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Le radeau de l´Assemblée de la République

En passant devant l´Assemblée de la république à Lisbonne, il est difficile de manquer la présence d’un étrange radeau, qui se situe juste en face des marches du Palácio de São Bento.

Radeau devant le parlement portugaisRadeau devant le parlement portugais
©Agathe Trigueiro
Écrit par Agathe Trigueiro
Publié le 6 décembre 2023, mis à jour le 14 janvier 2024

Ce radeau a été construit il y a deux ans et demi par Joaquim Maio. Lepetitjournal a trouvé la situation étrange et a été à la rencontre de celui qui occupe ce bateau depuis 2021 afin de connaître les motivations de ce dernier, et les raisons de cette construction en pleine capitale.
 

Lepetitjournal : Pouvez-vous vous présenter ?

Joachim Maio : Je m’appelle Joachim Maio. Je suis né en 1962 au Portugal et j’ai vécu en France de 1970 à 1974. A l’âge de 14 ans je suis devenu pêcheur et à 19 ans j’étais capitaine de pêche. J’ai racheté le bateau de mon père qui était également pêcheur à l'âge de 28 ans. Ce bateau possédait sept licences, dont celle de la palourde. Il coûtait plus cher du fait de cette licence qui est assez particulière. J’ai passé ma vie à payer mon bateau. Par ailleurs, je le paye encore. J’ai une belle famille composée de trois enfants qui sont grands maintenant, et je suis marié depuis 37 ans à ma femme qui vit dans notre maison face à la mer dans la petite ville de Vila do Conde, non loin de Porto.
 
Depuis combien de temps êtes-vous ici, sur ce radeau et pourquoi ?

Cela fait deux ans et deux mois que je suis sur ce radeau. Les raisons pour lesquelles je suis ici remontent à très longtemps. Dans les années 80, la pêche au Portugal n’était pas réglementée. Nous n’étions pas moins de 90 bateaux répartis en 3 associations, et nous pouvions pêcher librement sur les côtes portugaises. La pêche artisanale n’était pas contrôlée. En 1986, les stocks de pêche étaient épuisés. Tous les bateaux ont été arrêtés pour une année et nous, pécheurs, avons bénéficié d’une subvention de la CEE à l´époque afin de permettre aux stocks de se régénérer. Après cet événement, j’ai moi-même emmené des docteurs en biologie en mer chaque année afin qu’ils expertisent l’état des fonds marins et qu’ils estiment si la pêche était envisageable. Dans les années 90, seulement 9 bateaux avaient le droit de repartir en mer avec la licence pour la pêche à la palourde. Ils faisaient partie de trois associations appelées Vianapesca, Apara et Apropesca.
En 1991, deux bateaux supplémentaires ont obtenu une licence, ces derniers appartenaient à des personnes proches du président d’une des associations. Tout le commerce de pêche s’est poursuivi jusqu’en 2015. Moi, je pêchais au filet, mais cela ne donnait que peu de rendement. J’attendais toujours ma licence pour la palourde car tout avait été gelé après 1986. Cela m’aurait permis de subsister. Mais les dirigeants des associations en partenariat avec le ministère chargé de la pêche ont constamment complexifié les règles d’accès à la licence jusqu'à l'apparition d’un monopole qui a limité considérablement le nombre de bateaux en mer.
 
On comprend que vous êtes devant l´Assemblée de la République pour faire passer un message. Quel est le motif de votre protestation ?

En 2015, le vent a tourné pour moi. Les autorités compétentes avaient promis de me donner ma licence pour la palourde au moment où le stock serait viable. Je leur ai donc fait confiance. Mais, toujours rien et comme il y a dix ans, la pêche ne rapportait plus grand-chose.  J´ai alors investi dans un autre bateau, que j’ai appelé « sourire de la vie » pour pouvoir pêcher spécifiquement  la palourde. A cette occasion, le secrétariat d’Etat à la pêche m’avait adressé une lettre me permettant de prétendre à cette fameuse licence. Cette même lettre a été envoyée aux trois associations proches de ma zone de pêche pour les en informer. Ces dernières ont signé une pétition pour m’empêcher de prétendre à cette licence, car ils sont réticents à l'idée de partager les ressources de pêche.  Mon bateau est actuellement à quai et ces onze bateaux profitent d’un monopole de pêche.

Comment expliquez-vous le fait de ne pas avoir obtenu de licence après tant d’efforts?

J’ai fait des demandes tous les ans. Même avec l’autorisation écrite du secrétariat d’État à la pêche, je n'ai rien obtenu. Ce dernier est certes décisionnaire, mais les associations de pêche font barrage. Lorsque je me présente, comme chaque année, à la direction générale de la pêche, ma licence ne m’est pas accordée du fait de cette pétition qui a été signée il y a 7 ans par ces trois associations, sous couvert de certaines réglementations concernant la pêche européenne. Mais certains journalistes d’investigations ont eux-mêmes prouvé, comme l’a aussi fait la garde nationale en faisant des fouilles à la mer, que ces onze bateaux pêchent bien plus que les deux tonnes par semaine réglementaires.
 
Qu’attendez-vous des autorités ?

Aujourd’hui pas grand chose. J'ai envoyé des lettres au Président de la République. J’ai été reçu par des dirigeants, et j’ai expliqué ma situation. Le Président a envoyé une lettre au Premier Ministre António Costa, qui lui-même m’a orienté vers le Ministère de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Pêche. Ces derniers ne m’ont jamais répondu. En juin dernier, j’ai été convié à une réunion concernant la pêche au Ministère de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Pêche. Suite à cela, on m’a proposé de me donner « l’abat », c’est-à-dire une somme relative a la valeur de mon bateau et de ce qu’il pourrait produire comme richesse s’il était en activité, afin que j’arrête mon activité tout en ayant un appoint financier. J’ai accepté. Mais lorsque je me suis présenté à la Direction Générale des Pêches afin de finaliser cette opération, on a refusé cette situation sous prétexte que mon bateau n’était pas actif depuis cinq ans. Les cinq mêmes années au cours desquelles la pêche à la palourde m’a été refusée. Je me suis donc retrouvé au point de départ et le directeur des ports a sorti mon bateau de l’eau pour le mettre à quai.
 
Connaissez-vous des cas similaires au vôtre ?

Non, pas vraiment. A ce jour, je suis le seul détenteur d’une lettre d’autorisation provenant du Secrétariat d’Etat à la pêche. Cette lettre n’a pour autant pas suffi face à la pression émise par les associations de pêche qui sont actuellement actives par le biais de ces onze bateaux. Si je parviens à avoir ma licence, je connais au moins 30 autres propriétaires de bateaux qui souhaiteraient eux aussi en bénéficier. Si les autorités me l’accorde, il serait injuste de ne pas l’accorder aux autres. Mais à ce jour, la pression exercée par Apropesca, Vianapesca ou encore Apara persiste et nous empêche de gagner notre vie.
 
Pensez-vous que le changement de gouvernement peut avoir un impact sur votre situation ?

Je ne crois pas. Cela ne changera pas car je ne pense pas que les Portugais s’intéressent réellement à ma cause. Je les dérange surement plus qu’autre chose. En sachant même que je lutte pour mes droits, ces derniers ne sont pas si curieux au sujet de cette problématique.
 
Comment votre protestation est-elle perçue par les passants ?

Je sens que ma lutte interroge davantage les étrangers que les Portugais eux-mêmes. Encore une fois, j’ai le sentiment de déranger. C’était en effet le but initial, car pour plusieurs raisons et même administrativement, je suis dans mon bon droit. Mais je ne sais pas si la situation va réellement changer. Les Portugais vivent de l’apparence. A l’heure où l'économie du pays est basée principalement sur le tourisme, je ne suis pas certain que ma cause soit réellement entendue ni appréciée.

 

Agathe Trigueiro
Publié le 6 décembre 2023, mis à jour le 14 janvier 2024

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