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AMBASSADE DE FRANCE - La quintessence du "hard french" à Varsovie

Par Lepetitjournal.com Varsovie | Publié le 05/02/2018 à 00:00 | Mis à jour le 05/02/2018 à 00:00
Pologne - Varsovie - Ambassade de France

«L'aquarium» comme il est d'usage de l'appeler, comprenez l'édifice qui abrite l'Ambassade de France en Pologne, exhibe un style architectural loin de faire l'unanimité. Expression artistique d'une époque révolue,  il apparaît pour le moins insolite? Pourtant, c'est oublier qu'il est un témoin remarquable de l'architecture française des trente glorieuses et de ses prouesses technologiques alors à l'apogée. Comprendre son histoire vous aidera peut-être à le regarder autrement !

 

Et comme partout à Varsovie, il faut remonter au lendemain de la dernière guerre mondiale.

Genèse : un projet « parachuté » rue Piękna

C'est d'abord la villa Czetwertynskich sur l'allée Ujazdowskie (rasée par les Américains qui en ont hérité à la fin de Seconde Guerre mondiale pour y construire l'actuelle ambassade des Etats-Unis) qui héberge l'ambassade de France puis, de 1936 à 1939, le palais Frascati. Mais n'ayant pas survécu aux bombardements de 1939 il n'existe plus qu'à l'état de ruine. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la représentation française est logée à Saska kępa, dans deux villas modernes, constructions cubiques des années 30 qui ont le mérite d'exister dans le champ de ruines qu'est alors la capitale polonaise. Il faut dire aussi que disposer d'immeubles en propre alors que la plupart des représentations diplomatiques étaient regroupées à l'hôtel Polonia, était un privilège. Obtenue en 1946, cette domiciliation provisoire durera près de 25 ans, jusqu'à la mise en service de la nouvelle Ambassade en 1971.

Le projet de sa construction est confié à trois architectes français : Bernard Zehrfuss, Henri Bernard et Guillaume Gillet. Les plans sont établis dès 1960 mais la décision de sa localisation est changée à plusieurs reprises. Après un premier projet de reconstruction du palais Frascati abandonné, c'est le palais Krononberg, dont il ne reste qu'une façade béante sur l'ex place de la Victoire (actuelle Plac Piłsudskiego) qui est proposé par les autorités polonaises. Finalement, ce projet est annulé et ce sera plus tard un hôtel, le Victoria (actuel Sofitel Victoria) qui s'installera dans les années 1970. Après diverses propositions, l'accord se fait finalement en 1963 sur le terrain de la rue Piękna, à deux pas de la Diète, le Parlement polonais. Quartier diplomatique naissant, il est considéré comme l'un des plus beaux endroits de Varsovie, dominé par les immeubles historiques datant pour la plupart du XVIIIe et XIXe siècles. Le bail est établi pour une durée de 99 ans renouvelable et porte sur un terrain de 13 500 m2.

Le projet de la place de la Victoire est alors déplacé simplement rue Piękna par les trois architectes. L'environnement n'eut pas d'importance tant le projet tenait à une entité autonome. Comparé à quelques rares ambassades construites dans ces années-là, cet édifice qui allait au-delà d'une image stéréotypée du poste diplomatique paraissait presque choquant. Futuriste, brutaliste, le bâtiment était la quintessence de la culture architecturale de l'époque et des prouesses technologiques françaises. La première pierre est posée par le Général de Gaulle le 11 septembre 1967 et l'inauguration eu lieu le 14 juillet 1971.

 

Un grand vaisseau métallique sort de terre

Pour visualiser l’ambassade lors de sa construction, cliquez-ici

 

C'est un bâtiment de trois niveaux scindé en deux blocs asymétriques et indépendants, séparés par un parvis couvert d'un auvent en acier qui sort de terre.  Le revêtement peu typique des façades est réalisé avec des panneaux en aluminium conçus par le grand architecte et designer Jean Prouvé, précurseur de l'emploi de ce matériau dans la construction. Coulés d'un seul tenant en fonte d'aluminium, ces panneaux sont percés d'une baie protubérante aux bords arrondis. Ces hublots alignés garnissent invariablement les trois niveaux des façades et sont rythmés de cinq portiques métalliques qui donnent au bâtiment une brutalité toute industrielle représentative de la production française de l'époque, que l'architecte et critique Bruno Vayssière distingue sous le nom de « hard french ». Avec un fossé entourant le bâtiment ce revêtement donnait à l'ambassade une caractéristique défensive qui soulignait bien, eu égard à la période de guerre froide, l'extraterritorialité du poste. L'emprise du bâtiment est forte et son architecture traduit une posture hégémonique, quasi militaire aux allures de grand vaisseau métallique. Pour la petite histoire, il apparaît bien vite que la construction réceptionnée est truffée de micros par les services secrets polonais. Toute une époque ! En 1973, une mission de techniciens est chargée de « nettoyer » l'ambassade.

La résidence de l'ambassadeur, installée dans le parc, est séparée du bâtiment. Dissociée du programme, elle est réalisée dans les années 1980 par l'architecte Guy Autran sous la forme d'une large villa étalée dans le jardin. Deux architectures qui semblent s'ignorer : superbe industrielle côté rue, intimité domestique côté jardin.

 

Désamour ne rime pas avec table rase du passé

Pologne ambassade de France 

© Service de presse, Ambassade de France en Pologne

L'évolution des techniques et des normes de confort ont très vite déclassé l'ouvrage. A l'aube de l'an 2000, que fallait-il faire de ce témoin d'une époque révolue miné par l'amiante et la rouille ? Son style hérité de la guerre froide s'accorde mal à l'idée d'ouverture et de communication qui règne désormais entre pays européens. L'option retenue est celle de l'architecte Jean-Philippe Pargade: assumer l'héritage d'une modernité mal aimée et exploiter les potentialités de l'ouvrage d'origine pour répondre aux standards du monde moderne, en termes de communication interne et des conditions de travail. Ses occupants quittent les lieux en 1999 et après 30 ans, en 2001, le bâtiment est soumis à des travaux de rénovation qui se sont achevés en 2004, sous la direction des architectes Jean-Philippe Pargade et Roman Gala.

Après un désamiantage, les panneaux moulés des façades qui déterminent le caractère industriel et qui sont inséparables de l'idée architecturale d'origine ont été maintenus. La séparation entre les deux corps de bâtiment est désormais comblée par une verrière qui abrite le parvis. Un vaste hall met ainsi en communication les parties Est et Ouest dans un espace vertigineux de plus de vingt-cinq mètres de hauteur qui remplit les fonctions de représentation. Le sous-sol est transformé en parking et les douves sont comblées, ce qui a changé la relation du bâtiment avec son environnement atténuant son caractère fermé. Au rez-de-chaussée, les panneaux modulaires ont été remplacés par un vitrage symbolisant la transparence des relations internationales. Des changements d'ordonnance fonctionnelle favorisant le confort des utilisateurs ont été appliqués à tous les niveaux du bâtiment. Ces travaux confèrent à l'édifice une vision apaisée, à l'aspect défensif amoindri, plus de transparence et d'accessibilité.

Pologne Ambassade de France

© Martin Fraudeau

Mais la sauvegarde de ce patrimoine a contraint à des concessions : le confort moderne n'y est peut-être pas à la pointe dans tous les domaines? D'aucuns diront qu'il continue à y faire froid l'hiver et chaud l'été ! Cet édifice demeure avant tout un fleuron de l'architecture futuriste des années soixante loin des standards actuels. Mais à l'heure où le « vintage » est devenu une mode à part entière, voire un art de vivre, cet ouvrage qui invite au voyage dans le temps ne mériterait-il pas une deuxième heure de gloire ?

 

 

Laura Giarratana (lepetitjournal.com/Varsovie) – Lundi 5 février 2018

 

 

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