Vendredi 22 octobre 2021
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RENIA SPIEGEL – Victime de la guerre, victime de l’oubli

Par Hervé Lemeunier | Publié le 28/03/2018 à 00:00 | Mis à jour le 28/03/2018 à 00:00
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Le 7 juin 1942, la jeune juive polonaise Renia Spiegel, assise devant le modeste bureau de sa chambre, s’interrompt dans l’écriture d’un poème pour coucher ces lignes : « Des pensées qui m’absorbent me forcent à m’interrompre. Est-ce que tout cela vaut-il la peine que nous fassions un effort ? Oui, je suis persuadée que quelque chose surgira. Je ne sais pas quoi, je sais juste qu’il surgira. Ou bien qu’il a déjà surgi. Dieu, pardonne moi et protège moi ; stoppe cette affreuse guerre, Dieu, je crois en toi ! ». Ses appels sont restés vains. Renia rend l’âme un mois et demi plus tard, quand meurt le mois de Juillet 1942. Elle laisse derrière elle un journal intime de 700 pages, compilant ses poèmes, son idylle de jeunesse et un support historique retraçant l’occupation allemande de la Pologne et la brutalité des ghettos en Europe de l’Est. Redécouvert il y a seulement trois ans, ce témoignage attend encore l’étincelle qui le mettra en lumière.

 

L’épopée du journal

 

Morte à l’âge de 18 ans, Renia Spiegel a vécu les trois dernières années de sa vie à espérer, cloîtrée dans la ville de Przemyśl dans le Sud-Est de la Pologne, que quelque chose viendrait la sortir de là. Si elle ne s’en est pas sortie, ce n’est pas le cas de son journal. Abandonné dans la maison des grands-parents de Renia, là où elle habitait sans sa mère depuis le début de la Guerre, le journal a retrouvé un propriétaire en la personne de Zygmunt Schwarzer. Grand amour de Renia, c’est Zygmunt lui-même qui s’est chargé de tremper les dernières pages du journal, le 31 juillet 1942 : « Trois tirs ! Trois vies ôtées ! C’est arrivé hier, vers 22h30. Le sort a décidé de m’enlever les trois personnes les plus chères à mes yeux (Renia a été fusillée par la Gestapo, dans le grenier où elle et les parents de Zygmunt s’étaient réfugiés, au 10 Moniuszko). Ma vie est faite. Je n’entends plus que les tirs, les tirs, et les tirs. Renia, mon amour, le dernier chapitre de ton journal s’est refermé. »

 

Zygmunt survivra à Auschwitz et à Sachsenhausen, mais aussi au typhus qui l’affaiblira un an durant. Des années plus tard, dans le milieu des années 50, après avoir étudié la médecine en Allemagne et avoir monté son cabinet de pédiatre à New-York, il y retrouvera par hasard « Buluś », la mère de Renia, qu’il n’avait jamais vu de sa vie et qui avait changé de nom pour Róża Maria Leszczyńska, en hommage à la famille Leszczyński qui avait sauvé la vie d’Ariana, petite sœur de Renia. Troublé, Zygmunt lui rendra le journal, qui sommeillera dans le fond d’un coffret en bois pendant des dizaines d’années.

 

En 2014, Ariana Bellak se rend à une avant-première d’un documentaire sur un juif polonais rescapé d’Auschwitz, parti pour l’Australie. Son réalisateur, Tomasz Magierski, est présent en personne. Très touchée par ces images qu’elle a vécues étant jeune, Ariana Bellak prend alors une grande décision : elle prête le journal de sa sœur regrettée, avec l’espoir qu’il bouleverse Magierski comme il l’a fait pour elle. Une révélation pour Magierski. « J’ai lu les 700 pages d’une traite, je n’ai pas dormi de la nuit, se souvient-il. Un journaliste américain comparait Renia à Anne Frank, mais son style est bien plus développé. Je dirais qu’elle ressemble beaucoup plus à Helena Morley, avec une écriture très légère. » Après la lecture du journal, j’ai décidé de me consacrer à l’histoire de Renia. »

 

De l’amour, de la peur et de la poésie

 

Avec une histoire qui l’est beaucoup moins, toutefois. Coupée en deux par la rivière San, Przemyśl sera divisée entre une partie occidentale occupée par les nazies et son pendant oriental par les Soviétiques dès le début de la guerre. Contrainte de fuir dans la partie Est, comme tous les Juifs de Przemyśl, Renia va vivre deux ans au contact des forces allemandes, s’efforçant d’oublier la peur de l’antisémitisme et de la guerre pour vivre ce qui devrait être une adolescence heureuse. L’invasion de la partie orientale par les nazis en juin 1941, puis la création du ghetto en juillet 1942, sembleront piéger Renia à un sort inévitable. Mais pas pour elle. Enfermée dans le ghetto, Renia continue de s’évader par l’écriture et l’amour qu’elle porte à Zygmunt. Alors que sa petite sœur s’enfuit finalement vers Varsovie grâce à M. Leszczyński, Renia reste à Przemyśl et ne survit pas à la première vague d’épuration du ghetto orchestrée par les SS. « Ce qui est assez admirable, c’est que Renia a réussi à faire passer la guerre au second plan, loue Tomasz Magierski. Son amour pour Zygmunt rend la lecture prenante et moins douloureuse. Un exemple incroyable, c’est qu’elle a embrassé Zygmunt pour la première fois seulement quelques heures avant l’invasion des Nazis. Cela résume bien la richesse émotionnelle et historique du journal. Le quotidien de la vie des ghettos en Europe de l’Est, beaucoup plus réprimé que dans ceux d’Europe occidentale, est aussi très bien détaillé. »

 

Cette œuvre d’importance historique et littéraire n’est donc pas passée inaperçue aux yeux des premiers concernés : Alexandra Bellak, la fille d’Ariana, convaincue du talent littéraire de sa tante, et Tomasz Magierski. En 2015, ces derniers mettent sur pieds la Renia Spiegel Foundation, qui aura pour objectifs de mettre en avant le récit et le talent de Renia. Quasiment dans la foulée, la Fondation monte un concours de poésie, baptisé « Concours Renia Spiegel », ouvert aux locuteurs polonais de moins de 20 ans, dont la première édition fut très encourageante. « Nous espérons organiser ce concours tous les ans ; il y a tellement de jeunes personnes talentueuses qui pourraient y participer, apprécie Tomasz Magierski. La poésie leur permet également un véritable rafraîchissement dans notre monde digitalisé. » Deux premiers pas vers la mise en avant des écrits de Renia.

 

La difficile mise en valeur de la mémoire du ghetto

 

Les efforts de la Renia Spiegel Foundation semblent rapidement porter leurs fruits. Barbara Płocica, metteuse en scène, collabore avec le duo pour écrire une pièce de théâtre sur la vie de Renia Spiegel, jouée plusieurs fois sur les planches du Centre Culturel de Przemyśl en 2016, et même une fois au théâtre Kamienica de Varsovie ! « L’accueil a toujours été très positif, s’enthousiasme Magierski. Je pense même à la faire jouer par des acteurs américains à New-York ! ».

 

De la persévérance, c’est également le maître mot de Magierski. Remplis d’idées et d’ambitions, Magierski et Bellak terminent la réalisation d’un documentaire sur Renia. « Notre plus gros projet consiste en la création d’un musée en mémoire à Renia et aux victimes de la Seconde Guerre mondiale, à l’image de celui d’Anne Frank révèle Magierski. L’ancienne synagogue Scheinbach de Przemyśl serait l’endroit idéal, car elle est juxtaposée à la maison des grands-parents de Renia, et pourrait servir de centre culturel international et interreligieux. ». Si ce projet semble bien accueilli, ils manquent malheureusement de fonds et d’effectifs.

 

La prière de Renia, qui concluait chacune de ses pages jusqu’à la dernière et finira son récit, ne pouvait pas sonner plus d’actualité pour la Fondation qui porte son nom : « You will help me, Buluś and God ! »

 

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