlocuteurs, mais plutôt de tenter de les convaincre des bénéfices qu'ils peuvent espérer d'un meilleur respect des standards internationaux. Mais la patience ne doit pas nous interdire de parler de ce sujet, notamment parce que le respect des droits de l'homme figure dans la charte de l'ASEAN et parce que les exemples de la Thaïlande, de l'Indonésie et des Philippines prouvent qu'au sein de l'ASEAN il est possible de progresser dans ce domaine. Ainsi, la Thaïlande évoque le sujet tant lors de rencontres tant bilatérales que multilatérales. Je l'ai fait, par exemple, avec mon homologue birman, sous la forme d'un dialogue, en expliquant qu'en s'enfermant dans une logique répressive, la Birmanie reculait mais aussi faisait reculer l'ensemble de l'ASEAN. Quand un Etat membre viole la charte, c'est toute l'institution qui est décrédibilisée. Par ailleurs, je lui ai rappelé que le monde évoluait et que les populations n'acceptent plus que leurs libertés soient étouffées. Avec l'information qui circule, tous les régimes autoritaires sont voués à évoluer, sauf à risquer de disparaître du fait d'un soulèvement. J'ai aussi évoqué le sujet avec nos partenaires de la péninsule indochinoise : nous avons réussi à les convaincre d'organiser un forum des acteurs de la société civile, ce qui était une manière de promouvoir les ONG et leurs actions en faveur des droits de l'Homme.

L'Europe connaît une grave crise économique et financière : quel message la Thaïlande peut-elle adresser sur ce sujet ?
Je me garderais bien de donner des conseils aux Européens : la construction européenne est un processus long et complexe qui suscite l'admiration. Se doter d'une monnaie unique n'est pas chose facile. Dans le même temps, nous pouvons adresser un message aux Européens confrontés à la crise de l'euro : la Thaïlande a une vraie légitimité en la matière, car elle a été confrontée à une dure crise financière en 1997 et a réussi à être épargnée par les conséquences de la crise des subprimes de 2008. Tant la Thaïlande que les autres pays de l'ASEAN ont tiré comme conséquence de la crise de 1997 qu'il fallait assurer l'indépendance des banques centrales, avoir des politiques budgétaires plus contrôlées et améliorer la gouvernance de nos administrations. Ce qui me frappe, s'agissant de la crise actuelle, c'est le fait que l'Europe dite du Sud (Grèce, Italie, Espagne, Portugal) n'a pas respecté des critères de sérieux et a pourtant bénéficié de l'euro, puis, plus tard, de prêts considérables, et cela sans contrepartie. L'Europe souffre sans doute d'un déficit de contrôle de certains de ses Etats membres. Ceci ayant été dit, la situation actuelle en Thaïlande n'est pas non plus sans danger. Le gouvernement actuel multiplie les politiques populistes avec des subventions pour l'achat d'une voiture, l'achat d'un premier logement, le prix de l'essence et celui du riz, le don d'ordinateurs etc. Tout cela est coûteux pour les finances publiques et créé l'idée au sein de la population que l'expansion économique du royaume peut se faire sans effort. Attention à ne pas suivre par facilité la voie grecque ou vénézuélienne.

Le monde arabe connaît actuellement des changements de régime et des turbulences : quelle doit être la position de la Thaïlande ?
Il y a des aspects très positifs dans ces changements vers plus de démocratie. On retrouve des évolutions que la Thaïlande a connues à une certaine époque. Ces changements pourront se pérenniser si des leaders politiques et religieux prennent leurs responsabilités pour montrer qu'Islam et démocratie sont compatibles et que l'Islam est une religion de paix. Nous devons encourager les jeunes démocraties comme la Libye et la Tunisie. Il y a aussi dans le même temps des phénomènes plus inquiétants, notamment le repli sur les communautés comme en Syrie et la montée du facteur religieux en politique. Les pays arabes sont musulmans et le resteront. La Thaïlande est un pays bouddhiste et le restera. Mais la Thaïlande sait accepter sur son sol des minorités religieuses, notamment musulmane mais aussi chrétienne et hindouiste. Elle est un pays où la tolérance et le respect des autres cultures constituent des valeurs fortes. Lors des débats préalables à l'adoption de la Constitution de 2007, la Thaïlande a d'ailleurs refusé de faire du bouddhisme une religion d'Etat. La religion ne doit pas devenir un des principaux critères de citoyenneté. Certes, la situation dans le Sud du royaume est inquiétante : toutefois, il ne s'agit pas d'un conflit de nature religieuse mais bien plus de nature culturelle, sans oublier le rôle joué par la grande criminalité et les trafics. La Thaïlande reste aussi un modèle quant à la représentation politique des minorités : mon prédécesseur au poste de ministre des affaires étrangères est un musulman tout comme l'ancien chef d'état-major des armées. En revanche, je ne vois pas beaucoup de décideurs chrétiens ou bouddhistes dans les pays musulmans. Par ailleurs, je constate que les musulmans en Thaïlande ont souvent plus de droits politiques que les musulmans dans les pays arabes. C'est pour ces raisons que je crois que la Thaïlande est crédible et peut légitimement adresser un message à ces pays : observez ce qui se passe chez nous ; mettez en ?uvre la séparation du politique et du religieux ; évitez la constitution de ghettos religieux et intégristes ; apprenez la tolérance vis-à-vis des autres coutumes et religions ; garantissez la sécurité de vos minorités.

Ghislain-POISSONNIER

Ghislain Poissonnier 

Ghislain Poissonnier est magistrat français. Il a été juge et vice-procureur à Béthune, Lille et Paris. Il a travaillé comme juriste au Kosovo, en Palestine, en République démocratique du Congo, en Thaïlande, en Afghanistan, en Guinée et en Côte d'Ivoire.
0 Commentaire (s) Réagir
À lire sur votre édition locale
À lire sur votre édition internationale