Une étude a été réalisée récemment par le Deon Policy Institute, dans le but de savoir comment les centrales nucléaires flottantes pourraient s'intégrer au contexte politique, social, économique, juridique et réglementaire d'un pays européen. S'appuyant sur le cas grec, ainsi que les recherches menées par CORE POWER, Athlos Energy et ABS, ses conclusions complètes devraient être publiées dans le courant de l'année.


De manière assez inattendue, l'énergie nucléaire fait son retour dans les priorités politiques grecques. Historiquement, la Grèce s'est tenue à l'écart de l'énergie nucléaire, mais le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis a annoncé en mars 2026, lors du 2ème Sommet sur l'énergie nucléaire à Paris, que le pays étudierait le rôle potentiel des petits réacteurs modulaires (PRM) dans son mix énergétique. Il a également indiqué qu'un comité ministériel dédié soumettrait des propositions concrètes au gouvernement.
Que sont les centrales nucléaires flottantes (CNF) ?
Les CNF sont des installations nucléaires où un ou plusieurs réacteurs fonctionnent sur une plateforme ou un navire flottant. Elles peuvent produire de l'électricité, de la chaleur et, dans certains cas, de l'eau potable par dessalement. Contrairement aux navires marchands à propulsion nucléaire, qui utilisent l'énergie nucléaire pour leur propulsion, elle fonctionnent comme des installations de production d'énergie dédiées. Elles utilisent généralement des PRM, conçus pour une production en usine standardisée et un transport aisé jusqu'aux sites de déploiement.
Le concept n'est pas nouveau. Le MH-1A Sturgis, construit aux États-Unis, a été utilisé dans le canal de Panama au milieu des années 1960, tandis que l'Akademik Lomonosov, de fabrication russe, est en exploitation commerciale depuis 2019. La Russie compte également jusqu'à quatre autres CNF en construction. Depuis 2020, le secteur a connu un nouvel essor, les entreprises de technologies nucléaires nouant des partenariats avec des chantiers navals d'Asie de l'Est, d'Amérique du Nord pour développer des installations standardisées.
Des bénéfices clairs pour la Grèce
Le rapport souligne que la géographie et le profil maritime grec rendent les CNF particulièrement pertinentes : elle possède un littoral étendu, de nombreuses îles habitées et des besoins croissants en matière de dessalement, d'électrification portuaire et d'énergie fiable à faible émission de carbone. Les centrales nucléaires pourraient produire de l'électricité à proximité des centres de consommation sans nécessiter d'occupation permanente des sols, et sans entrer en concurrence avec les énergies renouvelables, l'agriculture ou le logement. Elles pourraient également remplacer les centrales au fioul sur les îles non interconnectées et soutenir les pôles industriels côtiers sans surcharger le réseau.
Le rapport souligne également le potentiel de la base maritime et industrielle grecque. Comptant parmi les principales puissances maritimes mondiales, le pays possède une solide expérience dans le transport maritime, la construction navale et la réglementation maritime. Environ 75 % de la valeur ajoutée totale des projets de centrales nucléaires est liée aux équipements auxiliaires, un domaine où les compétences maritimes et industrielles grecques pourraient s'avérer pertinentes.
Le nucléaire au sein du mix grec
L'expérience de la Grèce en matière d'énergie nucléaire est restée limitée. Le pays dispose d'infrastructures de recherche et d'enseignement, notamment le réacteur de recherche à piscine GRR-1, du Centre national de recherche scientifique Demokritos ,et la pile à graphite exponentielle du Laboratoire d'ingénierie nucléaire, situé à l'Université technique nationale d'Athènes. Durant les premières décennies de l'énergie nucléaire civile, l'État grec a collaboré avec Ebasco, qui conseillait la Société publique d'électricité sur les études préliminaires relatives à une éventuelle centrale nucléaire.
Le nouveau rapport indique que l'évolution des besoins énergétiques de la Grèce rend nécessaire une réévaluation. L'énergie nucléaire pourrait renforcer la sécurité énergétique, réduire la dépendance aux combustibles importés, garantir une production d'électricité stable et contribuer à la décarbonation. Le rapport établit également un lien entre l'énergie nucléaire et l'autonomie stratégique, arguant qu'une production d'électricité nationale fiable est devenue primordiale dans un contexte de tensions géopolitiques majeures.
Un écosystème national encore inadapté
L'analyse PESTEL (Politique, Économique, Sociale, Technologique, Légale et Environnementale) du Deon Policy Institute révèle que les principaux obstacles au déploiement d'une centrale nucléaire en Grèce ne sont pas d'ordre technique mais administratif : il n’existe pas encore de cadres politiques, juridiques ou réglementaires adaptés à l'énergie nucléaire ni au déploiement des centrales nucléaires. Le rapport n'identifie toutefois aucun obstacle majeur à la mise en œuvre, et suggère que la Grèce doit construire le cadre nécessaire plutôt que de considérer le projet comme infaisable.
L'analyse met également en évidence un intérêt stratégique, du fait de la dépendance hellénique aux importations d'énergies fossiles et à la demande croissante d'électricité émanant de l'industrie et des centres de données. Le rapport décrit la technologie des CNF comme mature et commercialement viable, mais admet que l'acceptation sociale demeure un défi majeur. En Grèce, le soutien du public à l'énergie nucléaire reste limité, les préoccupations portant principalement sur les déchets radioactifs, les accidents et les impacts sanitaires. Les CNF semblent néanmoins susciter un accueil plus favorable que les centrales nucléaires conventionnelles.
A l’horizon 2035
Le rapport conclut que la capacité de la Grèce à déployer des centrales nucléaires flottantes dépendra de la transformation de la dynamique politique actuelle en un engagement institutionnel à long terme. Les participants à l'étude ont misé sur un déploiement potentiel entre 2035 et 2040. La première phase serait axée sur l'alignement politique et la préparation : mise en place d'une coordination interministérielle permanente, élaboration de documents stratégiques tels qu'un livre blanc, lancement d'une consultation publique structurée et définition des exigences légales et réglementaires.
La deuxième phase viserait à ancrer l'énergie nucléaire dans le paysage institutionnel, en l'intégrant comme option stratégique dans le Plan national énergie-climat grec. Elle impliquerait également une analyse et correction des lacunes réglementaires au niveau national, une coopération avec des organismes de réglementation internationaux, ainsi qu'une étude préliminaire des sites et une évaluation environnementale.
Projet isolé ou stratégie nationale ?
Ensuite, la troisième phase serait axée sur la réduction des risques et la sélection des projets pilotes. La Grèce devrait choisir une technologie de réacteur éprouvée, identifier un site approprié, définir le modèle financier, probablement basé sur des partenariats public-privé, et négocier des accords d'achat d'électricité à long terme. La phase suivante combinerait les autorisations nucléaires et maritimes, l'ingénierie et la construction. Elle inclurait également la modernisation des chantiers navals et des infrastructures, le raccordement au réseau, la planification d'urgence et la décision finale d'investissement.
Enfin, la dernière étape consisterait en l'exploitation commerciale de la première centrale nucléaire, suivie d'une évaluation de ses performances techniques, économiques et sociales. La Grèce se retrouverait alors avec deux possibilités : s’en tenir là, ou bien créer un ensemble cohérent de centrales pour desservir les îles, les ports, l'industrie ou encore augmenter son exportation énergétique. Mais pour cela, il faut qu’une volonté politique amène ce projet à sortir des pages du Deon Policy Institute.


















