BOMBES EN THAILANDE – Plusieurs pistes envisagées, le "sabotage local" privilégié

Par Lepetitjournal.com Bangkok avec AFP | Publié le 12/08/2016 à 22:00 | Mis à jour le 12/03/2019 à 03:34

Au moins quatre personnes ont été tuées dans l'explosion en série de bombes jeudi et vendredi en Thaïlande, notamment dans la station balnéaire touristique de Hua Hin, les militaires au pouvoir privilégiant la piste locale.

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LES SUSPECT HABITUELS

La police thaïlandaise a déclaré que les attentats étaient des actes de sabotage local et non l'ouvre de terroristes internationaux ni même des indépendantistes malais-musulmans de l'extrême sud.

Néanmoins, ces déclarations sont à prendre avec prudence. Les autorités sont en effet souvent critiquées pour leur tendance à écarter hâtivement les pistes dérangeantes.

Elles avaient notamment refusé l'an dernier de considérer l'attentat de l'autel Erawan qui avait tué 20 personnes à Bangkok, comme une attaque terroriste.

Les explosions d'engins artisanaux ne sont pas rares surtout en période de fortes tensions politiques, mais ces actes d'intimidation ne sont généralement pas perpétrés dans des lieux touristiques et n'ont la plupart du temps pas pour objectif de blesser et encore moins de tuer.

Les bombes de jeudi et vendredi ont touché des lieux touristiques le jour de l'anniversaire de la Reine Sirikit et quelques jours après l'approbation d'une Constitution controversée.

Cela amène les spécialistes à considérer au moins quatre groupes de suspects, alors que les autorités privilégient la piste locale tout en écartant celle des indépendantistes musulmans du sud.

Les indépendantistes du sud musulman
Certains analystes ont pointé les rebelles séparatistes du sud qui sont en lutte contre l'Etat thaïlandais et revendiquent une plus grande autonomie pour trois provinces proches de la Malaisie autrefois un sultanat annexé par la Thaïlande il y a un siècle.
Plus de 6.500 personnes –la plupart des civils- ont perdu la vie depuis 2004 dans cette région frappée par des violences quasi quotidiennes, qui se traduisent la plupart du temps par des fusillades et des explosions.
"Les attentats de Hua Hin ont tout l'air d'un affront direct au royaume de Thaïlande", estime Paul Chambers, expert en affaires militaires thaïlandaises, soulignant que Hua Hin abrite le palais royal et que la série d'explosions survient le jour de l'anniversaire de la reine. Le spécialiste américain rappelle aussi que des similarités avec le mode opératoire des séparatistes qui consiste en la détonation à distance de doubles bombes à quelques minutes d'intervalles l'une de l'autre pour faire le maximum de victimes –la deuxième explosant généralement lorsque les forces de l'ordre et les secouristes sont sur les lieux de la première.
Si les indépendantistes s'avéraient être les coupables, ces attentats marqueraient un tournant inquiétant dans leur développement tactique – leur champ d'action était circonscrit jusqu'ici à leur région, loin de Hua Hin et des autres sites visés jeudi et vendredi, et leurs actions ne visent pas les touristes.

Les opposants politiques de la junte
Les attentats interviennent près d'une semaine après que les militaires au pouvoir ont vu leur projet controversé de nouvelle Constitution approuvé par référendum.
Pour Thitinan Pongsudhirak, politologue auprès de l'Université Chulalongkorn, "les forces politiques qui ont perdu la bataille du référendum" sont très probablement derrière ces attaques.
"Le moment choisi est frappant," dit-il. "Il s'agit d'un défi flagrant au régime militaire. Un gouvernement comme celui-ci est censé garantir le respect des lois et l'ordre".
L'ex-Première ministre Yingluck Shinawatra, dont le gouvernement a été renversé par les militaires en 2014, a toutefois dénoncé vendredi la série d'attentats.

Islamistes internationaux
Divers groupes de militants islamistes ont mené de nombreuses attaques dans d'autres régions d'Asie du Sud-Est ces dernières années, notamment les attentats de Bali en 2002 qui avaient tué plus de 200 personnes, la plupart des touristes étrangers.
De récents attentats en Indonésie et en Malaisie ont été menés par des extrémistes locaux liés à l'Etat Islamique, qui est désormais un puissant cri de ralliement pour les radicaux de la région.
Des analystes estiment qu'après le succès rencontré en Malaisie et en Indonésie, il est possible que Daesh cherche à recruter des Thaïlandais. Cependant, les groupes séparatistes musulmans n'ont jusqu'ici pas cédé aux propositions des jihadistes internationaux.

Les Ouïghours
On a pu voir au cours de ces deux dernières années des signes de plus en plus forts de radicalisation chez les Ouïghours chinois en Asie du Sud-Est.
Deux membres de cette minorité musulmane ont été arrêtés pour les attentats de l'autel Erawan à Bangkok qui avaient tué 20 personnes le 17 août 2015, la plupart des touristes chinois.
Les suspects doivent justement être jugés à la fin du mois. Tous deux ont nié toute implication dans l'attentat autour duquel de nombreuses zones d'ombre persistent.
Les extrémistes indonésiens qui combattent avec Daesh ont aussi recruté quelques Ouïghours dans la région et les ont envoyés en Indonésie pour renforcer les réseaux radicaux, mais la plupart ont été tués ou capturés.

"Ce n'est pas une attaque terroriste. C'est juste du sabotage local qui est circonscrit à certaines zones et provinces", a déclaré la police nationale, une thèse reprise dans une allocution télévisée par le chef de la junte en place depuis un coup d'Etat en 2014, le général Prayuth Chan-O-Cha.

Dénonçant une volonté de "semer le chaos", ce dernier a appelé la population à laisser plus de temps pour identifier ceux qui, en deux jours, ont au total fait exploser onze bombes dans sept provinces méridionales thaïlandaises, en particulier dans les stations balnéaires de Hua Hin et de Phuket.

Ces attentats n'ayant toujours pas été revendiqués, les hypothèses vont d'une vengeance de l'opposition politique (dans un climat de forte restriction des libertés) à une attaque des séparatistes musulmans de l'extrême sud de la Thaïlande, près de la frontière de la Malaisie.

Un porte-parole de la police, Krissana Pattanacharoen, a dit à l'AFP que les engins qui ont explosé ressemblaient à ceux utilisés par ces indépendantistes, tout en soulignant qu'il était "trop tôt pour (en) tirer des conclusions".

La seule zone habituellement touchée par les explosions, fréquentes et visant notamment les militaires, de bombes artisanales est en effet l'extrême sud où l'insurrection de musulmans séparatistes a fait des milliers de morts en une dizaine d'années.

Les indépendantistes n'ont cependant pas dans le passé revendiqué d'attaques en dehors de leur région dans ce pays où la junte compte sur le tourisme - avec 32 millions de visiteurs attendus en 2016 - pour redresser une économie atone.

Hua Hin a été la plus touchée

Hua Hin, dont le front de mer est envahi par les grands hôtels internationaux et les bars de nuit, et où se trouve la résidence d'été de la famille royale, a été la plus touchée.

Jeudi soir, deux engins artisanaux dissimulés dans des pots sur le trottoir y ont explosé à trente minutes d'intervalle et à cinquante mètres de distance dans une zone proche de la plage.

Une vendeuse de rue est morte. Parmi la vingtaine de blessés, dix sont des étrangers, a annoncé la police : quatre Néerlandais, trois Allemands, deux Italiens, un Autrichien.

"Il y a eu un grand bruit, les policiers couraient partout, c'était terrible", a raconté à l'AFP Michael Edwards, un témoin australien.

Vendredi matin, un nouveau double attentat, dans le même quartier, a provoqué la mort d'une deuxième Thaïlandaise, suscitant la terreur dans cette cité balnéaire.

A Surat Thani, une agglomération située à 400 kilomètres plus au sud, c'est une employée municipale qui a été tuée peu après par l'explosion d'une bombe.

A Phuket, la plus célèbre station balnéaire thaïlandaise, seul un blessé léger est à déplorer, mais le lieu choisi est symbolique : une des plages les plus célèbres du royaume, celle de Patong.

Conseils de prudence aux touristes

Plusieurs pays, dont la France, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ont recommandé à leurs ressortissants en Thaïlande d'être prudents et d'éviter les lieux publics.

Deux voyagistes, Hotelplan Suisse et Kuoni Suisse, ont annoncé que leurs clients qui devaient s'y rendre avant le 15 août pouvaient modifier ou annuler sans frais leur séjour, d'après la radio-télévision RTS.

Située à 200 kilomètres au sud de Bangkok, Hua Hin est une station balnéaire prisée des touristes étrangers, mais aussi des Thaïlandais. Ils étaient nombreux à être partis jeudi soir vers les bords de mer en ce début de long week-end férié, avec vendredi l'anniversaire de la reine.

Le précédent attentat d'ampleur en Thaïlande remonte à août 2015, quand 20 personnes, dont de nombreux Chinois, avaient été tués dans l'explosion d'une bombe en plein Bangkok.

Mis à part cet attentat, le royaume a été épargné par les attaques de grande ampleur et le terrorisme international.

L'attentat d'août 2015 dans la capitale, le plus meurtrier de l'histoire de la Thaïlande, n'a jamais été revendiqué. La piste d'un acte commis par un groupe ayant des liens avec la minorité musulmane ouïghoure de Chine, mais pas le jihadisme international, est privilégiée.

La série d'attaques de jeudi est vendredi n'est pas sans rappeler celle survenue dans la nuit de réveillon du 31 décembre 2006 au 1er janvier 2007, quand huit bombes avaient explosé dans divers endroits de la capitale, faisant trois morts et une quarantaine de blessés.

L'attentat était intervenu alors que l'armée avait pris le pouvoir quelques mois plus tôt, renversant le Premier ministre Thaksin Shinawatra. Les coupables n'ont jamais été identifiés, même si la responsabilité "d'hommes en uniformes" avait été largement évoquée à l'époque -après que la piste des insurgés malais musulman avait été écartée (lire notre article).

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