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FFF20 : Louis-Julien Petit sort « Les Invisibles » de l'ombre

Par Fanny VAURY | Publié le 08/04/2019 à 07:00 | Mis à jour le 14/04/2019 à 08:39
Photo : Studio Kominis Photography
portrait-louis-julien-petit Invisibles de l'ombre

En compétition dans le cadre du FFF20, le film Les Invisibles a attiré en France plus d'un million de spectateurs dans les salles. Nous avons interviewé Louis-Julien Petit, son réalisateur.

« Vous avez ri ? Vous avez pleuré ? Vous avez ri de nouveau ? Et re-pleuré ? » À la question de Louis-Julien Petit au public de l'Astor, ce vendredi 5 avril, toutes les têtes dodelinent en chœur, encore émues, visiblement. Comédie dramatique, sans pathos, le film traite de deux catégories d'invisibles : les femmes sans domicile fixe, dont la vie cahotante oscille entre la rue, les centres de jour et les hébergements de nuit, et celles qui font de leur vie un sacerdoce pour leur venir en aide : les travailleuses sociales, celles que « l'on n'aide pas à aider ».


C'est la lecture du livre documentaire de Claire Lajeunie, Sur la Route des invisibles, Femmes dans la rue, qui a fait surgir en Louis-Julien Petit l'idée de ce film. Après Discount, comédie à visée sociale qui traitait du gaspillage alimentaire, le réalisateur avait trouvé son nouveau sujet. Pendant un an, il s'est immergé dans la vie des centres d'accueil, a rencontré travailleurs sociaux et femmes sans domicile. Dans Les Invisibles, il a choisi de rassembler des acteurs confirmés et des femmes issues de la rue, des « actrices débutantes ». Un tournage intense et émouvant, comme son film.


Fanny Vaury : Vous avez tourné plusieurs fois déjà, avec Sarah Suco, Corinne Masiéro, Pablo Pauly. Vous collaborez également depuis plusieurs films avec les mêmes techniciens du cinéma : directeur de la photographie, monteur, décoratrice... À quoi tient cette fidélité ?

Louis-Julien Petit : Oui, en effet, je travaille souvent avec les mêmes personnes. Concernant les acteurs, c'est difficile de s’arrêter comme ça, après un film. Quand on aime un acteur, on a envie de le voir grandir, de lui faire jouer plusieurs rôles, de voir plusieurs de ses facettes...

Et côté technique, oui, je travaille aussi souvent avec les mêmes personnes parce qu'à mes yeux elles sont excellentes dans leur métier. Nous nous connaissons bien, nous avons une même rigueur. Nous travaillons ensemble de façon fluide. C'est comme en amour, non ? Quand on aime, on a envie de rester fidèle ! (rires)

Le travail part du documentaire de Claire Lajeunie, puis d'une année d'immersion dans le monde des centres d'accueil pour personnes sans toit : un véritable travail d'imprégnation. Quelle est la spécificité de l'écriture, quand on part ainsi d'un travail sociologique, et qu'on doit le tourner en fiction ?

Mon travail de cinéaste, c'est de faire de l’investigation pour maîtriser le sujet, et ensuite de comprendre le « genre ». Dès que l'on définit un genre, ça devient de la fiction : je veux faire de la comédie, et en l'occurrence, de la comédie réaliste, donc je passe à la fiction. Un courant italien des années 60, le néo-réalisme, allait chercher dans le documentaire sa force sociale, sa force réaliste, pour en tirer de la fiction. Dans mon cas aussi, la part documentaire disparaît : il y a fiction et direction d'acteurs. Tout est reconstruit, travaillé mais le réalisme permet au spectateur de reconnaître les situations.

C'est pour cela que la spontanéité et le travail d'investigation journalistique sont essentiels. Tout doit être maîtrisé pour pouvoir être utile à la fiction. Le film est dans la continuité du travail documentaire de Claire, qui s'arrête quand Catherine a trouvé un logement social. Moi j'ai commencé ma fiction au moment où celle-ci retourne dans la rue. Parce que c'est ce qui s'est passé dans la vraie vie. J'ai passé toute mon investigation à me demander pourquoi elle était repartie à la rue. Et en fait, j'ai compris toutes les problématiques de réinsertion.

On croyait qu'avoir un toit, c'était un objectif ; en fait, c'est juste le début.

Ces femmes, comme dans un jeu vidéo dans lequel on ne peut pas retourner au niveau précédent, n'ont plus le droit, une fois le logement obtenu, de retourner dans le centre d'accueil où elles avaient l'habitude d'aller, ni de parler avec une assistante sociale. On se retrouve livré à soi-même, on s'ennuie, et donc, parfois, on repart à la rue pour pouvoir parler avec la personne qui nous donne à manger, aller prendre une douche le matin dans ces centres, faire pour cela 16km dans la journée, pour être occupé... Si je n'avais pas fait ces investigations, je n'aurais pas rencontré ces femmes qui ont connu la rue, ou la grande précarité. Souvent je le dis : on met la vérité au service du film.

les invisibles FFF20

Vous avez aussi demandé une certaine forme d'immersion à vos actrices confirmées : Audrey Lamy, Déborah Lukumuena et Sarah Suco. Vous vouliez qu'il y ait une sorte d'échange, que ces actrices s'imprègnent pleinement de leur sujet.

Oui, Audrey, Sarah et Déborah sont allées dans un centre que j'aime beaucoup, à Grenoble. Audrey, par exemple était très inquiète : « Comment dois-je m'habiller, comment me présenter, comment les interroger ? ». Je lui ai dit : « Ne t'inquiète pas, ça va aller, je reste à côté de toi », mais en fait, je l'ai laissée seule. Une femme algérienne à la rue, Rose (un faux nom), entre dans la pièce. Elle regarde Audrey et lui demande « Mais vous êtes du show-biz, non ? » Audrey est gênée, elle répond « Oui, enfin non... ». Rose lui dit « Non, parce que je préfère vous le dire tout de suite, moi je suis l'ex de Sami Naceri . - … Ah bon, c'est vrai ? - Non non, mais je voulais juste vous le dire », et elle explose de rire. Et tout le monde s'est mis à rire. L'humour était là, elle s'est assise à côté de nous, on a commencé à parler, et c'était fait. L'humour, c'est le lien.

Audrey, d'ailleurs, est incroyable : elle s'est mise en retrait pour mettre en valeur ces femmes. Tous les acteurs professionnels ont fait ça, et c'est ce qui donne sa force au film.

Faire tourner des acteurs non-professionnels est déjà une gageure ; le faire avec des personnes aussi malmenées par la vie que ces femmes l'est d'autant plus. Pour les aider à s'immerger dans le film, vous avez par exemple choisi de tourner les scènes dans l'ordre chronologique du scénario. Avez-vous dû développer d'autres méthodes pour cette direction d'acteurs spécifique ?

Je préfère le terme « débutants » à « non-professionnels » parce qu'ils étaient payés pour cela. Ils sont donc devenus des acteurs.

La direction d'acteurs se passe hors-champ. Le film parle d'un éveil, d'une reprise de confiance en soi. Grosso modo, je voulais voir ces femmes relever la tête. Au milieu du film, la scène de l'art-thérapie (NDLR : scène dans laquelle les femmes s'adressent en public aux personnes à qui elles voudraient parler d'ordinaire sans pouvoir le faire) était extrêmement forte, mais il fallait préserver l'intimité, les parcours personnels. Je leur ai proposé de parler avant, si elles le souhaitaient. Je ne leur ai pas imposé, je leur ai proposé. Elles sont toutes venues parler : à leur père, à leur mère, à la petite fille qu'elles étaient. On a beaucoup pleuré, beaucoup ri, pendant 4 heures. Le perchman pleurait dans les bras de Lady Di, Salma Hayek dans les miens, le coiffeur aussi. Là, on était unis, on était un groupe. Ça nous a soudés pour passer à la suite.

J'ai choisi de préserver cette intimité, je ne voulais pas voler ces moments-là, mais ils étaient importants pour avancer et pour commencer à relever la tête. Pour la plupart, c'était la première fois qu'elles se livraient.

J'étais un peu comme le personnage d'Audrey : j'essayais d'amener ces femmes à la confiance en soi.

Pour certaines, cela passait par autre chose. Par exemple, je mets beaucoup de musique sur le plateau. Pendant le tournage, Monique, l'agent immobilier, ne parlait jamais. Un jour, j'ai mis Michael Jackson à fond, et elle s'est mise à danser. Je me suis dit « Voilà, c'est ça, ton langage ». Alors après, je lui demandais quelle musique elle voulait écouter le matin, quand elle tournait dans des scènes... On a trouvé le langage de chacune.

Du point de vue de l'image, on observe un glissement : au début plus granuleuse, plus brute, elle semble se « lisser » et devenir plus solaire à mesure que le film avance. Quel sens donnez-vous à cette progression ?

Oui, l'étalonnage a été pensé comme ça. On entre peu à peu dans quelque chose de plus en plus fictionnel. Le documentaire du départ, plus brut, plus réel, devient de plus en plus « beau » peu à peu.

Le cadre se fait de plus en plus frontal, aussi. Et parallèlement, les plans de dos sur chaque femme, chaque travailleuse sociale, se multiplient. Nous tenions à cette direction de regard. Quand on filme Chantal de dos lors d'un entretien d'embauche, nous, spectateurs, sommes avec elle. Les plans de dos sont un accompagnement et aussi une charge sur ses épaules.

Dans l'étalonnage, aussi, les lumières, les couleurs changent. Les vêtements aussi. Les femmes se déchargent, d'ailleurs, elles quittent leurs sacs, elles se maquillent. Elles retrouvent de la visibilité. Donc forcément, quelque chose en ressort  à l'écran.

Quand on parle de votre travail, on évoque souvent le cinéma social à l'anglaise. Les scènes où les femmes se font plus triomphales, sur fond de disco ou de pop, rappellent ce cinéma. Est-ce une inspiration assumée ?

Bien sûr, Stephen Frears ou Ken Loach sont les rois de la comédie sociale. Ils ont réussi à rire de la crise sociale très forte, post-Thatcher. La phrase qui résume cela, c'est « On n'a plus rien à perdre, on a tout à gagner ». Regardez The Full Monty ou My Beautiful Laundrette. J'aimerais aujourd'hui qu'on puisse dire « comédie sociale à la francophone », étant donné la société dans laquelle on est, qui pressurise de plus en plus l'humain...

Pour parler de la musique, j'ai choisi Annie Lennox et Aretha Franklin, qui ont tout donné dans la chanson Sisters Are Doin' It for Themselves en matière de combat des femmes. J'ai envoyé une lettre à Annie Lennox. Quatre jours plus tard, elle acceptait d'un grand « oui » de me concéder les droits d'usage. J'étais très fier d'avoir Annie Lennox et Aretha Franklin dans mon film... (rires)

Comment quitter un tel tournage ? Peut-on partir sans se retourner ?

Non, on ne part pas sans se retourner, on est ensemble. Le film, c'était une aventure. Ces femmes sont sur Facebook, on se parle tout le temps. On continue, il n'y a pas de fin. Je les ai beaucoup préparées à ça, en leur disant que ce n'était que le début. Je leur ai dit : « Aujourd'hui, vous allez vivre avec le film, vous allez partir à travers la France pour accompagner ce film, ce n'est que le début... »

Par contre, pour les équipes de tournage, c'était très dur, de se quitter, oui, on était très très soudés.

Avez-vous des projets en cours ?

Oui, ce sera quelque chose sur les injustices sociales, c'est trop tôt pour en parler mais j'ai trouvé un sujet. J'espère que ce sera aussi fort que Les Invisibles...

Un film de Louis-Julien Petit Avec Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky, Déborah Lukumuena, Adolpha Van Meerhaeghe, Marie-Christine Orry, Marianne Garcia, Pablo Pauly, Quentin Faure

Durée : 1h42

Sortie en Grèce : été 2019

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Fanny VAURY

Fanny VAURY a vécu à Paris, Metz et Lyon avant de voyager en Amérique du sud. Webdesigner, dès son retour, elle partage son temps entre l’écriture et son métier. En 2018, elle s’installe à Athènes, ville qu’elle aime depuis toujours.
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