ALSTOM – D. FAREZ: “Sur le TGV, la Thaïlande attend beaucoup de la France”

Par La rédaction de Bangkok | Publié le 30/09/2013 à 22:00 | Mis à jour le 27/05/2022 à 05:21
Farez

Alstom Thaïlande est en pleine phase d'expansion dans le royaume. Pour LePetitJournal.com, son président, Didier Farez, évoque les enjeux et les perspectives de développement du domaine ferroviaire et de l'énergie en Thaïlande. Il explique aussi comment Alstom compose sur le plan économique avec le géant chinois.

LePetitJournal.com : Le ferroviaire est avec l'énergie et la vente d'équipements de transmission l'un de vos principaux domaines d'activité. Le gouvernement thaïlandais prévoit justement d'investir plus de 20 milliards d'euros pour rénover son réseau ferré et construire quatre lignes à grande vitesse(1). Comment se positionne votre groupe sur ce marché très concurrentiel ?

Didier Farez : Il est clair que nous nous intéressons à ce projet. Nous avons encore un gros travail de motivation de nos entreprises françaises pour les inciter à regarder vers la Thaïlande. Heureusement, l'ambassade de France et le ministère des Transports ont parfaitement compris les enjeux. Le ministre thaïlandais des Transports, Chadchart Sittipunt, a assuré que son pays entendait faire jouer une saine concurrence entre les différents groupes. Nous avons en face de nous, les Chinois, les Japonais et les Coréens, pour ne citer que nos concurrents asiatiques. Ceci dit, les Thaïlandais aiment leur indépendance, la qualité, et ont une certaine méfiance vis-à-vis de la Chine. Je ne crois pas que la Thaïlande souhaite que la Chine contrôle toutes ses lignes. La Thaïlande attend beaucoup de la France. Nous avons réellement toutes nos chances. Les autres acteurs français doivent en être persuadés.

Qu'est-ce qui vous rend confiant ?

Je peux en témoigner : les Thaïlandais font très attention à ne pas tomber dans une négociation trop facile, où seul le critère du prix l'emporterait. Ils sont allés en Allemagne, en Corée, en Chine, au Japon, en France. Ils ont pris des informations, observé différentes technologies. Ils sont revenus vers nous pour nous dire que nous avions un modèle de fonctionnement qui les intéressait. La France dispose d'une des meilleures images au monde dans le secteur ferroviaire.

Quels sont les atouts de la France ?

Évoquer la grande vitesse veut dire transporter les passagers rapidement, et en totale sécurité. La France a fait ses preuves. La sécurité dépend de plusieurs paramètres (design des trains, qualité des infrastructures et des composants, signalisation?). Nous possédons en France toutes les technologies nécessaires pour participer à cette mise en concurrence. La Chine a des atouts, mais aussi de gros problèmes de détérioration des voies. Toutes les nuits, elle envoie des ouvriers pour réparer. Par le biais de l'accord de coopération signé en juin entre les ministres thaïlandais et français des Transports, nous allons mener un gros travail de pédagogie, et d'expertise avec la Thaïlande pour l'aider à élaborer le meilleur projet, en espérant qu'ensuite, celui-ci entre dans nos spécifications.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Ce projet de trains à grande vitesse est à maturation longue à cinq, six ou dix ans. Tout n'est pas encore défini : quelle vitesse, quel parcours, quelle fréquence? Il peut encore se passer beaucoup de choses. La Thaïlande se pose encore des questions sur le type de gestion à adopter. Des premières consultations devaient avoir lieu en fin d'année, mais il est probable que le calendrier aura au moins un an de retard. Quand à Alstom, nous aurons encore deux ans devant nous, je pense, avant d'avoir à répondre à des appels d'offre concernant la fourniture des trains par exemple.

Alstom est aussi présent dans le développement des métros aérien et souterrain de Bangkok. Vous venez de décrocher un contrat de pose de voies pour l'extension de la ligne verte entre Bearing et Samut Prakan(2)?

C'est effectivement une expertise que nous développons. Nous réalisons beaucoup de pose de voies en France pour les tramways. Depuis deux ans, nous sentons que le ministère des Transports et la Mass Rapid Transit Autority (MRTA) ne trouvent plus normal d'avoir un seul fournisseur, à savoir Siemens. Jusqu'à présent, ce concurrent a une position dominante dans tout ce qui est lié au développement des métros souterrain et aérien à Bangkok. Aujourd'hui, nous sentons que nous pouvons revenir dans le jeu. Nous nous positionnons pour vendre aussi bien des trains, que de la signalisation ou de la pose des voies.

N'est-ce pas un peu dommage que deux grands groupes européens se livrent à une telle concurrence, alors qu'il vous faut déjà faire face à celle des groupes asiatiques ?

C'est peut-être dommage, mais ce sont les règles du commerce. L'Union Européenne émet beaucoup de résistance à tout projet de fusion, là où nos concurrents n'hésitent pas. Les Japonais notamment sont capables de créer des conglomérats pour limiter les coûts. En Europe, nos groupes sont divisés et doivent souvent délocaliser hors d'Europe pour maîtriser leurs coûts.

Malgré une vive concurrence, Alstom se développe bien en Thaïlande où vous êtes présent depuis 40 ans?

Actuellement 80 personnes travaillent pour notre groupe en Thaïlande. Dans un peu plus d'an, nous pourrions être 300. Dans le domaine de la vente d'équipement de transmission d'électricité (transformateurs, disjoncteurs?), notre chiffre d'affaires devrait passer cette année de 20 millions d'euros à 50 millions d'euros. Dans le secteur de l'énergie, nous préparons deux offres pour Egat (Electricity Generating Authority of Thailand), l'une est pour moderniser une centrale à charbon à Mae Moh pour un montant de 500 millions d'euros. L'autre est pour la fourniture de deux turbines pour une centrale hydroélectrique à Lam Takhong dans le centre du pays. En fin d'année dernière, nous avions remporté un marché dans le cadre d'un consortium avec le groupe japonais Sumitomo Corporation of Japan, pour la construction et l'équipement d'une centrale à cycle combiné de 850 MW à Bangkok. La part d'Alstom dans ce contrat s'élève à 225 millions d'euros. Nous nous positionnons sur le secteur de l'énergie renouvelable en développant un type d'éoliennes qui fonctionne avec très peu de vent, comme c'est le cas en Thaïlande.

Voisine du royaume, la Birmanie s'ouvre démocratiquement et économiquement. Quelles sont les ambitions d'Alstom dans ce pays ?

La Birmanie a besoin d'énormément d'énergie. Seul un quart de sa population a accès à l'électricité. Le potentiel est énorme. Dans notre domaine, celui des infrastructures, c'est compliqué. Le développement prendra du temps. Les sommes engagées sont importantes, il faut de la discipline. Les Birmans devraient prendre pour exemple le Laos. Les Laotiens sont très bons pour mettre en place des structures et donner des garanties qui rassurent les investisseurs.

Quelles relations Alstom entretient-il avec la Chine ?

Notre groupe est présent en Chine depuis une vingtaine d'années. Nous y avons créé plusieurs unités de production, dont une nouvelle, avec 2.000 employés, qui fabrique des composants pour centrales hydroélectriques. Nous réduisons nos coûts, pas tant sur la main d'?uvre, mais nous pouvons y construire des composants usines de grande taille et en plus grande quantité pour faire face au marché régional; nous baissons ainsi nos coûts fixes. Nous vendons nos produits dans le monde entier. Ils bénéficient du design Alstom, mais de coûts chinois. Nous apportons une attention particulière à la qualité de nos fournisseurs chinois.

Et sur le plan commercial, comment vous positionnez-vous par rapport à la Chine ?

Les Chinois n'ont pas les mêmes exigences financières que nous, les Européens. Nous sommes très encadrés par les institutions financières (Banque Mondiale, Agence de développement asiatique?), qui respectent les critères de l'Organisation mondiale du commerce. Si ces critères baissent, les équilibres économiques sont déstabilisés. Jusqu'à présent, les Chinois ne se sentaient pas assujettis aux mêmes règles et octroient des prêts très avantageux. Mais aujourd'hui, il semblerait que la Chine comprenne qu'il lui faut s'aligner sur les règles internationales, qu'elle ajoute une composante sociale à ses projets. La Chine va aller dans ce sens, je n'en ai aucun doute. Les Chinois sont intelligents, ils vont vite comprendre où est leur intérêt. Ils s'aligneront sur les normes internationales.

(1) Les quatre lignes sont : Bangkok ? Chiang Mai, Bangkok ? Rayong, Bangkok Padang Besar, Bangkok Nongkhai. Lire notre article sur les mégaprojets d'infrastructures en cliquant ici

(2) Lire notre article Alstom fait le plein en Thaïlande 

Propos Recueillis par LB (http://www.lepetitjournal.com/bangkok) mardi 1er octobre 2013

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