Hausse des coûts, vols et investissements réduits : la crise au Moyen-Orient frappe l’économie thaïlandaise et les entreprises françaises implantées. Depuis Bangkok, Patrice Pischedda décrypte la situation.


À des milliers de kilomètres des zones de conflit, la Thaïlande et les entreprises françaises qui s’y trouvent subissent déjà les répercussions de la crise au Moyen-Orient. Dans une économie dépendante des importations énergétiques et des flux internationaux, la hausse des coûts et les perturbations du transport mondial ralentissent l’activité. Ici, les entreprise locales et françaises s’adaptent à ce nouvel environnement. Présent en Asie depuis plus de vingt ans, directeur de l'exploitation asiatique pour Acoem et ancien président de la Chambre de commerce franco-thaïlandaise (FTCC), Patrice Pischedda observe au quotidien les ajustements d’un tissu économique contraint de revoir ses priorités, entre attentisme et recomposition.
lepetitjournal.com : Quel est le premier impact concret de la crise sur les marchés en Thaïlande ?
Patrice Pischedda : Les problèmes de carburant. Le diesel est aujourd’hui bloqué à 31 bahts le litre par décision gouvernementale. Sans ce blocage, on serait probablement à 50 bahts. Les transports routiers commencent à en souffrir. Les camions circulent mais les acheminements se compliquent. Les coûts à l’import-export vont mécaniquement augmenter. C’est une accumulation de tensions qui ressemble à ce qu’on a connu il y a un an avec les perturbations sur les routes commerciales. Le deuxième impact, c’est l’aérien. 24 compagnies desservaient régulièrement la Thaïlande. Plusieurs ont disparu ou réduit leur activité depuis le début de la crise. Résultat : 30% de capacité en moins vers l’Europe et les prix ont grimpé. Voyager depuis Bangkok pour affaires est devenu beaucoup plus cher et bien plus contraignant.
Les entreprises industrielles hésitent à investir
Quelles sont les conséquences sur l’économie locale ?
Ces deux facteurs créent une frilosité générale. Les entreprises industrielles hésitent à investir. Les ménages thaïlandais anticipent une hausse de l’énergie et réduisent leurs dépenses. Les restaurants et les hôtels le ressentent déjà avec des réservations en baisse et une fréquentation locale qui recule. Le tourisme, l’hôtellerie et la restauration sont clairement impactés car moins de vols égal moins de touristes. Les Thaïlandais eux-mêmes sortent moins et consomment moins au restaurant. La construction souffre aussi parce qu’elle dépend à la fois des investissements et des acheminements de matériaux. L’industrie est en pause, les projets ne sont pas annulés mais repoussés d’un à deux mois, le temps de voir comment la situation évolue.
Certains secteurs résistent-ils mieux ? Certains tirent-ils parti de la situation ?
La défense et la cybersécurité, peut-être, car chaque conflit armé renforce les budgets de sécurité nationaux partout dans le monde. Les véhicules hybrides et électriques aussi : les propriétaires d’hybrides ne souffrent pas de la hausse du carburant et la demande va s’accélérer. Les énergies renouvelables également. À ces niveaux de prix du gaz naturel liquéfié, le solaire et l’éolien redeviennent plus compétitifs. Les assurances profitent du contexte et l’immobilier de luxe pourrait connaître un afflux similaire à ce qu’on a observé après la guerre en Ukraine quand des Russes et des Ukrainiens sont venus investir massivement à Koh Samui et Phuket. Enfin, l’or va évidemment augmenter.
Beaucoup de petites entreprises françaises souffrent
Les entreprises françaises, plus particulièrement, sont-elles plus vulnérables que les entreprises thaïlandaises sur ces marchés ?
Pas vraiment. Dans l’industrie, les décideurs thaïlandais cherchent le meilleur rapport qualité-prix. Il n’y a pas de protectionnisme évident. La différence se joue surtout sur le plan légal : une entreprise détenue à plus de 50% par des étrangers fait face à des contraintes spécifiques sur le capital. Cela n’affecte pas les grands groupes mais peut freiner les PME. Concernant les marchés gouvernementaux, les entreprises françaises travaillent souvent via des partenaires locaux ou en consortium.
Quel est le plus exposé parmi les secteurs français installés en Thaïlande ?
Ce qu’il faut comprendre, c’est que la majorité des Français installés en Thaïlande ne travaillent pas pour des grands groupes. Ils tiennent des hôtels, des restaurants, des petites entreprises de services. Ce sont ces structures qui absorbent de plein fouet la baisse de la consommation locale et du tourisme. La FTCC le voit directement : beaucoup de ses membres sont dans cette situation.
Le gouvernement thaïlandais a pris des mesures d’urgence
La crise ouvre-t-elle de nouvelles opportunités pour l’économie thaïlandaise ? À quoi peut-on s’attendre dans les prochains mois ?
Sur la logistique maritime, il pourrait y avoir un effet positif inattendu. Les ports de Dubaï sont perturbés et les containers qui évitent le Golfe pourraient transiter davantage par les ports thaïlandais qui se développent déjà fortement. À long terme, la situation renforce le positionnement stratégique de la Thaïlande sur les routes maritimes et profite aussi à la Malaisie voisine, qui dispose de pétrole. Le gouvernement thaïlandais a pris des mesures d’urgence comme le blocage des prix du carburant sur 60 jours ou la demande de crédits d’urgence à hauteur de 150 milliards de bahts. On peut aussi évoquer la distribution de 2.000 bahts via des portefeuilles numériques aux foyers les plus modestes, sans oublier le contrôle de certains prix alimentaires. L’impact se voit ne serait-ce qu’avec la baisse du taux directeur de la Banque de Thaïlande en dessous de 1%. Des mesures qui jouent sur le temps mais pas sur les causes profondes. La vraie inconnue reste la durée. Si des populations du Moyen-Orient commencent à s’installer ici, comme les Russes et les Ukrainiens l’ont fait après 2022, l’immobilier de luxe pourrait repartir à la hausse. Certains propriétaires de villas haut de gamme à Phuket voient déjà des profils moyen-orientaux qui ne viennent plus pour louer mais pour acheter.












