Édition internationale

Chroniques d’une chuchoteuse de chevaux française en Inde : Épisode 7

Charlotte est franco-britannique et vit en Inde depuis de nombreuses années. Anthropologue sociale de formation, elle a choisi de se consacrer à sa passion pour les chevaux et s’est formée, aux côtés de son mari, auprès de Monty Roberts, le célèbre « horse whisperer ». Aujourd’hui installés près de Jaipur, dans l’État du Rajasthan, ils y enseignent l’approche éthologique des chevaux — plus connue sous le nom de horse whispering. Suivez leur aventures sur Instagram @naturalhorsemanshipindia

Screenshot 2026-01-06 175712Screenshot 2026-01-06 175712
Écrit par Charlotte Kingsman
Publié le 17 octobre 2026

Être Vastu… ou ne pas être (et autres joies de la construction en Inde)

Avez-vous déjà eu cette idée parfaitement raisonnable : partir vivre en Inde pour y construire un ranch de chevaux à partir de zéro ?

Non ?

Moi oui. Et me voilà en plein dedans.

Il y a une raison pour laquelle on parle d’«Incredible India». Sur le papier, c’est un slogan touristique. Dans la vraie vie, c’est parfois… Un léger avertissement.

Du rêve à la pelle et au béton

Petit retour en arrière.

Après plusieurs années à gérer notre centre de Natural Horsemanship sur un terrain loué près de Delhi — avec tout ce que cela implique de compromis — nous avons décidé de franchir une étape : acheter notre propre terrain, au cœur du Rajasthan.

L’idée ? Construire un lieu qui nous ressemble vraiment. Des écuries adaptées, des espaces de vie pour les chevaux, mais aussi pour les humains,  parce qu’un ranch repose avant tout sur les gens qui y travaillent au quotidien.

En Inde, contrairement à beaucoup de pays occidentaux, il est courant d’avoir une équipe dédiée. Les grooms vivent sur place et s’occupent des chevaux à plein temps. Une vraie richesse… À condition de leur offrir des conditions de vie décentes.

Sur notre ancien site, impossible de construire quoi que ce soit. Cette fois, nous voulions faire les choses bien : logements corrects, cuisine, salle de bains — bref, un minimum de confort.

 

Construire… À l’indienne

En bonne Française, j’avais une vision assez claire du processus : architecte, plans détaillés, validations, suivi de chantier, etc.

En Inde rurale, disons que… C’est une autre ambiance.

Ici, on construit souvent sans architecte, directement avec des artisans locaux. C’est plus souple, plus rapide, parfois très efficace — mais aussi un peu plus… Créatif.

Nous avons donc décidé d’y aller progressivement. Plutôt que de lancer immédiatement les écuries et la maison principale, nous avons commencé par un “projet test” : le logement du personnel.

Simple, sur le papier : une grande pièce avec des lits, une salle de bains, une cuisine.

Nous trouvons un entrepreneur local, qui nous assure que tout est très clair. Nous faisons des plans basiques, expliquons nos attentes, puis, pleins de confiance, nous partons un mois en Europe.

Avant de partir :


« Ne vous inquiétez pas, tout sera prêt. »

Évidemment.

Le moment où tout bascule (ou presque)

À notre retour, bonne nouvelle : le bâtiment est terminé.

Fiers. Soulagés. Presque impressionnés d’avoir échappé aux fameuses galères de chantier dont tout le monde nous avait parlé.

Et puis… Nous visitons.

Alors oui, le bâtiment est bien là. Solide. Propre. Rien à redire.

Sauf que.

La chambre n’est plus là où elle devait être.
La cuisine non plus.
Et la salle de bain a décidé de vivre sa meilleure vie ailleurs.

Bref, tout a été… Réinterprété.

“Madam, ce n’était pas Vastu”

Face à notre légère perplexité (traduction : nous essayions de comprendre ce qui venait de se passer), l’explication arrive, parfaitement calme :

« Le plan initial n’était pas Vastu. Nous l’avons donc corrigé. Maintenant, tout est Vastu. »

Ah.

Pour situer rapidement : le Vastu Shastra est un système traditionnel indien d’architecture. Une sorte de cousin du Feng Shui, qui organise les espaces en fonction des orientations, des flux d’énergie, et d’un certain équilibre global.

 

Le rite architectural du Vāstu shastra

En Inde, certains le suivent à la lettre. D’autres de manière plus souple. Mais une chose est sûre : personne ne l’ignore complètement.

Et nous venions de comprendre — un peu tard — que notre chantier allait désormais se dérouler sous son regard bienveillant.

Négocier avec les énergies (et le plombier)

Quelques jours plus tard, nouvel épisode.

Nous devons choisir l’emplacement de l’arrivée d’eau. Logiquement, nous optons pour l’endroit le plus pratique.

Refus poli du constructeur :
« Ce n’est pas Vastu. »

Il propose un autre emplacement.
Qui, malheureusement, ne fonctionne pas du tout pour nous.

Nous expliquons. Il écoute. Il sourit.

Et propose une solution parfaitement sérieuse : faire venir un prêtre pour effectuer une puja (rituel). Avec les bonnes prières , et une contribution financière adéquate,  notre emplacement initial peut devenir… Vastu-compatible.

Et là, illumination.

Le Vastu n’est pas seulement une règle. C’est aussi un art de la négociation.

Ce que j’ai appris (parfois à mes dépens)

Depuis, le Vastu fait partie intégrante de notre quotidien.

Au début, j’avoue avoir résisté. Puis observé. Et finalement… Composé avec.

Parce qu’en réalité, comme beaucoup de choses en Inde, ce n’est pas une question de rigueur absolue, mais d’équilibre. D’interprétation. Et, très souvent, de dialogue.

On peut s’y opposer frontalement — et se fatiguer.
Ou apprendre à naviguer avec — et avancer (un peu plus sereinement).

Moralité (provisoire)

Construire en Inde, ce n’est pas seulement ériger des murs.

C’est apprendre à lâcher prise sur certains détails, à en défendre d’autres avec conviction, et à accepter que votre cuisine puisse changer d’orientation pour des raisons… énergétiques.

Est-ce que tout est toujours logique ? Non.
Est-ce que c’est frustrant parfois ? Absolument.
Est-ce que c’est une aventure ? Sans aucun doute.

Et au fond, entre deux discussions sur la plomberie et l’alignement cosmique des pièces, on finit par se dire que ce projet — comme le pays qui l’accueille — est exactement ce qu’il doit être :

Imprévisible, déroutant… Et incroyablement vivant.

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.